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Y Librairie Illustrée
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S,RaoS^Jôsepk.PARIJ^(2V
Digitized by the Internet Archive
in 2017 with funding from
Getty Research Institute
https://archive.org/details/lescontesdrolati01balz_0
9-)
CONTES DROLATIQUES.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAI lE
Un exemplaire unique sur papier du Japon
des Manufactures Impériales ;
20 exemplaires sur papier de Chine,
numérotés de i à cS.
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Les
Contes Drolatiques
Pu nitioii.
H. DE BALZAC
Les
Contes Drolatiques
ILLUSTRES DE 600 DESSINS
PAR
A. ROBIDA
★
PARIS
LIBRAIRM-; ILLPS'l’Ri:i:. ~ J. l AI.LANDII'.R, lÈDlTEUR
8, RLE S A 1 NT - JOSE IMI, 8
pRejMieR DlXHIfl
prologue
Cecy estung livre de haulte digestion, plein de deduicts de grant
goust, espicez pour ces goutteux trez-illustres et beuveurs trez-
prétieux auxquels s’adressoyt nostre digne compatriote, éternel
honneur de Touraine, François Rabelays. Non que l’Autheur ayt
l’oultre-ciiydance de vouloir estre aultre chouse que bon Touran¬
geau, et entretenir en ioye les amples lippées des gens fameux de
ce mignon et plantureux pays, aussy fertile en cocqus, cocquards
et raillards que pas ung, et qui ha fourni sa grant part des hommes
de renom à la France, avecques feu Courier, de picquante mé¬
moire, Verville, autheur du Moyen de parvenir, et aultres bien
eogneus, desquels nous trions le sieur Descartes, pour ce que ce
feutung génie mélancholicque, et qui ha plus célébré les songeries
creuzes que le vin et la friandise, homme duquel tous les pastissiers
et rostisseurs de Tours ont une saige horreur, le mescognoissent,
n’en veulent point entendre parler, et disent : « Où demeure-t-il? »
si on le leur nomme. Doncques, ceste oeuvre est le produict des
heures rieuses de bons vieulx mcynes, et dont estoyent maintz
vestiges espars en nostre pays comme à la Grenadière-lez-Sainct-
Cyr, au bourg de Sacché-lez-Azay-Ie-Ridel, à Marmoustiers,'
Veretz, la Roche-Corbon, et dans aulcuns t'pothecques de bons
„ LES CONTES DROLATIQUES
récits, qui sont chanoines anticques et preudes femmes a^ant
cogneu le bon temps où l’on iocquetoyt encores sans resguarder
s’il vous sortoyt ung cheval ou de ioyeulx poulains des costes à
chaque risée, comme font auiourd’hui les ieunes femmes qui voul-
droyent soy esbattre gravement : chouse qui sied à nostre gaye
France comme une huillière sur la teste d’une royne. Aussy,
comme le rire est ung privilège octroyé seulement à l’homme, et
qu’il y ha cause suffisante de larmes avecques les libertez
publicques sans en adiouxter par les livres, ay-je creu chouse
patrioticque en diable de publier une drachme de ioyeulsetez par
ce temps où l’ennuy tombe comme une pluie fine qui mouille, nous
perce à la longue, et va dissolvant nos anciennes coustumes qui
faisoyent de la raye publicque ung amusement pour le plus grant
nombre. Ains, de ces vieulx pantagruelistes qui laissoyent faire à
Dieu et au Roy leur mestier, sans mettre la main à la paste plus
que ne debvoyent, se contentant de rire, il y en ha peu, il en chet
tous les iours, en sorte que i’ay grant paour de veoir ces notables
fragmens d’anciens bréviaires conspuez, couchiez, gallefretez, hon¬
nis, blasmez, ce dont ie ne me mocqueroys point, veu que ie con¬
serve et porte beaucoup de respect aux rogneures de nos antic-
quitez gauloises.
Soubvenez-vous aussy, criticques enraigez, hallebotteurs de mots,
harpves qui guastez les intentions et inventions de ung chascun,
que nous ne rions que enfans; et, à mesure que nous voyageons,
le rire s’estainct et despérit comme l’huile de la lampe. Cecy
s'gnifie que, pour rire, besoing est d’estre innocent et pur de
CLieur; faulte de quoy, vous tortillez vos lèvres, iouez des badi-
goinces et troussez les sourcils en gens qui cachent des vices et
impuretez. Ores, doncques, prenez ceste œuvre comme ung
grouppe ou statue desquels ung artiste ne peut retraire certaines
pourtraicteures, et seroyt ung sot à vingt-deux caratz, s’il y met-
toyt seulement des feuilles, pour ce que ces dictes œuvres, non
plus que cettuy livre, ne sont faictes pour des couvens. Néant-
moins, i’ai eu cure à mon grand despit, de sarcler ez manuscripts
les vieulx mots ung peu trop ieunes, qui eussent deschiré les
aureilles,.esblouy les yeulx, rougy les ioues, deschicqueté les lèvres
PROLOGUE
lit
des vierges à braguettes et des vertuz à trois amans; car il faut
aussy faire aulcunes chouses pour les vices de son temps, et la
périphrase est bien plus guallante que le mot! De faict, nous
sommes vieulx et treuvons les longues bagatelles meilleures que
les briefves folies de nostre ieunesse, veu que, alors, nous y gous-
tons plus long-temps. Doncques, mesnagez-moi dans vos médi¬
sances, et lisez cecy plus tost à la nuict que pendant le iour; et
point ne le donnez aux pucelles, s’il en est encores, pour ce que le
livre prendroyt feu. levons quitte de moy. Mais ie ne crains rien
pour ce livre, veu qu’il est extraict d’ung hault et gentil lieu, d’où
tout ce qui est yssu a eu grant succez, comme il est bien prouvé
par les Ordres royaulx de la Toyson d’Or, du Sainct-Esprit, de la
Jarretière, du Bain, et tant de notables chouses qui y feurent
prinses, àl’umbre desquelles ie me mets.
Or, esbaudissez-vous, vies amours, et gayement lisez, tout à l'aise
du corps et des reins, et que le maulubec vous trousque, si vous me
reniez apres m'avoir lu. Ces paroles sont de nostre bon maistre
Rabelays, auquel nous debvons tous ester notre bonnet en signe
de révérence et honneur, comme prince de toute sapience et de
toute comédie.
L’archevesque de Bourdeaux avoyt mis
de sa suite, pour aller au Coimile de Cous¬
it, tance, ung tout ioly petit prebstre touran-
M geau dont les tassons et la parole estoyent
curieusement mignonnes d'aut: nt qu'il
passoyt pour iils de la Soldée et du
gouverneur. L'archevesque de Tours l'avoyt
voulentiers baille à son confrère lors de son
CONTES DROI .\1 IQL'K.'
2 LES CONTES DROLATIQUES
passaigc en ceste ville, pour ce que les archevesques se font de
ces cadeaux entre eulx, cognoissant combien sont cuisantes les
démangeaisons théologicques. Doncques, ce ieune prebstre vint
au Concile et feut logé dans la maison de son prélat, qui estoyt
homme de bonnes moeurs et grant science.
Philippe de Mala, comme avoyt nom le prebstre, se résolut à
bien faire et servir dignement son promoteur; mais il veit dans ce
Concile mystigoricque force gens menant une vie dissolue, et n’en
gaignant pas moins, et mesmes plus d’indulgences, escuz d'or,
bénéfices, que tous aultres saiges et bien rangez. Ores, pen¬
dant une nuict aspre à sa vertu, le diable lui souffla dans l'aureille
et entendement qu’il eust à faire sa provision à pannerées, puisque
ung chascun puisoyt au giron de nostre saincte mère l’Ecciise,
sans le tarir; miracle qui prouvoyt bien la présence de Dieu. Et
le prebstre tourangeau ne faillit point au diable. Il se promit
de bancqueter, de se ruer en rostisseries et aultres saulces
d’Allemaigne, quand il le pourroyt sans payer, veu qu’il estoyt
paouvre'tout son saoul. Comme il restoyt fort continent en ce qu’il
se modeloyt sur son paouvre vieulx archevesque, qui, par force,
ne péchoyt plus et passoyt pour ung sainct, il avoyt souvent à
souffrir ardeurs intolérables suivies de tristifications, veu le
numbre de belles courtisanes bien gorgiasées et gelives au
paouvre monde, lesquelles liabitoyent Constance pour éclaircir
l’entendement des pères du Concile. Il enrageoyt de ne pas sça-
voir comment on abordoyt ces pies guallantes qui rabbrouoyent
les cardinaulx, abbez commendataires, auditeurs de rote, légats,
évesques, princes, ducs et margraves, comme elles auroyent pu
faire de simples clercs desnuez d’argent. Le soir, après ses prières
dictes, il essayoyt de parler à elles en s’apprenant le beau bré¬
viaire d’amour. Il s’interroguoyt à respondre à tous cas échéants.
Et, le lendemain, si, vers Complies, il rencontroyt quelqu’une des¬
dictes princesses, en bon poinct, veautrée en sa litière, escortée
de ses paiges bien armez, et fière, il demouroyt béant, comme,
chien attrapant mouches, à voir ceste frisque figure qui le brusloyt
d’autant.
Le secrétaire de monseigneur, gentilhomme périgourdin, luy
LA BELLE IMPERIA 3
ayant apertement démonstré que. les pères, procureurs et audi¬
teurs de rote, acheptoyent par force présents, non relicques ou
indulgences, mais bien pierreries et or, la faveur d’estre familiers
chez les plus haultes de ces chattes choyées qui vivoyent sous la
protection des seigneurs du Concile, alors le paouvre Touran¬
geau, tout nice et cocquebin qu’il estoyt, thezaurisoyt
dans sa paillasse les angelotz à luy donnez
par le bon archevesque pour travaulx d’escrip-
ture, espérant, ung iour, en avoir
suffisamment, à ceste fin de veov
ung petit la courtisane d'ung
cardinal, se fiant à Dieu pour le
reste. 11 estoyt deschaussé de la
cervelle jusqu’aux talons, et res-
sembloyt autant à un homme
qu’une chievre coëffée de nuict
ressemble à une demoiselle;
mais, bridé par son envie,
il alloyt, le soir, par les
Il recontroyt quelqu'une desdictes princesses.
4 LES CONTES DROLATIQUES
rues de Constance, peu soulcieux de sa vie; et, au risque de
l'r.ire pertuisanner le corps par les souldards, il espionnoyt les
cardinaulx entrant chez les leurs. Lors, il voyoit les chandelles
de cire s'allumant aussitost ez maisons; et, soubdain, reluisoyent
'es huys et les croizées. Puis il entendoyt les benoistz abbez ou
aultres se rigolant, beuvant, prenant du meilleur, enamourez,
chantant ï Alléluia secret,
et donnant de menus suf-
fraiges à la musicque dont
on les resgalloyt. Les cui¬
sines .faisoyent des mira¬
cles, et si disoyt-on des
Ol'lices de bonnes pottées
grasses et fluantes. Mati¬
nes de iambonneaux, Ves-
pres de goulées friandes
et Laudes de sucreries...
Et, après les beuvettes,
ores, ces braves prebstres
se taisoyent. Leurs paiges
iouoyent aux dez sur les
degrez, et les mules resti-
ves se battoyent dans la
rue. Tout alloyt bien! Mais
aussy il y avoyt de la foy
et de la religion. Voilà
comment le bonhomme
Hus feut bruslé ! Et la
cause? 11 mettoyt la main dans le plat sans en estre prié. Et donc-
ques, pourquoy estoyt-il huguenot avant les aultres?
Pour en revenir au petit gentil Philippe, souventes fois il receut
force horions et attrapa de bons coups; mais le diable le souste-
noyt en l'incitant à croire que, tost ou tard, il auroyt son tour
d’estre cardinal chez quelque femme d’ung. Sa convoitise lui
donna de la hardiesse comme à ung cerf en automne; et si, qu'il se
glissa ung soir dans la plus belle maison de Constance, au montoir,
Soubdain, reluisoyent les luiys et les croizées.
La belle Imperia.
5
LES CONTES DROLATIQUES
d'où il avoyt souvent veu des officiers, senneschaulx, varlets et
paiges attendant, avecques des flambeaux, leurs maistres, ducs,
roys, cardinaulx et archeArnsques.
— Ah! se dit-il, elle doibt estre belle et guallante, celle-là...
Ung soudard bien armé le laissa passer, cuydant qu’il appartc-
noyt à l’électeur de Bavière, sortant présentement dudict logis, et
qu’il alloyt s’y acquitter d’un messaige de ce dessusdict seigneur.
Philippe de Mala monta les degrez aussi lestement que lévrier
possédé de male raige d’amour, et feut mené par une délectable
odeur de parfums iouxte la chambre où deAÛsoyt avecques ses
femmes la maistresse du logis en désagraphant ses atours. Il
resta tout esbahi comme ung voleur deAxant les sergens. La dame
estoyt sans cotte ni chapperon. Les chamberières et les mes-
chines, occupées à la deschausser et déshabiller, mettoyent son
ioly corps à nu, si dextrement et franchement, que le prebstre
émérillonné fit un Ah! qui sentoyt l'amour.
— Et q-ue voulez-vous, mon petit? luy dit la dame.
— Vous rendre mon ame, fit-il en la mangeant des yeulx.
— Vous po-uvez revenir demain, reprint-elle pour se druement
gausser de luy.
A quoy' Philippe, tout bordé de cramoisy, respondit gentement •
— le n'y fauldray.
Elle se print à rire comme une folle. Le Philippe, interdict,
resta pantois et tout aise, arrestant sur elle des yeulx qui cupidon-
noyent d'admirables mignardises d’amour : comme beaulx cheveulx
espars sur uug dos ayant poli d’ivoire, et monstrant des plans
délicieux, blancs et luysans, à travers mille boucles frizotantes.
Elle avoyt sur son front de neige un rubis-balays, moins fertile en
vagues de feu que ses yeulx noirs, humectez de larmes par son bon
rire. Mesmes elle gecta son solier à la poulaine, doré comme une
chaasse, en se tordant force de ribauder, et feit veoir son pied
nud, plus petit que bec de cygne. Ce soir, elle estoyt de belle
humeur; aultrement, elle auroyt faict bouter dehors par la fenestre
le petit tonsuré, sans en prendre plus de soulcy que de son pre¬
mier évesque.
— Il ha de beaulx yeulx, madame, dit une des meschines.
7
LA BELLE IMPERIA
— D’où sort-il doncques? demanda l'aultre.
— Paouvre enfant! s’écria Madame, sa mère le cliercheroyt. 11
tant le remettre dans la bonne voye.
Le Tourangeau, ne perdant pas le sens, feitung signe de délec-
La dame estoyt sans cotte ni chapperon.
tation en mirant le lit de brocart d’or où alloyt reposer le ioli
corps de la galloise. Geste œillade, pleine de suc et d’intelligence
amoureuse, resveigla la phantaisie de la dame, qui, moitié riant,
moitié ferue du mignon, luy répéta ; « Demain ! » et le renvoya
par ung geste auquel le pape lean luy-mème auroyt obéi, d'autant
qu'il estoyt comme ung limasson sans cocque, veu que le Concile
venoyt de le dépapiser.
s LES CONTES DROLATIQUES
— Ah ! madame, voilà encores ung vœu de chasteté mué en
dezir d’amour, dit l’une des femelles.
Et les risées recommencèrent dru comme gresle. Philippe s’en
alla, donnant de la teste contre les bois, en vraye corneille coëfFée,
tout estourdy qu’il estoyt d’avoir entreveu ceste créature plus
friande à crocquer que syrène sortant de l’eauc... Il remarqua les
figures d’animaulx engravées au-dessus de la porte, et s’en revint
chez son bonhomme d’archevesque avecques mille pannerées de
diables dans le cueur et
la, fressure toute sophis-
ticquée. Monté dans sa
chambrette, il y compta
ses angelotz pendant
toute la nuict, mais n’en
trouva iamais que quatre ;
et, comme ce estoyt tout
son sainct-frusquin, il
cuydoyt satisfaire la belle
en lui donnant ce qu’il
avoyt à luy dans le monde.
Il compta ses angelotz pendant toute la nuict. avez-VOUS doiIC-
ques, Philippe ? luy dit
le bon archevesque, inquiet des tresmoussemens et des Oh ! oh\...
de son clerc.
— Ah! monseigneur! respondit le paouvre prebstre, ie m’esba-
his comment une femme si légiere et si doiilce pèse tant sur le
cueur!...
— Et quelle? reprint l’archevesque en posant son bréviaire, qu’il
lisoyt pour les aultres, le bonhomme!
— Ah ! lésus, vous allez me maulgréer, mon bon maistre et
protecteur, pour ce que i’ay veu la dame d’ung cardinal au moins...
Et ie plouroys, voyant qu’il me manqueroyt bien plus d’un
paillard escu pour elle, encores que me la laisseriez convertir au
bien...
L’archevesque, fronssant l’accent circonflexe qu’il avoyt au-des¬
sus du nez, ne souifla mot. Ores doncques, le trez-humble prebstre
10
LES CONTES DROLATIQUES
trembloyt dans sa peau de s’estre ainsi confessé à son supérieur.
Mais incontinent le sainct homme luy dict :
— Vère, elle est doncques bien chiere>
— Ah! feit-il, elle a desgressé bien des mitres et frippé bien
des crosses.
— Eh bien, Philippe, si tu veux renoncer à elle, ie te baillerai
trente angelotz du bien des paouvres.
— Ah ! monseigneur, i’y perdroys trop ! respondit le gars, ardé
par la râtelée qu’il se promettoyt.
— Oh ! Philippe, dit le bon Bourdeloys, tu veux doncques aller
au diable et desplaire à Dieu comme tous nos cardinaulx?
— Monseigneur, i’y perdroys trop!
Et le maistre, navré de douleur, se mit à prier sainct Catien,
patron des cocquebins, de saulver son serviteur. Il le fit age¬
nouiller en luy disant de se recommander aussy à sainct Philippe;
mais le damné prebstre impétra tout bas le sainct de l’empêcher de
faillir, si demain sa dame le recevoyt à mercy et miséricorde;
et le bon archevesque, oyant la ferveur de son domestique, luy
crioyt ;
— Couraige, petit ! le Ciel t’exaulcera.
Le lendemain, pendant que Monsieur déblatéroyt au Concile
contre le train impudicque des apostres de la chrestienté, Philippe
de Mala despendit ses angelotz, gaignez avec force labeur, en
perfumeries, baignades, estuveries et aultres friperies. Ores, il se
mugueta si bien, qu’auriez dict le mignon d’une linotte coëffée. Il
dijvalla par la ville pour y recognoistre le logiz de sa royne de
LA BELLE IMPÉRIA
II
cueur; et, quand il demanda aux passans à qui estoyt ladicte mai¬
son, ils luy rioyent au nez en disant :
— D’où vient ce galeux qui n’ha entendu parler de la belle
Impéria ?
Il eut grant paour d’avoir despendu ses angelotz pour le diable,
en voyant, par le nom, dans quel horrilîcque tracquenard il estoyt
tombé voulentairement.
Impéria estoyt la plus précieuse et fantasque fille du monde,
Monsieur débla'.éroyt au Concile.
oultre qu’elle passoyt pour la plus lucidificquement belle, et celle
qui mieulx s’entendoyt à papelarder les cardinaux, guallantiser les
plus rudes souldards et oppresseurs de peuple. Elle possédoyt, à
elle, de braves capitaines, archers et seigneurs, curieux de la ser¬
vir en tout poinct. Elle n'avoyt qu’un mot à souffler, à ceste fin
d’occire ceulx qui faisoyent les faschez. Une desconfiture
d’hommes ne luy coustoyt qu’ung gentil soubrire ; et, souventes
fois, ung sire de Baudricourt, capitaine du Roy de France, luy
demandoyt s’il y avoyt, ce iour-là, quelqu’un à tuer pour elle, par
manière de raillerie à l’encontre des abbez. Sauf les potentats du
hault clergié, avecques lesquels madame Impéria accommodoyt
finement ses rires, elle menoyt tout à la baguette, en vertu de son
cacquet et de ses fassons d’amour, dont les plus vertueux et insen-
12
LES CONTES DROLATIQUES
sibles estoyent enlassez comme dans de la glue. Aussy vivoyt-elle
chérie et respectée autant que les vrayes dames et princesses, et
l’appeloyt-on Madame. A quoy le bon empereur Sigismond res-
pondoyt à une vraye et preude femme qui se plaignoyt de ce : —
Que, elles, bonnes dames, conservoyent les coustumes saiges de la
saincte vertu, et madame Impéria les tant doulx erremens de la
déesse Vénus. Paroles chrestiennes dont se chocquèrent les
dames, bien à tort. Philippe doncques, repensant à la franche
Le maibtre d’hostel
l'allûvt crecter dehors.
lippée qu’il avoyt eue par les
yeulx, la veille, se doubta que
ce seroyt tout. Lors, feut cha¬
grin ; et, sans mangier ne boire,
se pourmena par la ville, en
attendant l’heure, d’autant qu’il
estoyt cocquet et guallant assez,
pour en treuver d’aultres moins
rudes au montoir que n’estoyt
madame Impéria.
La nuict venue, le ioli petit
Tourangeau, tout reslevé d’or¬
gueil, caparassonné de dezirs,
et fouetté par ses Hélas! qui
l’estouffoyent, se coula comme
une anguille au logiz de la véri-
fable royne du Concile; car,
devant elle, s’abaissoyent toutes
les authoritez, sciences et pru-
d’hommies de la chrestienté. Le
maistre d'hostel le desconnut et
l’alloyt gecter dehors, quand la
chamberière dit du hault des
degrez :
— Eh! messire Imbert, c’est
le petit de madame !
Et le paouvre Philippe, rouge
comme une nuict de nopces,
LA BELLE IMPÉRIA
i3
monta la vis en bronchant d’heur et d’aise. La chamberière le print
par la main et le mena dedans la salle où piafïbyt déià Madame,
lestement nippée en femme de couraige qui attend mieulx. La luci-
dificque Impéria estoyt assise près une table couverte de nappes
peluchées, garnies d’or, avecques tout l’attirail de la meilleure
beuverie. Flaccons de
grez pleins de bon vin
de Chyppre, drageoi-
res combles d’espices,
paons rostis, saulces
vertes, petits iambon-
neau.x salez, auroyent
resiouy la veue du
guallant, s'il n’avoyt
pas tant aimé madame
Impéria. Elle veit bien
que les yeul.v de son
petit prebstre estoyent
tout à elle. Quoique
coustumière des par¬
paillotes dévotions des
gens d’Ecclise, elle
feut bien contente,
pour ce qu’elle s’estoyt
affolée nuictamment du paouvre petit, qui, toute la iournée, luy
avoyt trotté dans le cueur. Les vitres avoyent esté closes. Madame
estoyt bien dispose et attournée comme pour faire honneur à
ung prince de l'Empire. Aussy, le fripon, beatilîé par la -sacro-
saincte beaulté d'Impéria, cogneut-il que empereur, burgrave,
voire ung cardinal en train d’estre esleu pape, n’auroyt raison ce
soir contre luy, petit prebstre, qui dans sa bougette, ne logeoyt que
le diable et l’amour. Il trenchadu Seigneur, etseiacta, en la saluant
avecques une courtoisie qui n’estoyt point du tout sotte; et pour
lors, la dame luy dit en le festoyant par ung cuisant resguard •
— Mettez-vous près de moy, que ie voye si vous estes changé
d'hier.
vin, hanaps altérez, bouteilles d’hypocras,
14
LES CONTES DROLATIQUES
— Oh oui!... fit-il.
• — Et d’où?... dit-elle.
— Hier, reprint le matois, ievous aimoysl... Ores, ce soir, nous
nous aimons; et, de paouvre souffreteux, suis devenu plus riche
qu’ung roy.
— Oh! petit! petit! s’escna-t-elle ioyeulsement, oui, tu es
changé, car de ieune prebstre, bien vois-je que tu es devenu vieulx
diable.
Et ils s’accotèrent ensemble devant ung bon feu, qui alloyt
espandant esgalement partout leur ivresse. Ils restoyent toujours
prests à mangier, veu qu’ils ne pensoyent qu’à se pigeonner des
yeulx, et ne touchoyent point aux plats.... Comme ils s’estoyent
enfin establis dans leur aise et contentement, il se feit ung bruit
dezagréable à l’huys de Madame, comme si gens s'y battoyent en
criant.
— Madame, dit la meschinette hastée, en vécy bien d’un aultre !
— Quoi? s’écria-t-elle d’ung air hautain comme tyran maugréant
d’estre interrompu.
— L’évesque de Coire veut parler à vous...
— Que le diable l’estrille ! respondit-elle en resguardant Phi¬
lippe de gentille fasson.
— Madame, il a veu la lumière par les fissures et faict grant
tapaige....
— Dis-luy que i’ay la fiebvre, et point ne mentiras, pour ce que
ie suis malade de ce petit prebstre qui me frétille dans la cervelle.
Mais, comme elle achevoyt son dire, en pressant dévotieuse-
ment la main de Philippe, qui bouilloyt dans sa peau, le gros
évesque de Coire se montra tout poussif et cholère. Sesestaffiersle
suivoyent portant une truite canonicquement saumonée, fresche,
tirée hors du Rhin, gizant dans ung plat d’or; puis des espices,
contenues ez drageoires myrificques, et mille friandises, comme
liqueurs et compotes faictes par de sainctes nonnes de ses abbayes.
— Ah! ah! feit-il de sa grosse voix, i'ai le temps d'estre avec le
diable, sans que vous me fassiez escorchier d’avance par luy, ma
mignonne...
— Vostre ventre fera quelque iour une belle guaisne d’espée!...
LA BELLE IMPERIA
i5
rcspondit-elle en fronssant ses sourcils, qui, de beaulx et plaisans,
devinrent meschans à faire trembler.
— Et cet enfant de chœur, vient-il doncques à l’offrande déià?
dit insolemment l’évesque en tournant sa face large et rubiconde
vers le gentil Philippe.
— Monseigneur, ie
suis icy pour confesser
Madame.
— Oh! oh! sçais-tu
pas les canons?... Con¬
fesser les dames à ceste
heure de nuict est un
droict réservé aux éves-
ques.... Or, tire tes grè-
gues, va pasturer avec
simples moynes, et ne
retourne ici sous peine
d’excommunication.
— Ne bougez !... cria
la rugissante Impéria,
plus belle de cholère
qu’elle n’estoyt d’a¬
mour, pour ce qu’il y
avoyt ensemble amour
et cholère. Restez, mon
ami, vous estes icy chez Ah! ah! feil-il de sa grosse voix,
vous!...
Lors, il cogneut qu’il estoyt le vrai bien-aymé.
— N’est-ce pas matière de bréviaire et enseignement évangé-
licque, que vous serez égaulx devant Dieu à la vallée de Josaphat?
demanda-t-elle à l’évesque.
— C’est une invention du diable qui ha frelatté la Bible; mais
c’est escript, respondit le gros balourd d’évesque de Coire, pressé
de s’attabler.
— Eh bien, soyez doncques égaulx devant moy, qui suis icy-bas
votre déesse, reprint Impéria; sinon, ie vous feroys délicatement
lô LES CONTES DROLATIQUES
cstrangler quelque iour entre la teste et les espaules! le le iure
par la toute-puissance de ma tonsure, qui vaut bien celle du pape!
Et, voulant que la truite fust du repas, voire le plat, les dra-
geoires et les friandises, elle adiouxta dextrenient :
— Asseyez-vous et beuvez.
Mais la rusée linotte, qui n’en estoyt à sa première dauberie,
cligna de l'œil pour dire à son mignon qu'il ne falloyt avoir cure
de cet Allemand, dont le piot leur feroyt briefve justice.
Le cardinal de Raguse.
La chamberière mit et entortilla l’évesque à table, pendant que
Philippe, atteint d'une raige qui lui fermoyt le bec, en ce qu'il
voyoyt son heur s’en aller en fumée, donnoyt l'évesque à plus de
diables qu'il n’y avoyt de moynes en vie. Ils estoyent pieçà vers la
moitié du repast, que le leune prebstre n’y avoyt point encores
touchié, n’ayant faim que d’Impéria, près de laquelle il se pelo-
tonnoyt sans mot dire, mais parlant de ce bon languaige auquel
les dames entendent sans poincts, virgules, accents, lettres,
figures ni charactères, notes ou imaiges. Le gros évesque, assez
sensuel et soigneux du vestement de peau ecclésiasticque dans
lequel sa défuncte mère l’avoyt cousu, se laissoyt amplement ser¬
vir de l’hypocras par la main délicate de Madame; et il en estoyt
déià à son premier hocquet, quand un grand bruit de cavalcade
feit esclandre dans la rue. Le numbre des chevaulx, les Ho! ho!
des paiges, démonstrèrent qu’il arrivoyt quelque prince furieux
d’amour. Et de faict, tost après, le cardinal de Raguse, à qui les
gens d’Impéria n’avoyent osé barrer la porte, entra dans la salle.
< 'NIES Dr<(.il AlIQUES.
Que le diable ^e^lrille
i8 LES CONTES DROLATIQUES
A ceste vue triste, la paouvre courtisane et son petit devinrent
honteux et desconvenus comme des lépreux d’hier, car c’estoyt
tenter le diable que vouloir évincer le cardinal, d’autant qu’alors
on ne sçavoyt qui seroyt pape, les trois prétendans s’estant des¬
mis du bonnet pour le prouflîct de la chrestienté. Le cardinal, qui
estoyt ung rusé Italian, trez-barbu, grant sophisticqueur et boute-
en-train du Concile, devina, par le plus foyble iect de son enten¬
dement, l’alpha et l’oméga de ceste
adventure. Il n’eut qu’un petit pensier
à peser pour sçavoir comment il deb-
voyt besongner à ceste fin de bien
hypothecquer ses fressurades. Il ar-
rivoyt poulsé par un appétit de moyne ;
et, pour obtenir sa repue, il estoyt
homme à daguer deux moynes, et
vendre son morceau de vraye croix,
ce qui eust été mal.
— Ile! mon ami, feit-il à Philippe en l’appelant à luy.
Le paouvre Tourangeau, plus mort que vif, en soupçonnant que
le diable se mesloyt de ses afi'aires, se leva, et dit : « Plaist-il ? »
au redoutable cardinal. Cettuy, l’emmenant par le bras sur les de-
grez, le resguarda dans le blanc des yeulx, et reprint sans lan¬
terner ;
— Ventredieu! tu es un bon petit compaignon, et ie ne vou-
droys pas estre obligé de faire sçavoir à ton chief ce que ton
ventre poise!... Mon contentement pourroyt me couster des fon¬
dations pieuses en mes vieulx iours... Ainsy, choisis : de te ma¬
rier avecques une abbaye pour le demourant de tes iours, ou avec
Madame, ce soir, pour en mourir demain...
Le paouvre Tourangeau désespéré lui dit :
— Et votre ardeur passée, monseigneur, pourrai-je revenir?
Le cardinal eut peine. à se fascher; pourtant, il dit griefvement :
— Choisis! le hault-bois ou la mitre?
— Ah ! feit le prebstre malicieusement, une bonne grosse ab¬
baye...
Oyant cela, le cardinal rentra dans la salle, y print une escri-
L'évesque de Coire.
LA BELLE IMPÉRIA 19
toire, et griffonna sur ung bout de charte une cédule pour l'envoyé
de France.
— Monseigneur, lui dit le Tourangeau pendant qu’il orthogra-
phioyt l’abbaye, l’évesque de Coire ne s’en ira pas aussi brief-
vement que moi; car il ha autant d'abbayes que les souldards ont
de beuvettes en ville, et puis il est dans les ioyes du Seigneur!
Ores, m’est advis que, pour vous mercier de ceste tant bonne ab¬
baye, ie vous doibs ung bel advertissement... Vous sçavez du reste
combien est malivole et se gaigne dru ceste damnée cocqueluche,
qui ha cruellement matté Paris. Ores, dictes-luy que vous venez
d’assister vostre bon vieulx ami l’archevesque de Bourdeaux...
Par ainsy, le ferez desguerpir comme
feurre devant grand souffle d’air...
— Oh! oh! s’écria le cardinal, tu
mérites mieulx qu’une abbaye... Hé!
ventredieu! mon petit ami, voilà cent
escuz d’or pour ton voyaige à l’abbaye
de Turpenay, que i’ai gagnée au ieu
hier et que ie te baille en pur don...
En entendant ces paroles et voyant
disparoistre Philippe de Mala, sans
qu’il luy despartist la chatouillante œillade pleine de quintes-
cence amoureuse qu’elle en espéroyt, la léonine Impéria,
soufflant comme ung dauphin, devina toute la couardise du
prebstre. Elle n’estoyt pas encores catholicque assez pour par¬
donner à son amant de la gaber en ne saichant pas mourir pour
sa phantaisie. Aussi la mort de Philippe feut-elle engravée dans
le resguard de vipère qu’elle lui lança pour lui faire insulte, ce qui
rendit le cardinal tout aise, car le paillard italian vit bien qu’il ren-
treroyt tost dans son abbaye. Le Tourangeau, n’ayant cure ni
soulcy de l’orage, s’évada en allant de costé, en silence et l’au-
reille basse, comme un chien mouillé que l'on chasse de vespres.
Madame poussa ung soupir de cueur! Elle aurovt singulière¬
ment accoutré le genre humain, pour peu qu’elle l’eust tenu,
car le feu qui la possédoyt lui estoyt monté dans la teste, et
des pétillons de flammes sourdoyent dans l’air autour d’elle. Il
Le resguard de vipère
quelle lui lança.
10
LES CONTES DROLATIQUES
y avoyt de quoy, pour ce que c’estoyt la première foys qu'un
prehstre la gabeloyt. Ores, le cardinal soubriyot, cuydant qu'il
n'en auroyt que plus d'heur et d’aise. N’estoyt-ce pas ung rusé
compaignon? aussi avoyt-il ung chapeau rouge!
— Ah! ah! mon bon compère, dit-il à l'évesque, ie me félicite
d’estre en vostre compaignie, et suis aise d’avoir sceu chasser ce
petit cuistre indigne de Madame, d’autant que, si vous l’aviez ap-
prouché, ma toute belle et fringuanté bische, vous eussiez pu
— Choisis! le hault-bois ou la mitre?
trespasser indignement, par le faict d’un simple prebstre...
— He! comment?...
— C’est le scribe à M. l’archevesque de Bourdeaux!... Or, le
bonhomme ha été prins ce matin de la contagion...
L’évesque ouvrit la bouche comme s’il vouloyt avaller ung four-
maigc...
— He! d’où sçavez-vous cela?... demanda-t-il.
• — Vère!... dit le cardinal en prenant la main au bon Allemand,
ie viens de l’administrer et consoler... A ceste heure, le sainct
homme ha bon vent pour voguer en paradiz.
L’évesque de Coire monstra combien les gros hommes sont lé-
giers; pour ce que les gens bien pansus ont, par la grâce de Dieu,
en rescompense de leurs travaulx, les tubes intérieurs élasticques
LA BELLE IMPERIA
21
comme ballons. Ores, ce dict évesque saulta d’ung' bond en ar¬
rière, en suant d’ahan, toussant déià comme ung bœuf qui trouve
des plumes dans son mangier. Puis, ayant blesmy tout à coup, il
desgringola par les degrez sans seulement dire adieu à Madame.
Quand l'huys t'eut fermé sur Févesque, et qu’il dcsvalla par les
rues, M. de Raguse se print à rire et à vouloir gausser.
— Ah! ma mignonne, suis-je pas digne d’estre pape et, mieul.v
que cela, ton guallant ce
soir?...
Mais, voyant FImpéria
soulcieuse, il s’approucha
d’elle pour la mignarde-
ment enlasser dans ses
bras et la mignotter à la
fasson des cardinaulx, gens
brimballant mieulx que
tous aultres, voire mesme
que les souldards, en ce
qu’ils sont oisifs, et ne
guastent point leurs es¬
prits essentiels.
— Ha! ha! ht-elle en reculant, tu veux ma mort... fou métropo¬
litain... Le principal pour vous est de vous gaudir, meschant ruf-
tîant, et mon ioly caz, chouse accessoire. Que ta ioie me tue, vous
me canoniserez, est-ce pas?... Ah! vous avez la cocqueluche et me
voulez!... Tourne et vire ailleurs, moyne despourvu de cervelle...
Et ne me touche aulcunement, ht-elle en le voyant s’advancer, si¬
non, je te gourmande avecques ce poignard.
Et la fine commère tira de son aumosnière ung tout ioly petit
stylet dont elle sçavoyt louer à merveille dans les cas opportuns.
— Mais, mon petit paradiz, ma mignonne, dit Faultre en riant,,
vois-tu pas la ruse?... Ne falloyt-il pas forbannir ce vieulx bœuf
de Coire?...
— Oui-da... si vous m’aymez, bien le verray-je, rcprint-elle... le
veulx incontinent que vous sortiez... Si vous estes happé par la
maladie, ma mort vous chaille peu. le vous cognoys assez pour
— Et ne me touche aulcunement!
'2 LES CONTES DROLATIQUES
Gçavoir à quel denier vous mettriez un instant de ioie, à l’heure
de vostre trespassement. Vous noyeriez la terre. Ah! ah! vous
vous en estes iacté estant ivre. Ores, ie n’ayme que moy, mes
threzors et ma santé... Allez, si vous n’avez pas la fressure gelée
par le trousse-guallant, vous me reviendrez veoir demain... Au-
iourd’hui, ie te hais, mon bon cardinal, dit-elle en soubriant.
— Impéria! s’écria le cardinal à genoilz, ma saincte Impéria,
allons, ne te ioue pas de moy!
Les cuisines faisoyent miracles.
— Non! feit-elle, ie ne ioue iamais avecques les chouses sainctes
et sacrées.
— Ah! vilaine ribaude, ie t’excommunierai... — demain!...
- — Merci Dieu! vous voilà hors de vostre sens cardinalesque.
— Impéria! satanée fille du diable!... Hé la la! ma toute belle;...
ma petite...
— Vous perdez le respect! — Ne vous agenoillez pas. Fi
donc !...
— Veux-tu quelque dispense in articulo morlis?... Veux-tu ma
fortune, ou mieulx encores, ung morceau de la véritable vraye
croix?... Veux-tu?...
— Ce soir, toutes les richesses du ciel et de la terre ne sau-
23
LA BELLE IMPERIA
royent payer mon cueur!... lit-elle en riant. le seroys la darrenière
des pécheresses, indigne de recepvoir le corps de Nostre-Sei-
gneur Jésus-Christ, si ie n'avoys pas mes caprices.
— le mets le feu à ta maison !... Sorcière, tu m’as envousté !...
Tu périras sur ung buscher... Escoute-moy, mon amour, ma
gentille galloise. le te promets la plus belle place dans le Ciel !...
Hein ? — Non ! — A mort !.. . à mort la sorcière !
— Oh ! oh ! ie vous tuerai,
monseigneur.
Et le cardinal escuma de
male raige.
— Vous devenez fou, dit-
elle, allez-vous-en... cela
vous fatigue.
— le serai pape, et tu me
payeras cet estrif. ..
, , . — Ah! tu es le plus parl'aict moyne...
— • Alors, VOUS n en serez
pas plus dispensé de m’obéir...
— Que faut-il doncques ce soir pour te plaire?-...
— Sortir...
Elle sauta légierement, comme ung hosche-queue, dans sa
chambre et s’y verrouilla, laissant tempester le cardinal, à qui
force feut de desguerpir. Quand la belle Impéria se trouva seule
devant le feu, attablée, et sans son petit prebstre, elle dit en bri¬
sant de cholère toutes ses chaisnettes d’or ;
— Par la double triple corne du diable, si le petit m’ha faict
donner ceste bourde au cardinal, et m’expose à estre empoisonnée
demain, sans que ie chevisse de luv... tout mon content! ie ne
mourrai pas que ie l'aye veu escorchier vif devant moy... — Ah !
feit-elle en plourant ceste foys avecques de véritables larmes, ie
mene une vie bien malheureuse, et le peu d'heur, par-ci par-là,
qui m’eschet, me couste un mestier de chien, oultre mon salut...
Comme elle achevoyt sa râtelée, en reccapant comme veau qu’on
tue, elle vit la figure rougeaude du petit prebstre, qui s'estoyt trez-
dextrement mussé, poindant de derrière elle dans son mirouer de
Venise.. .
24 LES CONTES DROLATIQUES
— Ah! feit-elle, tu es le plus parfaict moyne, le plus ioly petit
nioyne, moynant, moynillant, qui ayt jamais moyneaudé dans ceste
saincte et amoureuse ville de Constance !.. Ah! ah! viens, mon gentil
cavalier, mon fils chéry, mon bedon, mon paradiz de délectation !
ie veulx boire tes yeulx, te mangier, te tuer d’amour ! Oh ! mon
florissant, mon verdoyant et sempiternel dieu!... — A'a, de petit
religieux, ie veux te faire Roy, Empereur, Pape, et plus heureux
qu’eulx tous!... — Da, tu peux tout mettre léans à feu et à sang!
le suis tienne ! et le monstreray bien, car tu seras tost cardinal,
quand pour rougir ta barrette ie devroys verser tout le sang de
mon cueur.
Et de ses mains tremblottantes, tout heureuse, elle emplit de
vin grec un hanap d’or apporté par le gros évesque de Coire et le
présenta à son ami, qu’elle voulut servir à genoilz, elle dont les
princes treuvoyent la pantoufle de plus hault goust que celle du
Pape.
Mais lui la resguardoyt, en silence, d’ung œil si goulu d’amour,
qu’elle lui dit en tressaillant d’aise :
— Allons, tais-toi, petit!... Soupons.
— Tais-toi !
chastel de la Roche-Corbon-lez-Vouvrav sur
la Loire, feut un rude compaignon en sa ieunesse. Tout petit, il
grugeoyt déià les pucelles, gectoyt les maisons par les fenestres,
4
LES CONTES r)ROL*\TIQUES
et tournoyt conariiement en farine de diable, quand il vint à
calfeutrer son père, le baron de la Roche-Corbon. Lors feut
rnaistre de faire tous les iours feste à sept chandelliers ; et,
de faict, il besongna des deux mains cà son plaizir. Ores,
force de faire esternuer ses escuz, tousser sa braguette, sai¬
gner les poinçons, resgaller les linottes coëfFées et faire de la
terre le foussé, se veit excommunié des gens de bien, n’ayant pour
amys que les saccageurs de pays et les lombards. Mais les usuriers
devinrent bien tost resches comme des bogues de chastaignier
quand il n'eut plus à leur bailler d’aultres gaiges que sa dicte
seigneurie de la Roche-Corbon, veu que la Rupes Carbonis resl'e-
voyt du Roy nostre sire. Alors, Bruyn se treuva en belle humeur
de descliquer des coups à tort et à travers, casser les clavicules
aux aultres, et chercher noise à tous pour des vétilles. Ce que
voyant, l’abbé de Marmoustiers, son voisin, homme libéral en
paroles, luy dit que ce estoyt signe évident de perfection seigneu¬
riale, qu’il marchoyt dans la bonne voye, mais que, s’il ’alloyt des-
confire, à la gloire de Dieu, les Mahumetistes qui conchioyent la
Terre-Saincte, ce seroylt mieulx encores, et que il reviendroyt
sans faulte, plein de richesses et d’indulgences, en Touraine, ou
en Paradiz, d’où tous les barons estoyent sortis iadis.
Ledict Bruyn, admirant le grant sens du preslat, se despartit du
pays, harnaché par le monastère et bény par l’abbé, à la ioye de
ses voisins et amis. Lors il mit cà sacq force villes d’Asie et d’Af-
fricque, battit les mescréans sans crier gare, escorchia les Sarra-
zins, les Grecs, Angloys ou aultres, se soulciant peu s'ils estoyent
amis et d’où ils sourdoyent, veu qu'entre ses mérites il avoyt celuy
de n'estre point curieux, et ne les interroguoyt qu’après les avoir
occiz. A ce mestier, moult agréable à Dieu, au Roy et à luy, Bruyn
gaigna renom de bon chrestien, loyal chevalier, et s’amuza beau¬
coup en pays d’oultre-mer, veu qu’il donnoyt plus voulentiers un
escu aux garses que six deniers à ung paouvre. quoiqu'il rencon-
trast plus de beaulx paouvres que de parfaictes commères; mais,
en bon Tourangeau, il faisoyt soupe de tout pain. Finalement,
quand il feut saoul de Turcques, de relicques et aultres bénéfices
de Terre-Saincte, Bruyn, au grand estonnement des Vouvrillons,
LE PÉCHÉ VÉNIEL
27
retourna de la Croisade encombre d'escuz et pierreries, au
rebours d'aulcuns qui, de riches au despart, revindrent lourds
de leppres et légiers d'argent. xVu retourner de Tuniz, nostre sei¬
gneur le roy Philippe le nomma comte, et le feit son senneschal
en nostre pays et en celluy de Poictou. Lors, il t’eut avmé grantc-
ment, et à bon escient considéré, veu qu'oullre toutes ses belles
qualitez il funda l'ecclise des Carmes-Leschaulx en la paroisse de
l’Esgrignolles, par manière d’acquit envers le Ciel, en raison des
desportemens de sa ieunesse. Aussy t'eut-il cardinalement conlict
dans les bonnes graaces de l'Ecclise et de Dieu. De maulvais gars
et homme de meschicf, devint bon homme, saige et discrettement
paillard en perdant ses cheveulx. Rarement se choleroyt, à moins
qu'on ne maulgfeast Dieu devant luy, ce qu'il ne toleroyt point,
pour ce qu’il l’avoyt maulgréé pour les aultres en sa folle
ieunesse. Brief, il ne querelloyt plus, veu qu'estant senneschal, les
gens luy cedoyent ircontinent. Vray dire aussy qu'il voyoyt lors
;8 LES CONTES DROLATIQUES
ses dezirs accomplis; ce qui rend, voire ung diableteau, otieux et
tranquille de la cervelle aux talons. Et doncques, il possédo}^ un
chastel deschicqueté sur toutes les coutures, et tailladé comme
ung pourpoinct hespaignol, assis sur ung costeau d’où il se myroyt
en Loyre ; dedans les salles, estoyent des tapisseries royales,
meubles et bobans, pompes et inventions sarrazines dont s'esto-
miroyent ceulx de Tours, et même l'archevesque et les clercs de
Sainct-Martin, auxquels il bailla en pur don une bannière frangée d’or
lin. A l’entour dudict chasteau, fourmilloyent de beaulx domaines,
moulins, i’utayes, avecques moissons de redevances de toute sorte,
si qu'il estoyt ung des forts bannerets de la province, et pouvoyt
bien mener en guerre mille hommes au Roy nostre sire. En ses
vieulx iours, si, par caz fortuit, son baillif, homme diligent à
pendre, lui amenoyt ung paouvre paysan soupçonné de quelque
meschanterie, il disoyt en soubriant : « Lasche cettuy-ci, Breddif,
il comptera pour ceulx que i’ai inconsidérément navrez là-bas... »
Souventes foys aussy les faisoyt-il bravement branchier à ung
chesne. ou accrocher à ses potences; mais c’estoyt unicquement
pour que iustice feust, et que la coustume ne s’en perdist point en
Le ^(m■, par les rues ele CnnstaiiLe
So LES CONTES DROLATIQUES
ses chastellenies. Aussy le populaire estoyt-il saige' et rengé
comme noimettes d'hier sur ses terroirs, et tranquille, veu qu’il le
protégeoyt des routiers et malandrins, lesquels il n’espargnoyt
iamais, saichant par expertise combien de playes faisoyent ces
mauldites bestes de proye. Du reste, fort dévotieux, despeschant
irez-bien toute chouse, les offices comme le bon vin, il esmou-
choyt les procez à la turcque, disoyt mille ioyeulsetez à gens qui
Il ne pressoyt les luifs qu'a temps.
perdoyent et disnoyt avecques eulx pour iceulx consoler. Il faisoyt
mettre les pendus en terre saincte, comme gens appartenant à
Dieu, les treuvant assez puniz d'estre empeschez de vivre. Entin,
ne pressoyt les luifs qu'a temps et lorsqu’ils estoyent enflez d’uzure
et de deniers; il les laissoyt amasser leur butin comme mousches
à miel, disant qu’ils estoyent les meilleurs collecteurs d'impost.
Et ne les despouilloyt iamais que pour le prouflict et usaige des
gens d’Ecclise, du Roy, de la province, ou pour son service à luy.
Geste débonnaireté lui attrayoyt l’afl'ection et l’estime de ung
chascun, grants et petits. S’il revenoyt soubriant de son siège
iusticial, l’abbé de iMarmoustiers, vieil comme luy, disoyt ; « Ha !
ha! messire, il y ha doncques des penduz, que vous nez ainsy G.. «
3i
LE PÉCHÉ VÉNIEL
Et quand, venant de la Roche-Corbon à Tours, il passoyt à che¬
val le long du faulxbourg Sainct-Syniphorien, les petites garses
disoyent ;
— C'est iour de iustice, vécy le bon homme Bruyn.
Et, sans avoir paour, le resguardoyent chevaulchant sur une
grant hacquenée blanche qu'il avoyt ramenée du Levant. Sur le
Des Æyyptiacques firent ung vol de chouses sainctes à Sainct-Marlin.
pont, les ieunes gars s'interrompoyent de louer aux billes, et lui
crioyent :
— Boniour, monsieur le senneschal!
Et luy respondoyt en gaussant :
— Amusez-vous bien, mes enfans, iusqu’à ce qu’on vous
fouette.
— Oui, monsieur le senneschal.
Aussy feit-il le pays si content et si bien balayé de voleurs, que.
32 LES CONTES DROLATIQUES
l’an du grand deshordement de la Loyre, il n'y avoyt eu que vingt-
deux malfaicteurs de pendus dans l'hyver, sans compter ung luit
hrusle en la commune de Chasteau-Neuf, pour avoir dérobbé une
hostie, ou achepte, dict-on, car il estoyt riche.
Ung iour de l'an suyvant, environ le Sainct-Iean des foins, ou la
Sainct-Iean qui fauche, comme nous disons en Touraine, advint
des Ægyptiacques, Bohémiens ou aultres troupes larronnesses qui
tirent ung vol de chouses sainctes à Sainct-Martin, et, au lieu et
plasse de madame la Vierge, laissèrent, et en guyse d'insulte et
mocquerie de nostre vraye foy, une infâme iolie hile de l'aage
d'ung vieulx chien, toute nue, histrionne et mauricaulde comme
eulx. De ce forfaict sans nom, feut également conclud par les gens
du Roy et ceux de l'Ecclise que la Moresse payeroyt pour le tout,
seroyt arse et cuitte vitve au quarroy Sainct-Martin, prouche la
fontaine, où est le marché aux Herbes. Lors, le bonhomme Bruyn
apertement et dextrement démonstra, à l’encontre des aultres, que
ce seroyt chouse proufiictable et bien plaisante à Dieu de conques-
ter ccste ame aifricquaine à la vraye religion ; et, si le diable logié
en ccttuv corps féminin faisoyt de l’entesté, que les fagots ne faul-
droyent point à le brusler comme disoyt ledict arrest. Ce que
l'archevesque trouva saigement
pensé, moult canonicque, con¬
forme à la charité chrestienne et
à l'Evangile. Les dames de la ville
et aultres personnes d’authorité
dirent à haulte voix que on les
frustrovt d'une belle cérémonie,
veu que la Moresse pleuroyt sa
vie en la geôle, clamovt comme
chievre liée, et se convertiroyt
seurement à Dieu pour continuer
à vivre autant qu'ung corbeau,
s'il estoyt loisible à elle. A qucy
le senneschal respondit que, si
l'estrangière voulovt sainctement
soy commettre en la religion
La Moresse,
CONTES DROLATIQUES.
Il mit a sacq force villes d’Asie.
5
34 LES CONTES DROLATIQUES
clireslienne, il y auroyt une cérémonie bien aultrement guallante,
et qu’il se iactoyt de la faire royalement magnificque, pour ce qu’il
seroyt le parrain du baptesme, et que pucelle devroyt estre sa
commère, à ceste lin de plaire davantaige à Dieu, veu que luy-
mesme estoyt censé cocquebin. Entre nostre pays de Tou¬
raine, ainsy dict-on des ieunes gars vierges, non mariez ou
estimez telz,affin de les distinguer emmy les espoux ou les veuts;
mais les garses sçavent bien les deviner sans le nom, pour ce
qu’ils sont légiers et ioyeulx plus que tous aultres saupouldrec
de mariaige.
La Morisque n’hésita point entre les fagots du feu et l’eaue du
baptesme. Elle aima davantaige estre chrestienne et vivante que
brnslée Ægyptiacque; par ainsy, pour ne point estre boullue ung
moment, elle dent ardre de cueur pendant toute sa vie, veu que,
pour plus 'grant fiance en sa religion, elle feut mise au moustier
des nonnes prouche le Chardonneret, où elle fit vœu de saincteté.
Ladicte quérémonie feut parachevée au logis de l’archevesque,
où pour ceste foys, il feut ballé, dancé en l’honneur du Saulveur
des hommes, par les dames et seigneurs de Touraine, pays où
plus on dance, balle, mange, belute et faict-on plus de gras ban¬
quets et plus de ioyeulsetez qu’en aulcun du monde entier. Lebon
vieil senneschal avoyt prins pour sa commère la fille au seigneur
d’Azay-le-Ridel, qui depuis feut Azay-le-Bruslé, lequel seigneur
s’estant croisé feut laissé devant Ascre, ville trez-esloignée, aux
mains d’ung Sarrazin qui demandoyt une ransson royale pour ce
que ledict seigneur estoyt de belle prestance.
La dame d’Azay ayant baillé son fief en gaige aux lombards et
torssonniers affin de faire la somme, restoyt sans ung piestre denier,
attendant le sire dans ungpaouvre logis de la ville, sans ung tapis
pour se seoir, mais fière comme la royne de Saba, et brave comme
ung levrier qui deffend les nippes de son maistre. Voyant ceste
grant destresse, le senneschal s’en alla délicatement requérir la
demoiselle d’Azay d’estre la marraine de ladicte Ægyptiacque,
pour ce qu’il auroyt le droict de bien faire à la dame d’Azay. Et,
de faict, il gardoyt une lourde chaisne d’or, emblée à la prinse
de Chyppre, qu’il déliberoyt d’agrapher au col de sa gentille com-
LE PÉCHÉ VÉNIEL 35
mere ; ains il y pendit son domaine et ses cheveulx blancs, ses
hesans et ses hacquenées; brief, il y misttout, si tost qu’il eut veu
Blanche d’Azay dançant une pavane parmi les dames de Tours.
Quoique la Moresque, qui s’en donnoyt pour son dernier iour,
eust estonné l’assemblée par ses tourdioiis, voltes, passes, bransles,
élévations et tours de force. Blanche l’emporta sur elle au dire de
tous, tant elle dança
virginalement et mi-
gnonnement.
Ores, Bruyn, en ad¬
mirant ceste gente
demoiselle dont les che¬
villes avoyent paoiir du
planchier et qui se diver
tissoyt ingénuenient
pour ses dix-sept ans,
comme une cigalle en
train d’essayer sa chan¬
terelle, feut bouclé par
un dezir de vieillard,
dezir apoplecticque et
vigoureux de foiblesse
qui le chauffa de la se¬
melle à la nuque seu¬
lement, car son chief
avoyt trop de neige pour
que l'amour s’y logeast. Lors, le bonhomme s’aperceut qu’il luy man-
quoyt une femme en son manoir, et si le veit-il plus triste qu’il ne
l’estoyt. Et qu’estoyt doneques ung chastel sans chastelaine?...
autant dire ung battant sans sa cloche. Brief, une femme estoyt la
seule chouse qu’il eust à dezirer ; aussi la vouloyt-il promptement,
veu que, si la dame d’Azay le faisoyt attendre, il avoyt le temps
d’yssir de cettuy monde en l’aultre. Mais, pendant le divertisse¬
ment baptismal, il songea peu à ses griefves blessures, et encores
moins aux quatre-vingts ans b’en sonnez qui lui avoyent desguarni
la teste; il treuva ses yeulx clairs assez pour ce qu’il voyoyt trez-
36
LES CONTES DROLATIQUES
aperteraent sa jeune commère, laquelle, 'suyvant les commande-
mens de la dame d’Azay, le festoyoyt trez-bien de l’œil et du
geste, cuydant qu’il n’y avoyt aulcun dangier près de si vieulx
compère. En sorte que Blanche, naïfve et nice qu’elle estoyt,
au rebours de toutes les garses de Touraine, lesquelles sont
esveiglées comme ung matin de printemps, permit au bon¬
homme de luy baiser la main d’abord ; et, davantaige, le col
ung peu bas, disoyt l’arche- vesque qui les maria la sepmaine
d’après, et ce feut de belles espousailles, et une plus belle
espousée !
La dicte Blanche estoyt mince et frisque comme pas une; et
mieulx que ça, pucelle comme jamais pucelle ne feut; pucelle à ne
point cognoistre l’amour, ni sçavoir comment et pourquoy il se
faisoyt; pucelle à s’estonner qu’aulcunes fainéantassent dedans le
lict; pucelle à croire que marmotz estoyent yssus d’un chou frizé.
Sa dicte mère l’avoyt ainsy nourrie en toute innocence, sans luy
laisser seulement considérer, tant soit peu, comment elle enton-
noyt sa soupe entre ses dents. Aussy estoyt-ce une enfant fleurie
et intacte, ioueuse et naïfve, ung ange auquel ne manquoyt que
des aësles pour voler en paradiz. Et quand elle dévalla du paouvre
logiz de sa mère éplourée, pour consommer les fiançailles à la ca¬
thédrale de Sainct-Gatien et Sainct-Maurice, ceulx de la cam-
paigne vindrent se repaistre la veue de la dicte mariée, et des ta¬
pisseries qui estoyent mises le long de la rue de la Scellerie, et
dirent tous que iamais piedz plus mignons n’avoyent foulé terre
de Touraine, plus iolis yeulx pers veu le ciel, plus belle feste
aorné la rue de tapiz et de fleurs. Les garses de la ville, celles de
Sainct-Martin et du bourg de Chasteau-Neuf, envioyent toutes les
longues et faulves tresses avecques lesquelles, sans doute,
Blanche avoyt pesché ung comté; mais aussi et plus, soubhai-
toyent-elles la robbe dorée, les pierreries d’oultre-mer, les diamants
blancs et les chaisnes avecques quoi la petite iouoyt et qui la
lioyent pour tousiours au dict senneschal. Le vieulx souldard es¬
toyt si reguaillardi près d’elle, que son heur crevoyt par tous scs
liddes, resguards ou mouvemens. Quoique il feust à peu près
rtroict comme une serpe, il se douanoyt aux coustez de Blanche,
3?
LE PÉCHÉ VÉNIEL -iJ
qu’on auroyt dict ung lansquenet à la parade, recevant sa monstre;
et il mettoyt la main à son diaphragme en homme que le plaizir
Le Mariaige.
estouffe et gehenne. Oyant les cloches en bransle, la procession,
les pompes et doreloteries dudict mariaige, dont estoyt parlé de¬
puis la feste épiscopale, ces dictes tilles deziroyent vendanges de
Morisques, pluyes de vieulx sennechaulx et pannerées de bap-
tesmes ægyptiaques; mais cettiiy feut le seul qu’il y eust iamais en
30 LES CONTES DROLATIQUES
Touraine, veu que le pays est loing d’Égypte et de Bohesme. La
dame d’Azay receut une notable somme d’argent après la quéré-
monie, dont elle proufficta pour aller incontinent devers Ascre au
devant de son dict espoux, en compaignie du lieutenant et des
gens d'armes du comte de la Roche-Corbon qui les luy fournit de
tout. Elle partit le iour des nopces après avoir remis sa fille aux
mains du senneschal en lui recommandant de la bien mesnager;
plus tard, revint avecques le sire d’Azay, lequel estoyt lépreux, et
le guarrit en le soignant elle-mesme à tous risques d’estre ladre
comme luy, ce qui feut grantement admiré.
Les nopces faictes et parachevées, car elles durèrent trois iour-
nées au grant contentement des gens, messire Bruyn emmena, en
grant pompe, la petite en son chastel; et, selon la coustume des
mariez, la couchia solennellement en sa couche qui feut bénie par
l’abbé de Marmoustiers; puis il vint se mettre près d’elle, dedans
la grant chambre seigneuriale de la Roche-Corbon, laquelle avoyt
esté tendue de brocart verd, avecques des cannetilles d’or. Quand le
vieulx Bruyn, tout perfumé, se veit chair à chair avecques sa iolie
espousée, il la baisa d’abord au front, puis sur le tettin rondelet et
blanc, au mcsme endroict où elle luy avoyt permis de lui cadenas¬
ser le fermail de la chaisne; mais ce feut tout. Le vieulx rocquen-
tin avoyt trop cuydé de lui-mesme en croyant pouvoir escosser le
reste ; et lors, il feit chommer l’amour, maulgré les chantz ioyeulx
et nuptiaulx, espitalames et gaudriolles qui se disoyent en bas,
dedans les salles où l’on balloyt encores. Il se resconforta d’un
coup du breuvaige des espoux, lequel, suyvant les coustumes,
avoyt esté bény, et qui estoyt près d’eulx, dans une coupe d’or:
lesdictes espices luy reschauffèrent bien l’estomach, mais non le
cueur de sa deftuncte braguette. Blanche ne s’estomira point de la
félonie de son espoux, veu qu’elle estoyt pucelle d’aame, et que,
du mariaige, elle voyoyt seulement ce qui en est visible aux yeulx
des jeunes filles, comme robbes, testes, chevaulx, estre dame et
maistresse, avoir ung comté, se resiouir et commander; aussy,
1 enfant qu’elle estoyt, folastroyt-elle avecques les glands d’or du
lict, les bobans, et s’esmerveilgoyt des richesses du pourpris où
debvoyt estre enterrée sa fleur. Sentant ung peu tard sa coulpe, et
LE PECHE VÉNIEL 39
se fiant à l’advenir qui cependant alloyt ruyner tous les iours ung
petit ce dont il faisoyt estât pour resgaller sa femme, le seiines-
chal voulut suppléer au faict par la parole. Ores, il entretint son
espousée de toute sorte; lui promit les clefs de ses dressoirs,
greniers et bahuts, le parfaict gouvernement de ses maisons et
domaines, sans controole aulcun; luy pendant au cou le chanteau
du pain, selon le populaire dicton de Touraine. Elle estoyt comme
un jeune destrier à plein foing, trouvoyt
son bonhomme le plus guallant du
monde; et, se dressant sur son séant,
elle se print à soubrire, et veit avecques
encores plus de ioye ce beau lict de
brocart verd, où doresenavant il luy
estoyt loisible et sans faulte de dormir
toutes les nuicts. La voyant preste à
iouer, le rusé seigneur, qui avoyt peu
rencontré de pucelles, et sçavoit, par
mainte expérience, combien les femmes
sont* cinges sur la plume, veu qu’il
s'estoyt tousiours esbattu avec des galloises, redoubtoyt les ieux
manuels, baisers de passaige, et les menuz suffraiges d’amour
auxquels iadis il ne faisoyt deffault, mais qui, présentement,
l’auroyent treuvé froid comme Yobit d'ung pape. Doncques, il se
recula devers le bord du lict en craignant son heur, et dit à sa
trop délectable espouse ;
— Eh bien, ma inye, vous voilà ores senneschalle ; et, de faict,
trez-bien senneschaussée.
— Oh non! feit-elle.
— Comment, non? respondit-il en grant paour, n’estes-vous pas
dame ?
— ■ Non, feit-elle encores. Ne la seray que si i’ay un enfant.
— Avez-vous veu les prées en venant? reprint le bon compère.
— Oui, feit-elle.
— Eh bien, elles sont à vous...
— Oh! oh! respondit-elle en riant, ie m'amuserai bien à y quérir
des papillons.
Il SG resconforta d'un coup
du breuvage
,40 LES CONTES DROLATIQUES
— Voilà qui est saige, dit le seigneur. Et les bois?
. — Ah! ie ne sçauroys y estré seule, et vous m’y mènerez. Mais,
dit-elle, baillez-moi un petit de ceste liqueur que la Ponneuse ha
faicte avecques tant de soin pour nous.
— Et pourquoy, ma mye? vous vous bouteriez le feu dedans le
corps.
— Oh! si veulx-je, feit-elle en grignottant de despit, pour ce
que ie dezire vous donner au plus tost ung enfant; et bien vois-je
que ce breuvaige y s:rt!
— Ouf! ma petite! dit le senneschal, cognoissant à cecy que
Blanche estoyt pucelle de la teste aux pieds, le bon vouloir de
Dieu est premièrement nécessaire pour cet office; puis les femmes
doibvent estre en estât de fenaison.
— Et quand seray-je en estât de fenaison? demanda-t-elle en
soubriant.
— Lorsque la nature le voudra, dit-il en cuydant rire.
— Et pour ce, que faut-il faire? reprint-elle.
— Bah! une opération caballisticque et d’alquemie, laquelle est
pleine de dangiers. _
— Ali! feit-elie d’une mine songeuse, c’est doneques la raison
pourquoy ma mère plouroyt de ladicte métamorphose; mais
42
LES CONTES DROLATIQUES
Berthe de Preuilly, qui est si dévotieuse d’estre muée en femme,
m'ha dict que rien ne estoyt de plus facile au monde.
— C’est selon l’aage, respondit le vieulx seigneur. Mais avez-
vous veu à l’escuyrie la belle hacquenée blanche dont on parle
tant en Touraine ?
— Oui, elle est bien doulce et plaisante.
— Eh bien, ie vous la donne; et vous pourrez la monter toutes
et quantes foys que vous en aurez la phantaisie.
— Oh! vous êtes bien bon, et l’on ne me ha pas menty en me le
disant...
— Icy, reprint-il, ma mye, le sommelier, le chapelain, le threzo-
rier, l’escuyer, le queux, le baillif, voire mesures le sire de Mont-
soreau, ce ieune varlet qui ha nom Gauttier, et porte ma bannière,
avecques ses hommes d’armes, capitaines, gens etbestes, tout est
à vous, et suyvra vos commandements à grant erre, soubz peine
d'estre incommodé de la hart.
— Mais, reprint-elle, ceste opération d’alquemie ne sçauroyt-
elle se faire incontinent?
— Oh! non, reprint le senneschal. Pour ce il faut que, sur toute
chose, nous soyons l’un et l’aultre en parfaict estât de graace de¬
vant Dieu; sinon, nous aurions ung maulvais enfant, couvert de
péchez; ce qui est interdict par les canons de l’Ecclise. C'est la
raison de ce que se trouvent tant de garnemens incorrigibles dans
le monde. Leurs parens n’ont point saigement attendu d’avoir
l’ame saine, et ont faict de meschantes âmes à leurs enfans : les
beaux et vertueux viennent de pères immaculez... C’est pour ce
que, nous aultres, faisons bénir nos licts, comme ha faict l’abbé
de Marmoustiers de celui-cy... N’avez-vous pas transgressé les
ordonnances de l’Ecclise?
— Oh ! non, dit-elle vivement, i’ai reçu avant la messe l'absolu¬
tion de toutes mes faultes; et, depuis, suis restée sans commettre
le plus menu péché.
— Vous estes bien parfaicte !... s’escria le rusé seigneur, et suis
ravy de vous avoir pour espouze; mais, moi, i’ai juré comme ung
payen.
— Oh ! et ponrquoy?
LE PÉCHÉ VÉNIEL 4^
— Pour ce que la dance ne finoyt point, et que te ne pouvoys
vous avoir à moy, pour vous emmener icy, et vous baiser.
Lors, il lui print fort guallamment les mains et les lui mangea
de caresses, en lui débitant de petites mignonneries et mignardises
superficielles qui la firent tout aise et contente.
Il liiy baisoyt ses bons cheveul.’c dorez.
Puis, comme elle estoyt fatiguée de la dance et de toutes les
cérémonies, elle se concilia, en disant au senneschal :
— le veiglerai demain à ce que vous ne péchiez point.
Et elle laissa son vieillard tout espris de sa blanche beaulté,
amoureu.x de sa délicate- nature, et aussi embarrassé de sçavoir
comment il l’entretiendroyt en sa naïfveté que d’expliquer pour
quoi les bœufs maschoyent deux foys leur mangier. Quoiqu'il
n’augurast rien de bon, il s’enflamma tant à voir les exquises per¬
fections de Blanche, pendant son innocent et gentil sommeil, que
il se résolus! à guarder et deffendre ce ioly ioyau d’amour... Il luy
baisoyt, avecques larmes dans les yeulx, ses bons cheveulx dorez,
ses belles paupières, sa bouche rouge et fresche, et bien doulce-
ment, de peur qu’elle ne s’esveiglast !...
■'+4 les contes drolatiques
Ce tut toute sa fruition, plaizirs muets qui lui brusloyent
encores le cueur sans que Blanche s'en esmouvast. Aussy desploura-
t-il les neiges de sa vieillesse effeuillée, le paouvre bonhomme,
et il veit bien que Dieu s'estoyt amusé à luy donner des noix
quand il n'avoyt plus de dents.
i'ilanche d'Azay.
COMMENT LE SENNESCHAL SE BATTIT AVECQUES
LE PUCELAIGE DE SA FEMME
Durant les premiers iours de son mariage, le scnneschal inventa
de notables bourdes à donner à sa femme, de laquelle il abusa de
la tant prisable innocence. D’abord il treuva dans ses fonctions de
iusticier de valables excuses de la laisser parfoys seule; puis il
46
LES CONTES DROLATIQUES
l’occupa de déduicts campagnards, l'emmena en vendanges dedans
ses closeries de Vouvray; enfin la dorelota de mille propos sau¬
grenus.
Tantost disoyt que les seigneurs ne se comportoyent point
comme les petites gens; que les enfans des comtes ne se semoyent
qu’en certaines coniunctions célestes, déduictes par de savans
astrologues, tantost, que l’on debvoyt s’abstenir de faire des
enfans aux iours de feste, parce que c’estoyt ung grant travail; et
il observoyt les festes en homme qui vouloyt entrer en paradiz
sans conteste. Aulcunes foys, prétendoyt que, si, par hazard, les
parens n’estoyent en estât de graace, les enfans commencez le iour
de Saincte-Claire estoyent aveugles; de Sainct-Genou, avoyent la
goutte ; de Sainct-Aignan, la teisgne; de Saint-Roch, la peste;
tantost, que ceulx ponduz en febvrier estoyent frileux; en mars,
trop remuans; en apvril, ne valloyent rien du tout, et que les
gentils garsons estoyent issuz en may. Brief, il vouloyt que le sien
fust parfaict, eust le poil de deux couleurs; et, pour ce, estoyt
besoing que toutes les conditions requises se rencontrassent. En
d’aultres temps, disoyt à Blanche que le droict de l’homme estoyt
de bailler ung enfant à sa femme suyvant sa seule et unicque vou -
lente ; et que, si elle faisoyt estât d’estre une femme vertueuse, elle
debvoyt se conformer aux bons vouloirs de son espoux; enfin,
qu’il falloyt attendre que la dame d’Azay feust revenue, à ceste fin
que elle assistast aux couches. De tout cela feut conclud par
Blanche que le senneschal estoyt contrarié de ses requestes, et
avoyt peut-estre raison, veu qu’il estoyt vieil et plein d’expérience ;
doncques, elle se soubmit, et ne songea plus, qu’à part elle, de ce
tant deziré enfant, c’est-à-dire que elie y pensoyt tousiours, comme
quand une femme ha ung vouloir en teste, sans se doubter que
elle faisoyt acte de galloise et villotière courant après la friandise.
Ung soir que, par cas fortuit, Bruyn devisoyt d’enfans, discours
qu'il fuyoyt comme les chatz fuyent l’eaue; mais il se plaignoyt
d’ung gars condamné par luy le matin pour de grants meschiefs,
disant que, pour seur, cettuy-là procedoyt de gens chargez de
péchez mortels :
— Las î dit Blanche, si vous voulez m'en donner un, encores
LE PÉCHÉ VÉNIEL
i:
que vous n’ayez
point l’absolution,
ie le corrigerai si
bien que vous
serez content de
luy....
Lors, le comte
vit que sa femme
estoyt mordue par
une phantaisie
chaulde et qu’il
estoyt temps de
livrer bataille à son
pucelaige, afin de
s'en rendre mais-
tre, l’exterminer,
le muleter, le bas-
ter, ou l’assoupir
et l’estaindre.
— Comment ma
mye, voulez-vous
estre mère? fit-il.
Vous ne savez pas
encore le mestier
de dame, et n’es-
tespointaccoustu-
mée à faire la mais-
tresse de léans.
— Oh ! oh ! dit-
elle. Pour estrepar-
laicte comtesse, et
loger enmesflancs i;
un petit comte,
dois-je faire la
dame? Si la feroys-
]e, et druement !
Les maulvaises humeurs du bon senneschai.
^3 LES CONTES DROLATIQUES
Blanche doncques, pour obtenir lignaige, se mit à courre des
cerfs et des bisches; saultant les fossez; chevaulchant sur sa hac-
quenée aval et à mont, les bois et champs; prenant grande liesse à
veoir voler ses faulxcons, à les deschapperonner ; et les portoyt
gentement sur son poing mignon, tousiours en chasse. Ce que
avoyt voulu le senneschal. Mais, à ce pourchaz, Blanche gaignôyt
un appétit de nonne et de prélat, c'est-à-dire, voulant procréer,
aiguizant ses forces, et ne bridant guères sa faim, quand, au
retour, elle se desgressoyt les dents. Aussy, force de lire les
léo^endes escriptes par les chemins, et de dénouer, par la mort, les
amours commencées des oyseaulx et bestes faulves, elle feit ung
mystère d'alquemie naturelle en coulorant son tainct et superagi¬
tant ses esperits nutritifs; ce qui pacifioyt peu sa nature guerrière
et chatouilloyt fort son dezir, lequel rioyt, prioyt et frétilloyt de
plus belle. Le senneschal avoyt cuydé désarmer le sédicieux pucc-
laige de sa femme, en le faisant s’esbattre aux champs; mais sa
fraude tournoyt à mal, car l’amour incogneu qui circuloyt dans les
veines de Blanche sortoyt de ces assaults plus nourry, appelant les
ioustes et les tournoys
comme paige armé che¬
valier. Le bon seigneur
veit lors qu'il s'estoyt
fourvoyé, et qu’il n’y
avoyt point de bonne
place sur ung gril. Aussi,
plus ne savoyt quelle
pasture donner à vertu
de si griefve corpulence;
car plus la lassoyt, tant
plus elle regimboyt. De
ce combat, il debvoyt y
avoir ung vaincu et une
meurtrisseure, meurtrisseure diabolicque qu'il vouloyt esloin-
gner de sa physionomie, iusques après son trespas. Dieu aydant.
Le paouvre senneschal avoyt déià grant peine à suivre sa dame
aux chasses sans estre désarçonné. Il suoyt d’ahan soubs son
Elle les portoyt gentement sur son poing mignon.
Y'-' H
HIanchc se mit à courre cerfs et bisclies.
CON'TES DROLATIQUES.
5o
LES uuiN 1 ES DROLATIQUES
harnoys et s’achevoyt de vivre, là où sa fringuante senneschalle
rescoiifortoyt sa vie et prenoyt ioye. Souventes foys, àlavesprée,
elle vouloyt dancer, Ores, le bonhomme, empaletocqué de ses
grosses hardes, se treuvoyt tout estrippé de ces exercitations
auxquelles il estoyt contrainct de participer, ou pour luy donner
la main quand elle faisoyt les bransles de la Morisque, ou pour
luy tenir la torche allumée, quand elle avoyt phantaisie de la dance
au chandellier ; et, maulgré ses sciaticques, aposteumes et rheu-
matismes, il estoyt obligé de soubrire et luy dire quelques gentil¬
lesses et guallanteries après tous les tourdions, mommeries,
pantomimes comicques qu’elle iouyot pour soy divertir; car il
l’aymoyt si follement, que, elle luy auroyt demandé lin oriflant, il
l’eust esté quérir à grant erre.
Néanmoins, un beau iour, il recogneut que ses reins estoycnt
en trop grande débilité pour lucter avecques la frisque nature de
sa femme; et s’humiliant devant ledict sieur Pucelaige, il se résolut
de laisser aller tout à trac, comptant ung petit sur la pudicque
religion et bonne honte de Blanche; mais tousiours ne dormit que
d’un œil, car il se doubtoyt du reste que Dieu avoyt faict les
pucelaiges pour estre prins comme les perdreaux pour estre
embrochez et rostis. Par ung matin mouillé qu'il faisoyt ce temps
où les limassons frayent leurs chemins, temps mélancholicque et
propre aux resveries, Blanche estoyt au logiz, assize en sa chaire
et songeuse, pour ce que rien ne produict de plus vivfes coctions
des essences substantilîcques, et aulcune recepte, spécificque ou
philtre n’est plus pénétrante, transperçante, oultreperçànte et frin¬
guante, que la subtile chaleur qui miiote entre le duvet d’une chaire
et celluy d’une pucelle size pendant ung certain temps. Aussi, sans
le sçavoir, la comtesse estoyt-elle incommodée de son pucelaige,
qui lui matagrabolisoyt la cervelle et la grignottoyt de partout.
Lors, le bonhomme, gricfvement fasché de la veoir languis¬
sante, voulut chasser des pensées qui estoyent principe d’amour
ultraconjugal.
— D’où vient vostrc soulcy, ma mye ? dit-il.
— De honte.
— Qui doncques vous affronte?
LE PÉCHÉ VÉNIEL 5i
— De n’estre point femme de bien, pour ce que ie suis sans
ung enfant, et vous sans lignaige } Est-on dame sans progéni¬
ture? Nenny! Voyez I... Toutes mes voisines en ont; et ie me suis
mariée pour en avoir, comme vous pour m’en donner. Les sei¬
gneurs de Touraine sont tous amplement fournis d’enfans; etleurs
femmes leur en font par pottées ; vous seul n’en avez point ! On en
rira, da ! Que deviendra vostre nom? et vos fiefs, et vos seigneu¬
ries Ung enfant est nostre compaignie naturelle; c’est nostre ioye
Les seigneurs de Touraine sont tous amplement fournis d’enfans.
à nous de le fagotter, embobeliner, empacqueter, vestir et devestir,
amittoner, dodiner, bercer, lever, couchier, nourrir; et ie sens que,
si en avoys seulement la moitié d’ung, ie le baiseroys, esmunde-
roys, emmailloteroys, desharnacheroys, et le feroys saulter et
rire, tout le iour, comme font les dames.
— N’estoyt qu'en les pondant femmes meurent, et que, pour ce,
vous estes encores trop mince et trop bien close, vous seriez déià
mère!... respondit le senneschal, estourdi de ce iect de paroles.
Mais voulez-vous en achepter ung tout venu? Il ne vous coustera
ni peine ni douleur.
— Vère, dit-elle, ie veux la poiiie et la douleur; faulte de
quoy, point ne seroyt nostre. le sçay bien qu'il doibt yssir
de moi, puisqu'à l'ecclise on dict iesus estre le fruit du ventre
de la Vierge.
52
LES CONTES DROLATIQUES
— Adoncques, prions Dieu que cela soit ainsy! s’escria le sen-
neschal, et intercédons la Vierge de l’Esgrignolles. Bien des
dames ont conceu après des neufvaines; il ne faut manquer à en
faire une.
Alors, le iour mesme, Blanche se despartit vers Nostre-Dame
de l’Esgrignolles, attournée comme une royne, montant sa belle
hacquenée, ayant sa robe de velours verd, lassée d'ung fin lasset
d’or, ouverte à l’endroict des tettins, ayant mancherons d'escar-
latte, petits pattins, ung hault chapperon guarni de pierreries et
une ceincture dorée qui monstroyt sa taille fine comme gaule. Elle
vouloyt donner son aiustement à madame la Vierge; et, de faict,
le lui promit pour le iour de ses relevailles.... Le sire de Mont-
soreau chevaulchoyt devant elle, l’œil vif comme celuy d'une bon-
drée, faisant renger le monde, et veiglant avecques ses cavaliers à
la sécurité du voyaige. Prouche Marmoustiers, le senneschaî,
cndormy par la chaleur, veu qu’on estoyt en aoust, tresbilloyt sur
son destrier comme un diadesme sur la teste d’une vache, et,
voyant si follastre et si gentille dame près d’ung si vieulx braguard,
ui'ie de la campaigne, qui estoyt accropie au tronc d’un arbre et
beuvoyt de l’eaue en son grez, s’enquist d’une larronnesse édentée,
laquelle geignoyt misère en glanant, si cettuy princesse s’en alloyt
noyer la Mort.
— Nenny! feit la vieille. C’est nostre dame de la Roche-Cor-
bon, la senneschalle de Poictou et de Touraine, en queste d’ung
enfant.
— Ah! ah! dit la jeune garse en riant comme une mouche dcf-
ferrée.
Puis, monstrant le seigneur desgourd qui estoyt en hault du
convoy :
— Cil qui marche en teste li boutte, elle faira l’espargne de la
cire et du vœu.
— Hau ! ma mignonne, respartit la larronnesse, je m’esbahis fort
que elle aille à Nostre-Dame de l’Esgrignolles, veu que les
prebtres n’y sont point beaulx. Elle pourroyt trez-bien s’arrester
une aulne de temps à l’umbre du clochier de Marmoustiers, elle
scroyt tost fécunde, tant sont vivaces les bons pères !...
53
LE PÉCHÉ VÉNIEL
— Foing des religieux! dit une mestivière en se resveiglant.
Voyez ! Le sire de Montsoreau est flambant et mignon assez pour
ouvrir le cueur de ceste dame, d’autant qu’il est ià fendu.
Et toutes se prinrent à rire. Le sire de Montsoreau voulut aller
C'est la dame de la Roche-Corbon.
à elles et les brancher à ung tilleul du chemin, en punition de leurs
mauvaises paroles; mais Blanche s’escria vifvement :
— Oh! messire, ne les pendez point encores! Elles n'ont pas
tout dict; et nous verrons au retour.
Elle rougit, et le sire de Montsoreau la resguarda iusqu’au vif
comme pour lui darder les mysticques compréhensions de l’amour;
mais le déburelecocquement de son intelligence estoyt deià com¬
mencé par les dires de ces paysannes, qui fructilioyent dans son
entendement. Ledict pucelaige estoyt comme amadou, et n’estoyt
besoing que d’un mot pour l’enflammer.
Aussy Blanche vit-elle ores de notables et physicques différences
entre les qualitez de son viel mary et les perfections dudict Gaut-
tier, gentilhomme qui n’estoyt point trop affligé de ses vingt-trois
54 LES CONTES DROLATIQUES
ans, se tenoyt droict comme quille en sa selle, etresveiglé comme
ung premier coup de Matines, quand, au rebours, dormoyt le sen-
neschal ; ayant bon couraige et dextérité, là où son maistre deffail-
loyt. C’estoyt ung de ces fils goldronnez dont les fricquenelles se
coëfFent de nuict, plus voulentiers que d’un escoffion, pour ce
qu'elles ne craignent plus les puces; il y en ha aulcunes qui les en
vitupèrent ; mais ne faut blasmer personne, car ung chascun doibt
dormir à sa phantaisie.
Tant feut songé par la senneschalle et si impérialement bien,
que, en arrivant au pont de Tours, elle aymoyt Gauttier occulte-
ment et patepeluement, comme ayme une pucelle sans se doubter
de ce que estoyt l’amour. Doncques, elle devint femme de bien,
c’est-à-dire soubhaitant le bien d’aultruy, ce que les hommes ont
de meilleur. Elle cheut en mal d’amour, allant de prime sault à
fund de ses mizères, veu que tout est feu entre la première convoi¬
tise et le darrenier dezir. Et ne sçavoyt pas, comme elle l’àpprit
lors, que, par les yeulx, pouvoyt se couler une essence subtile
causant si fortes corrosions en toutes les veines du corps, replis
du cueur, nerfs des membres, racines des cheveulx, transpirations
de la substance, limbes de la cervelle, pertuys de l’épiderme,
sinuositez de la fressure, tuyaux des hypocondres et aultres, qui,
chez elle, feurent soudain dilatez, eschauldez, chatouillez, enveni¬
mez, graphignez, herrissez, et fringuans comme si mille pannerécs
d’esguilles se trouvoyent en elle. Ce feut une envie de pucelle,
envie bien conditionnée, et qui luy troubloyt la veue, au poinct que
elle ne veit plus son vieil espoux, mais bien le ieune Gauttier, en
qui la nature estoyt ample comme le glorieux menton d’un abbé.
Quand le bonhomme entra dans Tours, les Ha! ha! de la foule le
resveiglèrent ; et il vint en grant pompe avecques sa suite en l’ecclise
de Nostre-Dame de l’Esgrignolles, nommée iadis la Greigneur^
comme si vous disiez : Celle qui haie plus de mérites. Blanche alla
en la chapelle où les enfans se demandoyentà Dieu et à la Vierge;
et y entra seule, comme c’estoyt la coustume, en présence toutes
foys du senneschal, de sesvarietset des curieux, lesquels restèrent
devant la grille. Quand la comtesse veit venir le prebstre qui avoyt
la cure des messes aux enfans et de recepvoir déclaration desdits
55
LE PÉCHÉ VÉNIEL
vœux, elle luy demanda s'il estoyt beaucoup' de femmes bre-
haignes. A quoy le bon prebstre respondit que il n’avoyt point à se
plaindre, et que les enfans estoyent d’ung bon revenu pour l’ecclise.
— Et voyez-vous souvent, reprint Blanche, de ieunes femmes
avecques aussy vieulx espoux que l’est Monseigneur?
— Rarement, fit-il.
— Mais celles-là ont-elles obtenu lignaige?
— Tousiours! respartit le prebstre en soubriant.
— Et les aultres qui ont moins vieils compaignons?
— Quelquefois...
— Avant cet aage Dieu seul s'en tnesle...
— Oh! oh! fit-elle. 11 y a doneques plus de sécurité avec ung
comme le senneschal?
— Certes, dit le prebstre.
— Pourquoi? dit-elle.
— Madame! respondit gravement le prebstre, avant cet aage,
Dieu seul s’en mesle; après, ce sont les hommes.
LES CONTES DROLATIQUES
Dans ce temps, c’estoyt choase vraye que toute sapience estoyt
retirée chez les clercs. Blanche feit son vœu qui feut des plus con¬
sidérables, veu que ses atours valloyent bien deux mille escuz d’or.
— Vous estes bien ioyeulse! luy dit le senneschal quand au
retour elle ht piafïer, saulter et fringuer sa hacquenée.
— Oh! oui, ht-elle. Je ne suis plus en doubte d’avoir ung enfant,
puisque aulcuns doibvent y travailler comme ha dict le prebstre;
ie prendray Gauttier...
Le senneschal vouloyt aller occir le moyne; mais il pensa que
ce seroyt ung crime qui lui cousteroyt trop; et il se résolut à hne-
ment machiner sa vengeance avecques le secours de l’archevesque.
Puis, avant qu’il eust reveu les toicts de la Roche-Corbon, il avoyt
dict au sire de Montsoreau d’aller chercher en son pays une poi¬
gnée d’umbre, ce que le ieune Gauttier ht, cognoissant les erre-
mens de son seigneur. Le senneschal se pourveut, au lieu et place
dudict Gauttier, du tils au sire de lallanges, lequel het relevoyt de
la Roche-Corbon. C’estoyt un ieune gars ayant nom René, approu-
chant quatorze ans, dont il feit son paige en attendant qu’il eust
l’aage d’estre escuyer; et donna le commandement de ses hommes
à ung vieulx stropiat avec lequel il avoyt moult roulé, en Palestine
et aultres lieux. Par ainsy, le bonhomme cuyda ne point chausser
le harnois branchu de cocquaige, et pouvoir encores sangler, brid-
der et reffrenner le factieulx pucelaige de sa femme, lequel se
démenoyt comme une mule prinse en sa chorde.
L'écuyer Gautier.
LE PÉCHÉ VÉNIEL
-7
CE QUI n’est que péché VÉNIEL
Le dimanche, ensuyvant de la venue de René au manoir de la
Roche-Corbon, Blanche alla chasser sans son bonhomme; et,
quand elle feut en la forest, prouche les Carneaux, veit ung moyne
qui lui parut poulser une fille plus que besoing n’estoyt, et picqua
des deux en disant à ses gens :
— Ilaul hau! Empeschez qu'il ne la tue!
— Hau! hau! empeschez qu’il ne la tue!
Mais, quand la senneschalle arriva près d'eulx, elle tourna
promptement bride, et la veue de ce que portoyt ce dict moyne
l’empescha de chasser. Elle revint pensive; et lors, la lanterne
obscure de son intelligence s’ouvrit et receut une vifve lumière qui
esclaira mille chouses comme tableaux d’ecclise ou aultres,
fabliaux et lays des trouverres, ou manèges des oyseaux. Soudain,
elle descouvrit le doulx mystère d’amour escript en toutes langues,
voire mesmes en celle des carpes. Est-ce pas folie aussy, de vou¬
loir celer ceste science aux pucelles!... Tost se concilia Blanche,
et tost dit au senneschal :
— Bruyn, vous m’avez truphée, et vous debvez bcsongncr
comme besongnoyt le moyne des Carneaux avecques la fille.
coNTrs DROLAiioins 8
53
LES CONTES DROLATIQUES
Le vieulx Bruyn se doubla de l’adventure et vit bien que sa male
heure estoyt venue. Il resguarda Blanche avecques trop de feu
dans les yeulx pour que ceste ardeur fust contrebas, et luy res-
pondit doulcement :
— Las, ma mye ! en vous prenant pour femme, i’ai plus eu
d’amour que de force, et i’ai faict estât de vostre miséricorde et
vertu. Le deuil de ma vie est de sentir tout mon pouvoir dans le
cueur seulement. Ce chagrin me despesche à mourir, tant et tant,
que vous serez tost libre !... Attendez mon décès de ce monde.
C’est la seule requeste que vous fasse celluyqui est vostre maistre
et qui pourroyt commander, mais qui ne veult estre que vostre
premier ministre et serviteur. Ne trahissez pas l’honneur de mes
cheveulx blancs!... Dans ceste occurrence, il y ha des seigneurs
qui ont occis leurs femmes...
— Las! vous me tuerez doncques? dit-elle.
— Non, reprint le vieulx homme, ie t’ayme trop, mignonne. Va,
tu es la fleur de ma vieillesse, la ioye de mon âme! Tu es ma fille
bien-aymée. Ta veue resconforte ma veue; et, de toi, ie puys tout
endurer, feust-ce ung chagrin, comme ung bonheur... Je te donne
pleine licence de tout, pourveu que tu ne maugrées pas trop le
paouvre Bruyn qui t’ha faicte grant dame, riche et honorée. Ne
seras-tu point une belle veufve? Va, ton heur adoucira mon
trespas...
Et il trouva dans ses yeulx desseichez encores une larme, qui
coula toute chaulde sur son tainct de pomme de pin, et cheut sur
la main de Blanche, laquelle, attendrie de veoir ce grant amour de
ce vieil espoux qui soy mettoyt en fosse pour lui plaire, dit en
riant :
— La la! ne plourez point, i’attendray !...
Là-dessus, le senneschal luy baisa les mains, et la resgalla de
petites pigeonneries, en disant d’une voix esmue ;
— Si tu sçavoys. Blanche, ma mye, comme en ton sommeil je
te mangeoys de caresses, ores cy, ores là...
Et le vieulx cinge la flattoyt de ses deux mains, qui estoyent de
vrais ossuaires...
— Et, disoyt-il tousiours, ie n’osoys resveigler ce chat qui eust
LE PÉCHÉ VÉNIEL 5g
cstranglé mon honneur, veu qu’à ce mestier d’amour ie n’embra-
soys que mon cueur.
— Ah! reprint-elle, vous pouvez me dodiner ainsy, mesmes
quand i’ai les yeulx ouverts, cela ne me faict rien.
Sur ce dire, le paouvre senneschal, prenant le petit poignard
Blanche avoyt mis au logis tout sens dessus dessous
qui estoyt sur la table de lict, le lui bailla, disant avecques raige ;
— Ma mye, tue-moy, ou laisse moy cuyder que tu m'aimes ung
petit.
— Oui! oui! feit-elle toute effrayée, le verray à vous aimer beau¬
coup.
Voilà comment ce ieune pucelaige s’empara de ce vieillard et
l’asservit; pour ce que, au nom de ce ioly champ de Vénus, qui
estoyt en frische. Blanche faisoyt, par la malice naturelle aux
femmes, aller et venir son vieulx Bruyn comme ung mulet de
meusnier. « Mon bon Bruyn, ie veulx cecy. Bruyn, ie veulx cela.
Allons! Bruyn! Bruyn! » et tousiours Bruyn! En sorte que Bruyn
estoyt plus meurdri par la clémence de sa femme qu’il ne l’eust
esté par sa meschanceté. Elle lui tordoyt la cervelle, voulant que
tout feust en cramoisy, luy faisant mettre tout à sac au moindre
60 LES CONTES DROLATIQUES
mouvement de ses sourcils; et, quand elle estoyt triste, le sen-
neschal esperdu disoyt à tout, sur son siège iusticial : « Pendez-
le... » Un aultre eust crevé comme mousche à ceste bataille puce-
laigesque; mais Bruyn estoyt de nature si ferrugineuse, qu’il
estoyt mal aisé de venir à bout de luy. Ung soir que Blanche avoyt
mis au logis tout sens dessus dessous, fourbu bestes et gens, et
eust, par son humeur navrante, désespéré le Père éternel qui ha
des threzors de patience, veu qu’il nous endure, elle dit au sen-
neschal, en se couchiant :
_ Mon bon Bruyn, i’ai contrebas des phantaisies qui me mor¬
dent et me picquent, de là vont à mon
cueur, bruslent ma cervelle, m’incitent là
des chouses mauvaises; et, la nuict, ie
resve du moyne des Carneaux..;
— Ma mye, respondit le senneschal,
ce sont diableries et tentations, contre
Le Senneschal disoyt à tout ; Pendez-le !
lesquelles sçavent se dclFendre les religieux et nonnes. Doncques,
si vous voulez faire vostre salut, allez à confesse au digne abbé
de Marmoustiers, nostre voisin; il vous conseillera bien et vous
dirigera sainctement dedans la bonne v'ye.
Blanche song-eusc.
62 LES CONTES DROLATIQUES
— Dès demain, i'iray, feit-elle.
Et, de faict, dare dare, au iour, elle trottoyt au moustier des
bons religieux, lesquels, esmerveiglez de veoir chez eulx une si
mignonne dame, feirent plus d’ung péché le soir; et, pour le pré¬
sent, la menèrent en grant liesse à leur reverend abbé.
Blanche treuva ledict bonhomme en un iardin secret, près du ro-
— La! la! ne plourez point, i'attendi'ay !
cher, soubz une arcade fresche, et demoura frappée de respect à
la contenance du sainct homme, encores que elle fust accoustumée
à ne point faire grand estât des cheveulx blancs.
— Dieu vous garde, madame! dit-il. Que venez-vous quérir si
près de la mort, vous ieune?
— Vos advis pretieux, feit-elle en le saluant d’une révérence.
Et, s'il vous plaist conduire une ouaille indocile, ie serai bien aise
d’avoir ung si saige confesseur.
— Ma fille, respondit le moyne, avecques lequel le vieulx Bruyn
ivoyt accordé ceste hypocrisie, et les rooles à louer; si ie n’avoys
pas la froidure de cent hyvers sur ce chief descouronné, ie ne
LE PECHE VENIEL 63
sçauroys escouter VOS péchez; mais dictes, si vous allez en paradis,
ce sera de ma faulte.
Lors, la senneschalle expédia le frettin de sa provision, et,
quand elle se feut purgée de ses petites iniquitez, elle vint au
post-scriptum de sa confession.
— Ah! mon père, feit-elle, ie doibs vous advouer que ie suis
iournellement travaillée du dezir de faire ung enfant. Est-ce mal?
— • Non, dit l’abbé.
— Mais, reprint-elle, il est, par nature, commandé à mon mary
— Ma mye tue moy!
de ne point ouvrer l'estoffe à faire la pauvreté, comme disoyent
les vieilles sur le chemin.
— Alors, respartit le prebstre, vous debvez vivre saige et vou&
abstenir de toute pensée en ce genre.
— Mais i’ai entendu professer à la dame de lallanges que ce
n’estoyt point péché quand, de ce, l’on ne tiroyt ni prouftîct ni
plaisir.
— 11 y ha tousiours plaisir! dit l’abbé. Mais comptez-vous point
l’enfant comme ung prouffict? Ores, boutez en votre entendement
que ce sera tousiours ung péché mortel, devant Dieu, et ung crime
devant les hommes que de se greffer ung enfant par l’accointance
d’un homme auquel on n’est pas ecclésiasticquement mariée...
64 les contes DROL.-iiIQUES
Aussy, telles femmes qui contreviennent aux sainctes lois du ma-
riaige en reçoivent de grants dommaiges en l’aultre monde, et
sont en soubmission de monstres horribles, à grifs aguz et tren-
chans qui les flambent dedans plusieurs fournaises, en remem-
Le paige et le vieulx Stropiat.
brance de ce qu’elles ont icy-bas chauffé leur cueur ung peu plus
qu'il n’estoyt licite.
Là-dessus, Blanche se gratta l’aureille; et, après avoir pour-
pensé ung petit, elle dit au prebstre :
— Et comment donc ques ha faict la vierge Marie?...
— Ho! respondit l’abbé, cecy est ung mystère.
— Et qu’est ung mystère?
— Une chouse qui ne s’e.xplique point et que l’on doibt croire
sans examen aulcun.
— Et vère, fit-elle, ne saurais-je faire ung mystère?
— Celluy-cy, dit l’abbé, n’est arrivé qu’une foys, pour ce que
c’estoyt le Fils de Dieu.
Le reverend abbé de Marraoustiers.
CONTES drolatiques.
9
66
LES CONTES DROLATIQUES
— Las! mon père, la volonté de Dieu est-elle que ie meure? ou
que, de saige et saine de compréhension, ie soys brouillée de cer¬
velle? De ce, il y ha grant dangier. Ores que, en moy, les chouses
s’esmeuvent et s’entreschaufFent, ie ne suis plus en mon sens, ne
me soulcie de rien; et, pour aller à homme, saulteroys par-dessus
les murs, iroys à travers champs, sans vergongne, et mettroys
tout en descombres pour seulement veoir ce qui ardoyt si fort au
moyne des Carneaux. Et, pendant ces raiges qui me labourent et
picquotent l’ame et le corps, il n’y ha Dieu, ni diables, ni mary; ie
trépigné, ie cours, ie romproys les buyes, les poteries, l’autru-
cherie, basse-court, mesnage et tout, tant que ie ne sauroys vous
dire. Mais ie n’ose vous advouer tous mes meschiefs, pour ce
qu’en en parlant, i’en ay l’eaue en la bouche, et la chouse, que Dieu
mauldisse, me desmange trez-bien... Que la folie me happe et me
picque, et occize ma vertu. Hein? Dieu, qui m’aura chevillé ceste
grant amour au corps, me damnera-t-il?...
Sur ce proupos, ce feut le prebstre qui se gratta l’aureille, tout
esbahy des lamentations, profundes sapiences, controverses et
intelligences qu’ung pucelaige sécrétoyt.
— Ma tille, dit-il, Dieu nous ha distinguez des bestes, et faict
un paradiz à gaigner; et, pour ce, nous donna la raison qui est
ung gouvernail à nous diriger contre la tempeste de nos ambitieux
dezirs... Et il y ha manière de transborder son engin en sa cervelle,
par ieusnes, labeurs excessifs et aultres saigesses... Et, au lieu de
pétiller et frétiller comme une marmotte deschaisnée, il faut prier
la Vierge, se coucher sur la dure, racoustrer vostre mesnaige, et
non faire de l’oysiveté...
— Eh! mon père, quand, à l’ecclise, ie suis en ma chaire, ie ne
voys ni prebstre ni autel, ains l’enfant lésus qui me remet la
chouse en goust. Mais pour tiner, si la teste me tourne et que,
mon entendoire dévallée, ie soye dans les gluaux de l’amour?...
— Si telle vous estiez, dit imprudemment l’abbé, vous seriez
dans le cas de saincte Lidoire, laquelle dormant un iour bien fort,
les iambes de cy, de là, par ung moment de grant chaleur, et
vestue de légier, feut approuchée par ung ieune homme plein de
mauvaisetié qui, de pied coy, l’enchargea d’un enfant; et, comme
LE PECHE VENIEL 67
de ce maltalent la dicte saincte feut de tout poinct ignorante, et bien
surprinse d’accouchier, croyant que l’enfleure de sa bourse estoyt
une griefve maladie, elle en feit pénitence comme d'un péché
véniel, veu qu’elle n’avoyt perceu aulcune liesse de ce maulvais
coup, suyvant la déclaration du meschant homme, lequel dit,
sur l’eschaffaud où il feut deffaict, que la saincte n’avoyt aulcune-
ment bougé...
— Oh ! mon père, dit-elle, soyez seur que ie ne bougeroys pas
plus qu’elle !
Sur ce proupoz, elle s’évada frisque et gentille, en soubriant, et
pensant comme elle pourroyt faire un péché véniel. Au rettourner
du grand moustier, elle vit dedans la court de son chastel le petit
lallanges, lequel, soubz le commandement du vieil escuyer, tour-
noyt et viroyt sur ung beau cheval, en soy ployant aux mouvemens
de la beste, descendant, remontant, par voltes et passes, fortgen-
tement, tenant hault la cuisse, et si ioly, si dextre, si desgourd,
que cela ne sauroyt se dire ; enfin, tant, qu'il auroyt faict envie à
08 LES CONTES DROLATIQUES
la royne Lucrèce, laquelle s’occit pour avoir esté contaminée
contre son gré.
— Ah ! se dit Blanche, si tant seulement cettuy paige avoyt
quinze ans, ie m’endormiroys bien fort près de luy.
Aussy, maulgré la trop grant ieunesse de ce gentil serviteur,
pendant la collation et le souper, elle guigna beaucoup la toison
noire, la blancheur de peau, la graace de René, surtout ses yeulx
où estoyent en abundance une limpide chaleur et ung grand feu
de vie, qu’il avoyt paour de darder, l’enfant !
Ores, à la vesprée, comme la senneschalle restoyt songeuse en
sa chaire, au coin de l’aatre, le vieulx Bruyn l’interrogua sur son
soulcy.
— le pense, fit-elle, que vous avez deu faire des armes en amour
de bon matin pour estre ainsy piéçà ruyné...
— Oh ! respondit-il en soubriant, comme tous vieulx question¬
nez sur leurs re-
membrances
amoureuses, à
l’aage de treize ans
et demy,i'avoys en¬
grossé la cham.be-
rièredemamère.,.
Blanche, n’en
soubhaitant pas
davantaige, cuyda
que le paige René
debvoyt estre suf¬
fisamment guarny;
de ce feut joyeulse
beaucoup, fît des
agaceries au bon¬
homme, et se roula
dans son dezir
muet, comme ung
gasteau qui s’en-
farine.
I.E PÉCHÉ VÉNIEL
bg
A disner le paige suoyt dans le dos.
COMMENT ET PAR QUI PEUT FAICT LE DICT ENFANT
La senneschalle ne resva point trop à ia fasson d’esvcigler
hastivement l’amour du paige, et eut bientost trouvé l’embusche
naturelle où sont tousiours prins les plus rudes. Vécy comme : à
l’heure chaulde du iour, le bonhomme faisoyt sieste à la mode
sarrazine, usaige auquel il ne failloyt iamais depuys son retourner
de Terre-Saincte. Pendant ce, Blanche estoyt seule au prez, ou
laboroyt à menus ouvraiges comme en brodent et en parfilent les
femmes; et, le plus souvent, restoyt en la salle à voir aux buées,
à renger les nappes, ou couroyt à sa phantaisie. Lors, elle assigna
ceste heure silencieuse à parachever l'éducation du paige en luy
faisant lire ez livres, et soy dire ses prières. Adoncques, le lende¬
main, quand dormit, sur le coup de midy, le senneschal. qui
succomboyt au soleil, lequel eschauffe de ses rais les plus lumi¬
neux le costeau de la Roche-Corbon, tant et plus, que là force est
de sommeiller à moins que d’estre ventillé, sacquebuté, fresche-
ment émoustillé par ung diable de pucelaige, Blanche doncques
se percha moult gentement dedans la grant chaire seigneuriale de
son bonhomme, laquelle ne trouva point trop'haulte, veu qu’elle
comptoyt sur les hazards de la perspective. La rusée commère s’y
accommoda dextrement comme une hirundelle en son nid, et pen¬
cha sa teste malicieuse sur le bras, en enfant qui dort; mais, en
70 LES CONTES DROLATIQUES
taisant ses préparatoires, elle ouvroyt des yeux friands qui sou-
brioyent, s’esbauldissant, par avance, des menues et secrettes
gaudisseries, esternuemens, loucheries et transes de ce paige qui
alloyt gezir à ses piedz, sepparé d’elle par le sault d’une vieille
puce. Et, de faict, elle advança tant et si bien le quarreau de
veloux où devoyt s’agenoiller le paouvre enfant dont elle iouoyt à
Le bonliomme faisoyl sieste à la mode Sarrazine.
plaisir l’ame et la vie, que, quand il eust esté ung sainct de pierre,
son resguard auroyt esté contrainct de suyvre les flexuositez de la
robbe, à ceste fin de mirer et admirer les perfections et beaultez
de la fine iambe qui mouloyt la chausse blanche de la sennes-
challe. Aussi, force estoyt qu’ung foible varlet se prinst à ung
piège où le plus vigoureux chevalier auroyt voulentiers succombé.
Lorsqu’elle eut tourné, retourné, placé, desplacé son corps et
rencontré la situation où ledict piège estoyt le mieulx tendu, elle
cria doulcement : « Oh! René! » René, que elle sçavoyt bien estre
LE PÉCHÉ VÉNIEL 7i
en la salle des gardes, n’eut faulte d’accourir, et monstra soudain
sa teste brune entre les tapisseries de l'huis.
— Que plaist-il à vous? dit le paige.
Et il tenoyt en grand respect, à la main, son tocquet de peluche
cramoisie, moins rouge que ses bonnes ioues à fossettes et bien
fresches.
— "Venez çà, reprint-elle de sa petite voix, veu que l’enfant luy
attrayoit si fort, qu’elle en estoyt toute espantée.
A vray dire, n’estoyent aulcunes pierreries si flambantes que les
yeulx de René, ni velin plus blanc que son tainct, ni femme si
doulce de formes. Puis, si près du dezir, elle le trouvoyt encore
plus duysamment taict; et comptez que le ioly ieti d’amour relui-
soyt bien de toute ceste ieunesse, du bon soleil, du silence, et
de tout.
— Lisez-moy les litanies de madame la Vierge, luy dit-elle en
luy poulsant ung livre ouvert sur son prie-Dieu. Que ie saiche si
vous estes bien enseigné par vostre maistre. — Ne trouvez-vous
point la Vierge belle? lui demanda-t-elle en soubriant quand il tint
les heures enluminées où esclatoyent l’azur et l’or.
— C’est une paincture, respondit-il timidement en gectant ung
petit coup d’œil à sa tant gracieuse maistresse.
— Lisez, lisez...
Lors, René s’occupa de réciter les si doulces et tant mysticques
litanies; mais croyez que les 0)\x pro 7iobis\ de Blanche s’en
alloyent tousiours plus foibles comme les sons du cor par la cam-
paigne; et ores que le paige reprint avecques ardeur : « O rose
mystérieuse ! » la chastelaine, qui certes entendoyt bien, respon-
dit par un légier sospir. Sur ce, René se doubta que la sennes-
challe dormoyt. Adoncques, se mit à la couvrir de son resguard,
la mirant à son aise et n’ayant point envie de sonner alors aultre
antienne qu’une antienne d’amour. Son heur luy faisoyt bondir et
sursaulter le ctieur iusques dans la gorge; aussy, comme de rai¬
son, ces deux iolys pucelaiges ardoient à qui mieulx, et, si les
aviez veus, iamais n’en bouteriez deux ensemble. René se resgal-
loyt par les yeulx en complotant en son ame mille fruitions qui
luy donnoyent l’eaue en la bousche de ce beau fruict d’amour.
72
LES CONTES DROLATIQUES
Dans ceste estase, il iairra cheoir le livre, ce dont devint penaud
comme moyne surprins en mal d’enfant; mais aussy, par là,
cognent que Blanche sommeilloyt bel et dur; car elle, point ne
s’esmeut, et la rusée n’auroyt pas ouvert les yeulx, mesmes à plus
grants dangiers et comptoyt que tomberoyt aultre chose que le livre
— Lisez-moy les litanies.
d’heures. Oyez comme il n’y ha pire envie que envie de grossesse 1
Ores, le paige advisa le pied de sa dame, lequel estoyt chaussé
menu dans ung brodequin mignon de couleur perse. Elle l’avoyt
singulièrement assiz sur ung escabeau, veu qu’elle estoyt trop
eslevée dedans la chaire du senneschal. Cettuy pied estoyt de
proportions estroites, légierement recourbé, large de deux doigts
et long comme ung moyneau franc, compris la queue, petit du bout,
vray pied de délices, pied virginal qui méritoyt ung baiser comme
ung larron la hart; pied lutin, pied lascif à damner un archange,
pied augurai, pied agaçant en diable et qui donnoyt dezir d’en
faire deux neufs, tout pareils, pour perpétuer en ce bas monde les
beaulx ouvraiges de Dieu. Le paige feut tenté de defferer ce pied
persuasif. Pour ce faire, ses yeulx, allumez de tout le feu de son
aage, alloyent vitement, comme battant de cloche, de ce dict pied
74 LES CONTES DROLATIQUES
de délectation au visaige endormy de sa dame et maistressa,
escoutant son sommeil, beiivant sa respiration ; et, de rechief, ne
sçavoyt lequel seroyt le plus doulx de planter ung baiser : ou sur
les fresches et rouges lèvres de la senneschalle, ou sur ce pied
parlant. Brief, par respect ou crainte, ou peut-estre par grant
amour, il esleut le pied, et le baysa dru, comme pucelle qui n’ose.
Puis, aussitost, il reprint le livre, sentant sa rougeur rougir
encore, et tout travaillé de son plaisir, il cria comme un aveugle ;
(( Janua cœli, porte du ciel!... » Mais Blanche ne s’esveigla point.
— René! ie dors!
se fiant que le paige iroyt du pied au genoil, et, de là, dans le ciel.
Elle feut grantement despitée quand les litanies finèrent sans
aultre dommaige, et que René, qui croyoyt avoir eu trop d’heur
pour ung iour, yssit de la salle, tout subtilizé, plus riche de ce
hardy baiser qu’ung voleur qui ha robbé le tronc des paouvres.
Quand la senneschalle feut seule, elle pensa dans son ame que
le paige seroyt bien long un peu en besougne, s’il s’amusoyt à
chanter Magnificat à Matines. Lors, pour le lendemain, elle se
délibéra de lever le pied ung petit, et, par ainsy, de mettre en
lumière le nez de ceste beaulté que l’on nomme parfaicte en Tou
raine, pour ce qu’elle ne se guaste iamais à l’aër, et demeure aussi
tousiours fresche. Pensez que le paige, rosty dans son dezir et
LE PÉCHÉ VÉNIEL 75
tout eschaufFé des imaginations de la veille, attendit impatiemment
assez l’heure de lire dans ce bréviaire de guallanterie, et feut
appelé; puis les menées de la litanie recommençèrent; et Blanche
point ne faillit à dormir. A ceste foys, ledict René frosla sa main
sur la iolye iambe et se hazarda iusques à vérifier si le genoil
poly, si aultre chose, estoyt satin. A ceste veue, le paouvre enfant,
armé contre son dezir, tant grant paour il avoyt, n’oza faire que
de briefves dévotions et menues caresses ; et encores qu’il baysast,
mais doulcement, ceste bonne estofFe, il se tint coi. Ce que sentant
par les sens de l’ame et intelligences du corps, la senneschalle,
qui se tenoyt à quatre de ne se mouvoir, luy cria ;
— Oua doncques, René ! ie dors 1
Oyant ce qu’il creut estre un grave reprouche, le paige espou-
vanté s’enfuyt, laissant les livres, la besongne et tout. Sur ce, la
senneschalle adiouxta ceste prière aux litanies :
— Sainte Vierge, que lesenfans sont difficiles à faire!
A disner, le paige sucyt dans le dos en arrivant servir sa dame
et son seigneur; mais il feut bien surprins en recevant de Blanche
la plus pute de toutes les oeillades que iamais femme ayt gectée,
et bien plaisante et puissante elle estoyt, veu qu’elle commuta cet
enfant en homme de couraige. Aussy, le soir mesme, Bruyn estant
demouré ung brin de temps de plus qu’il n’avoyt coustume en sa
senneschaussée, le paige chercha-t-il et trouva Blanche endormie,
et lui fît faire un beau resve. Il luy tollyt ce qui si fort la gehen-
noyt, et si plantureusement lui bailla de la graine aux eîifans, que,
du surplus, elle en eust parfaict deux aultres. Aussy, la commère,
Saisissant le paige à la teste, et le serrant de court, s’escria :
— Oh ! René, tu m’as esveiglée !
Et, de faict, il n’y avoyt sommeil qui pust y tenir; et ils treu-
vèrent que les sainctes debvoyent dormir à poings fermez. De ce
coup, sans aultre mystère, et par une propriété bénigne qui est
principe servateur des époux, le doulx et gracieux plumaige séant
aux cocqus se plaça sur la teste du bon mary sans qu’il en ayt
senti le moindre eschec.
Depuis ceste belle feste, la senneschalle fît de grand cueur sa
sieste à la françoyse, pendant que Bruyn faisoyt la sienne à la
76 LES CONTES DROLATIQUES
sarrazine. Mais par les dictes siestes, elle expérimenta comme la
bonn-e ieunesse du paige avoyt meilleur goust que celle desvieulx
senneschaulx; et, de nuict, elle s’enfouissoyt dedans les toiles,
loin de son mary, que elle trouvoyt rance et ord en diable. Puis,
force de dormir et de se resveigler le iour; force de faire des
siestes et de dire des litanies, la senneschalle sentit florir dans ses
flancs mignons ceste gesine après laquelle tant et tant avoyt esté
souspiré; mais ores, elle aimoyt plus davantaige la fasson que le
demourant.
Faictes estât que René sçavoit lire aussy, non plus seulement
dedans les livres, ains aux yeulx de sa iolye seigneure, pour
laquelle il se seroyt gecté en ung buscher ardent, si telle avoyt
esté son vouloir, à elle. Quand par eulx furent faictes de bonnes
et amples traisnées, plus de cent au moins, la petite senneschalle
eut cure et soulcy de l’anie et de l’advenir de son amy le paige.
Or, ung matin de pluye, qu’ils iouoyent à touche-fer, comme deux
entans innocens de la teste aux pieds. Blanche, qui estoyt tou-
siours prinse, lui dit :
— Viens çà, René! Sçais-tu que, là où i’ay commis des péchés
véniels pour ce que ie dormoys, toy, tu en as faict de mortels !
— Ah! madame, fit-il, où doncques Dieu boutera-t-il tous ses
damnez, si cela est pécher?
Blanche s’esclata de rire, et le baisa au front.
— Tais-toy, meschant, il s’en va du paradiz, et besoing est que
nous y vivions de compaignie, si tu veulx estre avecques moy
tousiours.
— Oh ! i’ai mon paradiz icy.
— Laissez cela, dit-elle. Vous estes ung mécréant, ung maulvais
qui ne songez point à ce que i’ayme : c’est vous. Tu ne sçays pas
}ue i’ay un enfant, et que, dans peu, il ne se celera pas plus que mon
nez. Ores, que dira l’abbé? Que dira monseigneur ? Il peut te deflaire,
’il vient à se cholérer. M’est advis, petit, que tu ailles à l’abbé de
Marmoustiers pour lui advouer tes péchez, en lui donnant mandat
de veoir ce qui est séant de faire à l’encontre de mon senneschal.
— Las! dit le rusé paige, si ie vends le secret de nos ioyes, il
mettra l’interdict sur nostre amour.
LE PECHE VENIEL
77
— En-da! fit-elle; oui! Mais ton heur en l’aultre monde est ung
bien qui m’est si précieux!
— Le voulez-vous doncques, ma mye?
— Ouy, respondit-elle ung peu foible.
— Eh bien, i’iray; mais, dormez encores, que ie luy dise adieu.
Et le gentil couple reccita des litanies d’adieux comme s'ils
eussent, l’un et l’aultre, préveu que leur amour debvoyt finer en
son apvril. Puis, le lendemain, plus pour saulver sa chiere dame
que pour soy, et aussy pour obéir à elle, René de lallanges se
desporta vers le grant moustier.
Vous estes ung: inéci'eant. ung inaulvais.
COMMENT DU DICT PÉCHÉ D AMOUR FEUX FAICTE
GRIEFVE PÉNITENCE ET MENÉ GRANT DEUIL
— \ ray Dieu! s escria l’abbé lorsque le paige eust accusé la
kyiielle de ses doulx péchez, tu es complice d’une énorme félonie,
et tu as trahi ton seigneur? Sçays-tu, paige de maltalent, que,
poui ce, tu arseras pendant toute l’éternité, tousiours? Et scays-tu
ce que c'est que de perdre à iamais le ciel d’en haultpourung
LE PÉCHÉ VÉNIEL
79-
moment périssable et changeant d’icy-bas? Malheureux! le te voys
précipité pour iamais dedans les gouffres de l’enfer, à moins de
payer à Dieu, dès ce monde, ce que tu luy doibs pour tel grief...
Là-dessus, le bon vieil abbé, qui estoyt de la chair dont on faict
les saincts, et qui avoyt grant authorité au pays de Touraine,
espouvanta le ieune homme par ung monceau de représentations,
discours chrestiens, remembrances des commandemens de
l’Ecclise, et mille chouses esloquentes autant que ung diable en
peut dire en six semaines pour séduire une pucelle, mais tant et
tant, que René, lequel estoyt dans la loyale ferveur de l’innocence,
fit sa soubmission au bon abbé. Ores, ledict abbé, voulant faire
ung sainct homme et vertueux pour tousiours de cet enfant en train
d’estre maulvais, lui commanda d’aller de prime abord se proster¬
ner devant son seigneur, et lui advouer ses desportemens ; puis.
s’il reschappoyt de ceste confession, de se croiser sur l’heure et
virer droict en Terre-Saincte, où il demoureroyt quinze ans de
terme préfix à guerroyer contre les infidèles.
8o
LES CONTES DROLATIQUES
— Las! mon reverend père, fit-il tout espanté, quinze ans
seront-ils assez pour m’acquitter de tant de plaisirs? Ah! si vous
sçaviez, il y a eu de la doulceur, bien pour mille ans!
— Dieu sera bon homme. Allez !
reprit le vieulx abbé; ne péchez
plus. A ce compte, teabsolvo...
Le paouvre René retourna, là-
dessus, en grant contrition, au
chastel de la Roche-Corbon ; et
la prime rencontre qu’il y fit feut
le senneschal qui faisoyt fourbir
ses armes, morions, brassards et
le reste. Il estoyt sis iuz ung grant
banc de marbre, à l’aër, et se com-
plaisoyt à veoir soleiller ces beaulx
harnois qui lui ramentevoyent ses
ioyeulsetez de la Terre-Saincte,
les bons coups, les galloises, et
cætera. Quand René se feut mis à
Il empoigna sa lourde masse d’armes, genoilz devant luy, le bon Seigneur
feut bien estonné.
— Qu’est cecy? dit-il.
— Mon seigneur, respondit René, commandez à ceulx-cy de soy
retirer.
Ce que les serviteurs ayant faict, le paige advoua sa faulte en
racontant comme il avoyt assailly sa dame pendant le sommeil, et
que, pour le seur, il debvoyt l’avoir enchargée d’ung enfant, à
l’imitation de l’homme avecques la saincte, et venoyt, par ordre
de son confesseur, se remettre à la discrétion de l’offensé. Ayant
dict, Renéde lallanges baissa ses beaulx yeux, d’oùprocédoyt tout
lemeschief, et resta coy, prosterné sans paour, les bras pendans,la
teste nue, attendant la male heure et soubmis à Dieu. Le sennes¬
chal n’estoyt si blanc qu’il ne pust blesmir encores; et doncques,
il paslit comme linge freschement seiché, demourant muet de
cholère; puis, ce vieil homme, qui n’avoyt point en ses veines
d’esperits vitaulx assez pour procréer ung enfant, treuva dans ce
René se dépariil pour les pays d'oultre-mcr.
CONTES DROLATIQUES
H
82
LES CONTES DROLATIQUES
moment ardent plus de vig'ueur que besoing n’estoyt pour deflaire
ung homme. Il empoigna de sa dextre velue sa lourde masse
d’armes, la leva, brandilla, et aiusta si facilement, que vous eus¬
siez dict une boule à ieu de quilles, pour la deschargier sur le
front pasle dudict René, lequel saichant qu’il estojT bien en faulte
à l'endroict de son seigneur, demoura serain et tendit le col, en
songeant qu’il alloyt solder toute la coulpe pour sa mye en ce
monde et dans l’autre.
Mais si belle ieunesse et toutes les séductions naturelles de ce
ioly crime treuvèrent graace au tribunal du cueur chez ce vieil
homme, encores que Bruyn fust sevère; et lors, gectant sa masse
au loing sur ung chien qu’il escharbotta :
— Que mille millions de griphes mordent pendant l’éternité
toutes les charnières de celle qui ha faict celuy qui sema le chesne
doht feut construicte la chaire sur laquelle tu m’as cornifié! Et au¬
tant àceulx qui t’engendrèrent, mauldict paige de malheur ! Va-t’en
au diable d’où tu viens ! Sors de devant moy, du chastel, du pays, et
Bruyn, tout flamblant de raig-e.
n’y reste ung poulce de temps plus que besoing est; sinon, ie sçau-
ray te préparer une mort à petit feu qui te fera mauldire, vingt foys
par heure, ta vilaine ribaulde...
En entendant ce commencement des paroles du senncschal qui
avoyt ung retour de ieunesse sur les iuremens, le paige s’enfnyt eu
83
LE PÉCHÉ VÉNIEL
le quittant du reste, et feit bien. Bruyn, tout flambant de male
raige,'gaigna les iardins à grand renfort de pieds, maugréant tout
sur son passaige, frappant, iurant; mesmes qu’il renversa trois
\
poteries tenues par ung sien serviteur qui portoyt la pastée aux
chiens; et, il se cognoissoyt si peu, qu'il auroyt tué ung peigne
pour ung mercier. Brief, il apercent sa despucelée qui resguardoyt
sur la route du moustier, attendant le paige, et ne saichant point
que plus iamais ne le verroyt.
— Alil ma dame, par la rouge triple fourche du diable, suis-je
ung mangeur de bourdes et ung enfant, pour croire que vous avez
si grant pertuys qu’ung paige y entre sans vous esveigler? Par la
mort! par la teste! par le sang!
— Vère, rcspondit-elle, voyant que la mine estoyt esventée, ie
l'ai bien gracieusement senti ; mais, comme vous ne m’aviez point
appris la chose, i’ai cru resver!
La grant ire du senneschal fondit comme neige au soleil, car la
plus grosse cholère de Dieu luy-niesme se fust esvanouie à ung
sourire de Blanche.
— Que mille millions de diables emportent cet enfant forain!
le iure que...
— La la! ne iurez point, feit-elle. S’il n’est vostre, il est mien;
84 LES CONTES DROLATIQUES
et 1 autre soir, ne disiez-vous pas que vous aymeriez tout ce qui
viendroyt de moy?
Là-dessus, elle enfila telle venelle d'arraisonnemens, de paroles
dorées, de plaintes, querelles, larmes et aultres patenostres
de femmes, comme, d’abord, que les domaines ne feroyent point
restour au roy; que iamais enfant n’avoyt esté plus innocemment
gecté en moule; que cecy, que cela; puis mille chouses, tant, que
le bon cocqu s’apaisa; et Blanche, saisissant une propice entre-
ioienture, dit :
— Et où est le paige ?
— Il est au diable !
— Qnoy, l’avez-vous tué? dict-elle.
Et, toute pasle, elle chancela.
Bruyn ne sceut que devenir en voyant cheoir tout l’heur de ses
vieulx iours ; et il auroyt, pour son salut, voulu luy monstrer ce
paige. Lors, il commanda de le quérir; mais René s’enfuyoyt à
tire-d’ailes, ayant paour d’estre desconfict, et se départit pour les
pays d’oultre-mer, à ceste fin d’accomplir son vœu de religion.
Alors que Blanche eut apprins par l’abbé dessusdict la pénitence
LE PÉCHÉ VÉNIEL 85
imposée à son bien-airaé, elle cheut en griefve mélancliolie, disant
parfoys :
— Où est-il, ce paouvre malheureux, qui est au milieu des dan-
giers pour l’amour de moy?
Et tousiours le demandoyt, comme ung enfant qui ne laisse
aucun repos à sa mère iusqu’à ce que sa quérémonie luy soit
octroyée. A ces lamentations, le vieulx senneschal, se sentant en
faulte, se tresmoussoyt à faire mille chouses, une seule hormis,
affin de rendre Blanche heureuse; mais rien ne valloyt les doulces
friandises du paige...
Cependant, elle eut ung iour l’enfant tant deziré ! Comptez que
ce feut une belle teste pour le bon cocqu; car, la ressemblance du
père étant engravée en plein sur la face de ce ioly fruict d'amour.
Blanche se consola beaucoup, etreprint ung petit ceste tant bonne
gayeté et fleur d’innocence qui resiouissoyt les vieilles heures du
senneschal. Force de voir courir ce petit, force de resgarder les
rires correspondans de luy et de la comtesse, il tina par l’ayraer,
et se seroyt courroucé bien fort contre ung qui ne l'en auroyt pas
creu le père.
Ores, comme l’adventure de Blanche et de son paige n'avoyt
y6> LES CONTES DROLATIQUES
point été transvasée hors du chasteau, il consta, par tout le pays
de Touraine, que messire Bruyn s’estoyt encores treuvé en fonds
d’ung enfant. Intacte denioura la vertu de Blanche, qui, par la
Le Pelerin.
quintessence d’instruction par elle puisée au réservoir nature! des
femmes, recogneut combien besoin estoyt de taire le péché véniel
dont son enfant estoyt couvert. Aussy devint-elle preude et saige,
et citée comme une vertueuse personne. Puis à l’user, elle expé¬
rimenta la bonté de son bonhomme ; et, sans lui donner licence
d’aller avec elle plus loing que le menton, veu qu'en soy elle se
resguardoyt comme acquise à René, Blanche, en retour des fleurs
de vieillesse que lui ofFroyt Bruyn, le dorelotoyt, lui soubrioyt, le
maintenoyt en ioye, le papelardant avecques les manières etfassons
gentilles dont usent les bonnes femmes envers les maris qu’elles
truphent, et tout si bien, que le senneschal ne vouloyt point mou¬
rir, se quarroyt dans sa chaire, et, tant plus vivoyt, tant plus
s’accoustumoyt à la vie. Mais, brief, ung soir, il trespassa sans
bien sçavoir où il alloyt; car il disoyt à Blanche :
— IIo ! ho! ma mye, ic ne te voys plus! Est-ce qu’il faict nuict?
LE PÉCHÉ VÉNIEL 87
C’estoyt la mort du iuste, et il l’avoyt bien méritée pour loyer
de ses travaux en Terre-Saincte.
Blanche mena de ceste mort ung grant et vray deuil, le plourant
comme on ploure ung père. Elle demoura mélancholicque, sans
vouloir prester l’aureille aux musicques des secundes nopces ; ce
dont elle feut louée des gens de bien, lesquels ne sçavoient point
que elle avoyt un espoux du cueur, une vie en espérance; mais elle
estoyt la plus part du temps veufve de faict et veufve de cueur,
pour ce que n’oyant aulcunes nouvelles de son amy le croizé, la
paouvre comtesse le reputoyt mort; et, pendant certaines nuicts,
le voyant navré, gisant au loing, elle se resveigloyt toute en larmes.
Elle vescLit ainsy quatorze années dans le
soubvenir d’ung seul iour de bonheur. Fina-
blement, ungiouroù elle avoyt avecques elle
aulcunes dames de Touraine, et que elles
devisoyent après disner, vécy son petit gars,
lequel avoyt lors environ treize ans et demi,
et ressembloyt à René plus que n’est permis
à ung enfant de res¬
sembler à son père, et
n’avoyt rien de feu
Bruyn que le nom, vécy
ce petit, fol et gentil
comme sa mère, qui
revient du iardin, tout
courant, suant, eschauf-
fié, hallebottant, gra-
phinant toutes chouses
sur son passaige, sui¬
vant les us et cous-
tumes de l’enfance, et
qui court sus à sa mère
bien aymée,se gecte en
son giron, puis, rompant les devis d’ung chascun, lui cria ;
— Ho ! ma mère, i’ai à parler à vous. l’ai veu en la cour ung
pelerin qui m'ha prins bien fort.
tlle pencha la teste sur la chaire.
88
LES CONTES DROLATIQUES
— Ah! s’escria la chastelaine en se virant devers ung sien servi¬
teur, qui avoyt charge de suyvre le ieune comte et veigler sur ses
iours prétieux, ie vous avoys deffendu à tout iamais de laisser mon
lils aux mains d’estrangiers, voire mesmes en celles du plus sainct
homme du monde... Vous quitterez mon service...
— Hélas! ma dame, respondit le vieil escuyer tout pantois,
celluy-là ne luy vouloyt point de mal, pour ce qu’il a plouré en le
baysant bien fort.
— lia plouré, fit-elle, ah! c’est le père.
Ayant dict, elle pencha la teste sur la chaire où elle estoyt sise,
et qui, pensez-le bien, estoyt la chaire où elle avoyt péchié.
Oyant ce mot incongreu, les dames teurent si surprinses, que,
de prime face, elles ne virent point que la paouvre senneschalle
estovt morte, sans que iamais il ayt esté sceu si son brief trespas
advint par peine de la départie de son amant, qui, fidelle à son
vœu, ne la vouloyt point veoir, ou par grant ioye de ce retourner et
de l’espoir de faire lever l'interdict dont l’abbé de Marmoustier
avoyt frappé leurs amours. Et ce feut ung bien grant deuil; car le
sire de lallanges perdit l’esperit au spectacle de sa dame mise en
terre, et se fit religieux à Marmoustier, que, dans cettuy temps,
aulcuns nommoyent Maimoustier, comme qui diroyt maius monas-
lerium^ le plus grant moustier, et, de fait, il estoyt le plus beau
couvent de France.
Le tombeau du bon Senneschal.
La JVIyc du Roy
Il y avoyt en ce temps ung orphebvre logié aux forges du pont
au Change, duquel la tille estoyt citée dans Paris pour sa trez-
grant beaulté, renommée sur toute chouse pour sa genteté; aussy,
trez-bien la pourchassoyent aulcuns par les tassons accoustumées
de l’amour; et tant, que certains auroyent baillé de l’argent au
père pour avoir sa dicte tille comme véritable espouse, ce qui le
rendoyt aise tant que ie ne sçauroys dire.
Ung sien voisin, advocat au parlement, lequel, force de vendre
son bagoust aux aultres, avoyt autant de domaines que ung chien
CONTES DROLATIQUES. ,2
90
LES CONTES DROLATIQUES
a de puces, s’advisa d’offrir au dict père ung hostel en recognois-
sance de son consentement à ce mariaige, dont il vouloit se chaus¬
ser. A quoi ne faillit point l’orphebvre. Il octroya sa fille, sans
avoir soulcy de ce que cettuy chapperon fourré avoyt une mine de
cinge, peu de dents en ses mandibules, encores bransloyent-elles,
et sans mesme le flairer, quoique il feust ord et puant comme tous
iusticiards qui croupissent de reste ez fumiers du Palais, parche¬
mins, 0///», et noires procedures.
Ores que la belle fille le veit, elle dit de prime face ;
— Mercy Dieu! ie n’en veulx point.
— Ce n’est mon compte! dit le père, qui avoyt déià prins
l’hostel en goust. le te le donne pour espoux. Accordez vos mu-
sicques. Cela maintenant le resguarde, et son office est de t’agréer.
— Est-ce ainsy? feit-elle. Eh bien, devant que de vous obéir, ie
luy diray son faict.
Et, le soir mesme, après souper, lorsque l’amoureux commença
de luy exposer son cas bruslant, luy desclairant comme il estoyt
féru d’elle et luy promettant grant chiere pour le demourant de sa
vie, elle luy respondit de brief :
— Mon père vous ha vendu mon corps; mais, si le prenez, vous
ferez de moi une gouge, veu que i’aimeroys mieulx estre aux pas-
sans qu’à vous. le vous iure, au rebours des demoiselles, une des-
loyaulté qui ne finera que par mort, vostre ou mienne.
Puis se mit à plourer comme font toutes les garses qui ne sori,t
point encore ferrées; car, après, elles ne plourent plus iamais par
les yeulx. Le bon advocat prit ces estranges fassons pour des go-
gues et appasts dont se servent les filles affin d’allumer davan*
taige le feu, et faire tourner les dévotions de leurs prétendus en
douaires, préciputz et aultres droicts d’espousée; aussy le malin
n’en tint compte, et se rist des étouffades de la belle fille en luy
disant :
— A quand les nopces?
— Drez demain, fit-elle, pour ce que, plus tost ce sera, plus
tost seray libre d’avoir des guallans et de mener la ioyeulse vie de
celles qui ayment à leur choix.
Là-dessus, ce fol advocat, esprins comme ung pinson dedans la
LA MYE DU ROY
9«
glue d’ung enfant, s’en -va, faict ses préparatives, interlocute au
Palais, trotte à l’Offîcial, achepte dispenses, et conduict ce pour-
chas plus vitement que toutes ses aultres playdoiries, ne resvant
que de la belle fille. Pendant ce, le Roy, qui se trouvoyt au re¬
tourner d’ung voyaige, n’entendant parler en sa court que de la
belle fille, laquelle avoyt refusé mille escuz de celluy-ci, rabbroué
celluy-là, finablement, qui ne vouloyt estre soubmise par personne
et rebuttoyt tous les plus beaulx fils qui eussent quitté Dieu de
leur part de paradiz à seule fin de iouir de ce dragon un seul
Il s’advisa d’offrir au père un hostel,
iour; doneques, le bon Roy, lequel estoyt friand de tel gibier,
yssit en la ville, passa aux forges du pont, entra chez l’orphebvre,
à ceste fin d’achepter des ioyaulx pour la dame de son cueur, mais
item pour marchander le plus précieux bijou de la bouticque. Le
Roy ne se trouvoyt point de goust aux orphebvreries, ou les or-
phebvreries ne se trouvoyent point à son goust, tant que le bon¬
homme fouilla dans une layette cachée pour monstrer au Roy ung
gros diamant blanc.
— Ma mye, dit-il alors à la belle fille pendant que le père avoyt
le nez en la layette, vous n’estes pas faicte pour vendre des pier¬
reries, mais pour en recepvoir; et si, de toutes ces bagues, vous
me donnez le choix, i’en sçays une dont icy l’on est affolé, laquelle
m.e plaist, dont à tousiours seray subiect ou serviteur, et dont le
royaulme de France ne pourra iamais paver le prix.
92
LES CONTES DROLATIOUES
— Ah! Sire, reprint la belle fille, ie me marie demain. Mais, si
vous me baillez le poignard qui est à vostre ceincture, ie deffen-
dray ma fleur et vous la reserveray pour observer l’ÉAmngile où
est dict : « Donnez à César ce qui est à César. »
Tost le Roy luy bailla la petite dague; et ceste vaillante rcs-
ponse l’enamoura .de la fille à en perdre le mangier. 11 feit son
partement en intention de logier ceste nouvelle mye à la rue de
l’Hirundelle, en ung sien hostel, Voilà mon advocat pressé de soy
brider qui, au grant despit de ses corrivaulx, mesne son espousée
au bruit des clochiers, avecques musicques, faict des Rsîins à
donner des diarrhées, et, le soir, après les dances, vient en la
chambre de son logiz où debvoyt estre couchiée la belle fille; non
plus belle fille, mais lutin processif, mais enraigée diablesse, qui,
sise en ung sien fauteuil, n’avoyt voulu se mettre au lict de l’ad-
vocat et restoyt devant le foyer, chauftant son ire et son cas. Le
bon mary, tout estonné, vint ployer les genoilz devant elle en la
conviant à la iolye bataille des premières armes; mais elle ne
sonna mot; et, quand il tentoyt de luy lever la cotte affin seule¬
ment de veoir ung petit ce qui si chier luy coustoyt, elle luy don-
noyt un coup de main à luy casser les os et se tenoyt muette. Ce
La lille de rOrtheb\r-’.
94
LDS CONTES DROLATIQUES
ieu plaisoyt à mon dict advocat, lequel cuydoyt voir la fin de ce,
par la chouse que vous sçavez; et il iouoyt en bonne fiance, attra¬
pant de bons coups de sa sournoyse. Mais tant de huclier, tant de
tortiller, tant de l’assaillir, il deffit ores une manche, ores deschira
la iupe, et coula sa main au but mignon de fischerie, forfaict dont
la belle fille gronda, se dressant en pieds, puis, tirant le poignard
du Roy :
— Que voulez-vous de moy? lui dit-elle.
— le veulx tout! fit-il.
— Ha! ie seroys une grant pute que de me donner à contre-
cueur. Si vous avez cuydé trouver ma virginité désarmée, vous
errez fort. Vécy le poignard du Roy, dont ie vous tue, si vous
faictes mine de m'approucher.
Cela dict, elle priât ung charbon, en ayant tousiours l’œil au
procureur; puis, escripvant une raye sur îe planchier, elle ad-
iouxta ;
— Ma mye, vous n’estes pas faicte pour vendre des pierreries.
— Icy seront les confins du domaine du Roy. N’y entrez; si le
passez, ie ne vous faulx.
L'advocat, qui ne pensoyt pas faire l’amour avecques ce poi-
LA MYE DU ROY
95
gnard, restoyt tout desconfit, mais ores qu'il escoutoyt ce cruel
arrest dont il avoyt déia payé les despens, sq bon mary voyoyt,
par les deschireures, si bel eschantillon de cuisse rebondie,
blanche et fresche, puis si
brillante doubleure de mes-
naige bouchant les trous de
la robbe, eù cætera, que la
mort luy sembla doulce, s’il
y goustoyt seulement ung
petit; et alors se rua dedans
le domaine du Roy, disant :
— Peu me chauld de mou¬
rir !
Et, de faict, s’y gecta si
dru, que la belle fille tomba
fort mal sur le lict; mais, ne
perdant pas le sens, elle se
deifeudit si trétillamment,
que l’advocat n’eut aultre
licence que de touchier le poil de la beste; encore y gaigna-t-il un
coup de poignard qui luy trancha ung bon bout de lard sur l’eschine
sans le trop blesser : en foy de quoy il ne luy en cousta point trop
chier d’avoir faict irruption dans le bien du Roy.
Mais, enyvré de ce chétif advantaige, il s’escria :
— le ne sçauroys vivre sans avoir ce tant beau corps et ces mer¬
veilles d’amour! Doneques, tuez-moy!
Et, de rechief, vint assaillir la reserve royale. La belle fille, qui
avoyt son Roy en teste, ne feut point touchiée de ce grant amour,
et dit griefvement :
— Si vous menassez cela de vostre poursuite, ce n’est pas vous,
ains moy que ie tueray...
Et son resguard estoyt farouche assez pour espouvanter le
paouvre homme, qui s’assit en deplourant ceste male heure, et
passa la nuict, si tant ioyeulse à ceulx qui s’entr’ayment, en lamen¬
tations, prières, interiections et aultres promesses : comment elle
seroyî servie; pourroyt dissiper tout; mangier dans l’or; de simple
Le poignard du Roy.
q6 les contes drolatiques
damoiselle en feroyt une daine, en acheptant des seigneuries, et
finablement, que, si elle luy permettoyt de rompre une lance en
l’honneur de l’amour, il la quitteroyt de tout, et perdroyt la vie en
la fasson qu’elle voudroyt.
Mais elle, tousiours fresche, lui dit au matin qu’elle luy per¬
mettoyt de mourir, et que ce seroyt tout l’heur qu’il pouvoyt luy
donner.
— le ne vous ai point truphé, feit-elle. Mesmes, à l'encontre
de mes promesses, ie me baille au Roy, vous faisant graace des
passans, lourdiers et charretons dont ie vous menaçoys.
Puis, quand le iour feut venu, elle se vestit de ses cottes et
aiustements nuptiaulx, attendit patiemment que le bon mary, dont
elle n’avoyt rien voulu, se destournast du logiz pour l’affaire d’ung
client, et tost desvalla par la ville, cherchant le Roy. Mais elle
n’aiia point si loing que le gect d’une harbaleste, pour ce que le
dict seigneur Roy avoyt mis en guette ung sien serviteur qui tor-
tilloyt autour de l’hostel; et, de prime abord, dit à la mariée, qui
estoyt encore cadenassée ;
— Ne querez-vous point le Roy?
— Oui, feit-elle.
— Eh bien, ie suys vostre meilleur amy, reprint le fin homme et
Tristesse.
subtil courtizan ; ie vous demande vostre aide et protection,
comme ie vous donne meshuy la mienne...
Là-dessus, il luy dit quel homme estoyt le Roy; par quelle
93 LES CONTES DROLATIQUES
costé il debvoyt estre prins; qu’il faisoyt raige ung iour, l’autre ne
sonnoyt mot; et comme estoyt cecy, et comme cela; qu’elle seroyt
bien appoinctéc, bien fournie ; mais qu’elle tinst le Roy en ser-
— Peu me chauld de mourir!
vaige : brief, il cacquetta si bien durant le chemin, qu’il en fit une
pute parfaicte piéçà qu’elle entrast dans l’hostel de l’Hirundelle,
où feut depuys madame d’Estampes. Le paouvre mary ploura
comme ung cerf aux abovs, lorsque plus ne veit sa bonne femme
en son logiz ; et devint d’ordinaire mélancholique. Ses confrères
lui firent autant de hontes et mocqueries que saint Jacques eut
d'honneurs en Compostelle; mais ce cocquard se cuysoyt et des-
seichoyt dans son ennuy si tant, que les aultres finèrent par
vouloir l’allégier. Ces chapperons fourrez, par esperit de chic-
quane, descrétèrçnî que le dollent bonhomme n’estoyt point
cocqu, veu que sa femme avoyt reffusé la iousterie; et si le plan¬
teur de cornes avoyt esté aultre que le Roy, ils eussent entreprins
la dissolution dudict mariaige. Mais l’espoux estoyt affolé de ceste
gouge à eu mourir; et, par adventure, il la laissa au Roy, se fiant
LA iMYE DU ROY
99
qu’ung ioiir il la pourroyt avoir à luy, estimant qu’une nuictée
avecques elle n’estoyt point trop payée par la honte de toute une
vie. Il faut aimer, da, pour ce ; et il y ha beaucoup de braguards
qui renifleroyent à ceste grant amour. Mais luy, tousiours pensoyt
à elle, négligeant ses plaids, ses cliens, ses voleries et tout. 11
alloyt par le palais comme un avare qui quert ung bien perdu ;
soulcieux, songe-creu.x; mesmes qu’un iour, il compissa la robbe
d’ung conseiller, cuydant estre iouxte le mur où les advocats
vuydent leurs causes. Cependant, la belle fille estoyt aymée soir
et matin par le Roy, qui ne pouvoyt s’en assouvir, pour ce qu elle
avoyt des manières espécialles et gentes en amour, se cognois-
sant aussy bien à allumer le feu qu’à l’estaindre. Meshuy, rab-
Elle empescha beaucoup de genlilshommes de périr.
brouant le Roy; demain, le papelardant; ianiais la mcsme, et
ayant des phantaisies, plus de mille : au demourant, trez-bonne,
louant du bec comme aulcune ne pouvoyt faire, rieuse et fertile
en folastreries et petites cocquasseries.
Ung sieur de Bridoré se tua pour elle, de despit de ne pouvoir
estre receu à mercy d'amour, encores qu il offrist sa terre de
Bridoré en Touraine. Mais de ces bons et anciens Tourangeaux
qui donnoyent ung domaine pour ung coup de lance gaye, il ne
s’en faict plus. Ceste mort attrista la belle fille; et, pour ce que
100
LES CONTES DROLATIQUES
son confesseur luy imputa ce trespas à grief, elle iura, à part soy,
que, bien qu’elle fust la mye du Roy, à l’advenir elle accepteroyt
les domaines et teroyt secrettement la ioye, pour saulver son ame.
Aussy commença-t-elle alors ceste grant fortune qui lui ha valu la
considération par la ville. Mais aussy, elle empescha beaucoup de
gentilshommes de périr, accordant si bien son luth, et trouvant de
I.'advoL'at Feron.
telles imaginations, que le Roy ne sçavoyt point qu’elle l'aidoyt à
rendre ses subiects plus heureux. De faict, il l’avoyt si druement
en goust, qu’elle luy auroyt faict croire que les planchiers d’en
hault estoyent ceulx d’en bas, ce qui luy estoyt plus facile qu’à
aulcune autre, pour ce qu’en son logiz de l’Hirunde, ledict Roy
ne finoyt d’estre couchié, tant qu’il ne sçavoyt faire la différence
des planchiers, baguant tousiours, comme s’il eust voulu veoir si
ceste belle estofte pouvoyt s’user ; mais il n’usa que luy, le chier
homme, veu qu’il mourut par suite d’amour. Quoyque elle eust le
seing de ne soy donner qu’à de beaulx hommes, les plus ancrez
LA MYE DU ROY
lOI
en court, et que ses faveurs fussent rares comme miracles, ses
envieulx et corrivales disoyent que pour dix mille escuz ung
simple gentilhomme pouvoyt gouster à la ioye du Roy, ce qui
estoyt faulx de toute faulseté, veu que, lors de sa noize avecques
le dict sire, quand elle feut par lui reprouchée de ce, elle luy res-
pondit fièrement :
— l’abomine, ie mauldis, ie trentemille ceulx qui ont mis ceste
Rencontre.
bourde en vostre esperit ! le n'en ay eu aulcun qu’il n’ayt des¬
pendu pour moy plus de trente mille escuz à la grille.
Le Roy, tout faschié, ne put s’empescher de soubrire, et la
guarda encores ung mois environ, pour faire taire les médisances.
Enfin, la demoiselle de Pisseleu ne se creut dame et maistresse
que sa rivale ruynée. Ains beaucoup eussent aymé cette ruyne, veu
qu’elle feut espousée par ung ieune seigneur qui feut encores heu¬
reux avecques elle, tant elle avoyt d’amour et de feu, à en revendre
à celles qui pèchent par trop grant frescheur. le reprends. Un
iour que la mye du Roy se pourmenoyt par la ville dedans sa
lictiere, à ceste fin d’achepter des ferrets, lassets, patins, gorge-
J 02
LES CONTES DROLATIQUES
Tettes et aultres munitions d’amour, et que tant belle et bien
attornée estoyt que ung chascun, surtout les clercs, la voyant,
eussent creu veoir les cieulx ouverts, vécy son bon mary qui vous
la rencontre prouche la Croix du Trahoir. Elle, qui bouttoyt son
pied mignon hors la lictiere, rentra vitement la teste comme si elle
eust veu ung aspic. Elle estoyt bonne femme, car i’en cognoys qui
eussent passé fier pour affronter le leur, en grand despect de sa
seigneurie conjugale.
— Et qu’avez-vous? luy demanda M. de Lannoy, qui par reve-
rence l’accompagnoyt.
— Ce n’est rien, feit-elle tout bas. Mais ce passant est mon
mary. Le paouvre homme est bien changé ! ladys il ressembloyt à
ung cinge; mais auiourd'huy, ie cuyde qu'il est l’imaige de lob.
Ce desplourable advocat restoyt esbahy, sentant son cueur
se fendre à la veue de ce pied mince et de sa femme tant aymée.
Oyant cela, le sire de Lannoy luy dit en vray goguenard de
court :
— Est-ce raison, parce que vous estes son mary, que vous l’em-
peschiez de passer?
A ce proupos, elle s’esclata de rire, et le bon mary, au lieu de
la tuer bravement, ploura en escoutant ce rire qui luy fendit la
teste, le cueur, l’ame et tout, si bien qu’il faillit à tomber sur ung
vieulx bourgeoys occupé à se reschauffer le cas en voyant la mye
du Roy. L’aspect de ceste belle fleur qu’il avoyt eue en bouton,
mais qui lors estoyt espanou'ie, odorante et ceste nature blanche,
bien gorgiasée, taille de fée, tout cela rendit l’advocat plus malade
et plus fol d’ycelle que aulcunes paroles pourroyent le dire. Et
besoing est d’avoir esté yvre d’une bien aymée ^ qui se refuse à
vous, pour parfaictement cognoistre la raige de cet homme.
Encores est-il rare d’estre aussy chauldement enfourné que pour
lors il estoyt. 11 iura que vie, fortune, honneur et tout y passeroyt,
mais que, une foys au moins, il seroyt chair à chair avecques elle,
et feroyt si grand resgal d'amour que il y laisseroyt peut-estre sa
fressure et ses reins. Il passa la nuict disant : « Oh ! oui! ah, ic
i’aurâv! Et sacre, et Dieu! ie suis son mary! Et diable!... » sc
fl'apnant au front et ne restant point en place.
LA MYE DU ROY
io3
il se forge en ce monde des hazards auxquels les gens de petit
esperk n’accordent point de créance, pour ce que ces dictes ren¬
contres semblent supernaturelles ; mais les hommes de haulte
imagination les tiennent pour vrayes, pour ce que l’on ne sçauroyt
les inventer; par ainsy arriva-t-il au paouvre advocat, le lendemain
mesme de ceste griefve veillée, où il avoyt tant masché son amour
à vuyde. Ung sien client, homme de grant nom et qui entroyt à
ses heures chez le Roy, vint de matin dire à ce bon mary qu’il luy
falloyt une grosse somme d’argent, sans aulcun délay, comme
douze mille escuz. A quoy le chat fourré respondit que douze mille
escuz ne se rencontroyent point au coing d’une rue aussy souvent
que ce qu’on y rencontre, et que
besoing estoyt, oultre les seuretez
et garanties de l’interest, d’avoir
ung homme qui eust chez luy douze
mille escuz les bras croisés, et que
de ces gens peu en estoyt dans
Paris, quoique grant il feust, et
aultres bourdes que disent les
hommes de chicquane.
— Vère, monseigneur, vous avez
doncques ung créancier oultre avide et torssionnaire? feit-il.
— Oh! oui, respondit-il, veu que c’est la chouse de la mye du
Roy! N’en sonnez mot; mais, ce soir, moyennant vingt mille
escuz et ma terre de Brie, ie lui prendray mesure.
Sur ce, l’advocat paslit, et le courtizan s’aperceut qu’il avoyt
guasté quelque chouse. Comme il estoyt au retourner de la guerre
il ne sçavoyt point que la belle fille aymée du Roy eust ung mary.
— Vous blesmissez? fit-il.
— l’ay les fiebvres, respondit le chicquanier. Mais, reprint-il,
est-ce doncques à elle que vous donnez contracts et argent ?
— Oui-da !
— Et qui doncques la marchande? est-ce elle aussy?
— Non, dit le seigneur, mais ces menuz arrangemens et solides
baguatelles se trafticquent par une meschine qui est bien la plus
adroicte chamberière qui iamais feut! Elle est plus fine que mous-
104
LES CONTES DROLATIQUES
tarde, et il luy reste bien quelques suflFraiges aux doigts de ces
nuictées prinses au Roy.
— l'ai un mien lombard, reprint l’advocat, qui pourra vous
accommoder; mais rien ne sera faict, et desdits douze mille escuz,
vous n aurez pas tant seulement ung rouge liard, si ladicte cham-
— Est-ce doncques à elle que vous donnez contracts et argent?
beriere ne vient léans ensaccher le prix de ce cas qui est si grant
alquémiste ! Il mue le sang en or, vray Dieu!
— Oh ! ce sera un bon , tour, si luy faictes signer un acquit,
respartit le seigneur en riant.'
La meschine vint sans faulte au rendez-vous des escuz chez
l'advocat qui avoyt prié . le seigneur de la luy amener. Et faictes
estât que sires ducats estoyent bel et bien rangez comme nonnes
allant à vespres, couchiez iuz une table, et auroyent déridé ung
asne en train d’estre estrillé, tant belles et luysantes estoyent -les
braves, les nobles, les ieunes piles. Le bon advocat n’avoyt point
estably ceste visée pour les asnes. Aussy la meschinette se pour-
lescha-t-elle trez-humidement les badigoinces, disant mille pate-
nostres de cinge auxdits escuz. Ce que voyant, le mary luy souffla
dedans l'aureille ces mots qui suoyent l'or :
— Cecy est à vous ! s-
I
11 alloyt soulcieux par le Palais.
CO.VTES DROLATIQL'F.S.
I06 LES CONTES DROLATIQUES
— Ah! dit-elle, ie n'ai iamais esté payée si chier!
— Ma mye, respartit le chier homme, vous les aurez sans estrt
grevée de moy...
Et, la destournant, ung petit :
— Vostre client ne vous ha point dict comment on me nomm
hein? feit-il; non! Ores, apprenez que ie suis le vray mary de la
dame que le Roy a desbauchée de son office, et que vous servez.
Emportez-luy ces escuz, et revenez icy; ie vous compteray les
vostres à une condition qui sera de vostre goust.
La meschine effrayée se raffermit, et feut moult curieuse de
sçavoir à quoy elle gaigneroyt douze mille escuz sans touchier à
l’advocat; aussy ne faillit-elle point à tost revenir.
— Ores çà, ma mye, lui dit le mary, vécy douze mille escuz;
mais, avecques douze mille escuz, on acquiert des domaines, des
hommes, des femmes, et la conscience de trois prebstres au
moins; par ainsy, ie cuyde que, pour ces douze mille escuz, ie
puis vous avoir corps, ame, hypocondrilles et tout. Et i’auray
créance en vous, comme ont les advocatz : donnant, donnant. Je
veulx que vous alliez incontinent chez le seigneur qui croit estre
aymé ceste nuict par ma femme, et que vous le tartruphiez en luy
comptant comme quoy le Roy vient souper chez elle, et que, pour
ce soir, il faut qu’il mette ordre à sa phantaisie autrement. Pujs,
cela dit, ie serai au lieu de ce beau fils et du Roy
— Et comment? feit-elle.
— Oh ! respondit-il, ie t’ai acheptée, toi et tes engins. Mais tu
n’auras pas resguardé deux foys les escuz que tu trouveras ung
moyen de me faire avoir ma femme; car, en ceste conjoncture, tu
ne pèches nullement ! Est-ce pas oeuvre pie de s’employer à la
saincte coniunction de deux époux dont les deux mains seulement
ont été mises l’une dans l’aultre devant le prebstre ?
— Par ma ficque ! venez, dit-elle. Après souper, les lumières
seront estainctes et vous pourrez vous assouvir de ma dame,
pourveu que vous ne sonniez mot. Heureusement, à ces heures
ioyeulses, elle crie plus qu’elle ne parle, et n’interroge que par
gestes, car elle ha de la pudeur beaucoup, et n’ayme point à tenir
de vilains proupos, comme font les dames de la court...
LA MYE DU ROY
107
— Oh ! teit l’advocat, tiens, prends les douze mille escuz, et ie
t’en promets deux loys autant, si i’ay en fraude le bien qui m’ap¬
partient en loyauté.
Là-dessus, ils convindrent de l’heure, de la porte, du signal,
de tout; et la meschine s’en alla, emportant à dos de mulet, et
bien accompaignée, les beaulx deniers pris ung à ung par le chic-
quanous aux veuves, orphelins et aussy à d’aultres, lesquels al-
— Ores çà, ma mye, vécy douze mille escuz.
loyent tous dans le petit creuset où tout se fond, voire nostre vie,
qui en vient. Voilà nions l’advocat qui s'esbarbe, se perfume, met
son beau linge, se passe d'oignons pour avoir ses hallenées fres-
ches, se resconforte, se superfrise et faict tout ce qu’ung malotru
du Palais peut inventer pour se mettre soubz forme de guallant
seigneur. Il se donne les airs d’un ieune desgourd, s’esguise à
estre leste, et tasche à desguiser sa face immunde; mais il eut
beau faire, il sentoyt tousiours l’advocat. Il ne feut pas si advisé que
la belle buandière de Portillon, laquelle ung dimanche, se voulant
mettre en atours pour ung sien amant, lessivoyt son pertuys, et,
glissant le pénultiesme doigt ung petit où vous savez, elle se flaira •
,03 LUS CONTES DROLATIQUES
— Ah! mon mignon, fit-elle, tu t'advises de sentir encore! La.
la! ie vais te rincer avecques de l'eau bleue.
Et tost et bien, remit au gué son crypsimen rusticque, ce qui
l’empescha de se dilater. Mais nostre chicquanous se croyoyt le
La chamberière vint luy ouvrir l’huys.
plus beau fils du monde, encores que de toutes ses drogues il
fust la pire. Pour estre brief, il se vestit de légier, quoique le
froid pinçast comme ung collier de chanvre, et yssit dehors, gai-
gnant au plus vite ladicte rue de rHirundelle. Il y patienta un bon
tronsson de temps. Mais, au moment où il cuydoyt avoir esté
prins pour un sot, lors que nuict feut, la chamberière vint luy
ouvrir l’huys, et le bon mary se coula tout heureux dedans l'hostel
du Roy. Geste meschine le serra pretieusement dans un rcduict
qui se trouvoyt près du lict où se couchoyt sa dicte femme, et,
par les fentes, il la vit dans toute sa beaulté, veu qu’elle se des-
pouilloyt de ses atours, et chaussoyt au foyer un habit de combat
à travers lequel on apercevoyt tout. Ores, cuydant estre seule
avecques sa meschine, elle disoyt les folies que disent les femmes
en soy vestant.
— Ne vaulx-je pas bien vingt mille escuz ce soir? Et cecy, ne
sera-ce pas bien payé par ung chasteau de Brie?
En disant cela, elle reslevoyt légierement deux avant-postes.
LA MVE DU ROY
109
urs comme bastions, lesquels pouvoyent soubstenir bien des as¬
sauts, veu qu'ils avoyent esté furieusement attaquez sans mollir.
— Mes espaules seules valent ung royaulme ! dit-elle. le défie bien
le Roy de les refaire. Mais, vray Dieu, ie commence à m'ennuyer
de ce mestier. A tousiours besongner, il n'y ha point de plaisir.
La meschinette soubrioyt, et la belle fille luy dit :
— le vouldroys bien te veoir en ma place...
Et la chamberière se mit à rire plus fort en luy respondant :
— Taysez-vous,
mademoiselle. 11
est là.
— Qui?
— "Vostre mary.
— Lequel !
— Le vray.
— Chut? reprit la
belle fille.
Et sa chamberière
luy conta l'adven-
ture, voulant con¬
server la faveur de
sa maistresse et
aussy les douze
mille escuz.
— Oh bien, il en
aura pour son ar¬
gent, ditl’advocate.
le vais le laisser se
morfondre trez-
bien. S’il taste de
moy, ie veux perdre
mon lustre et devenir aussy laide que le marmouzet d'ung cistre.
Tu te boutteras au lict en ma place, et tu verras à gaigner tes
douze mille escuz. ’V'a luy dire qu’il tire ses grégues de bon matin,
aflin que ie ne saiche tes tromperies, et, ung peu avant le iour, ie
viendrai me mettre à ses costez.
— Taysez-vous, mademoiselle. 11 est là!
110
LES CONTES DROLATIQUES
Le paouvre mary greslottoyt, et les dents luy claquoyent fort.
Aussy la chamberière retourna devers luy, soubz le prétexte de
quérir un linge, et luy dit :
— Entretenez-vous chauld dans vostre dezir. Madame faict ce
soir ses grandes quérémonies, et vous serez bien servi. Mais
faictes raige sans souffler aultrement, car ie seroys perdue.
Finablement, quand le bon mary t'eut de tout poinct gelé, les
flambeaux furent estaiucts, la meschine cria tout bas dans les ri
deaux à la mye du Roy que le seigneur estoyt là; puis elle se mit
au lict, et la belle tille sortit, comme si elle eust été la chamberière.
L’advocat yssit de sa froide cachette, et se fourra congruenient
entre les toiles, en pourpensant en luy-mesme ;
— Ah! que c’est bon!
De faict, la chamberière lui en donna pour plus de cent mille
escuz. Et le bonhomme cognent bien la différence qui est entre
les profusions des maisons royales et la petite despense des bour-
geoyses. La meschine, qui rioyt comme une pantophle, se tira de
son roole à merveille, resguallant le chicquanous de cris passa¬
blement gentils, -torsions, saults, sursaults convulsifs, comme une
carpe sur la paille, et faisant des Ha! ha! qui la dispensoyent
d’aultres paroles. Et tant par elle feut adressé de requestes, et tant
furent-elles amplement respondues par l’advocat, qu’il s’endormit
comme une poche vuyde; mais, paravant de tîner, cet amant, qui
vouloyt conserver le soubvenir de ceste bonne nuictée d’amour,
espila sa femme à la faveur d'ung soubresault, ie ne sais où, veu
que ie n’y estoys point, et tint en sa main ce précieux gaige de la
chaulde vertu de la belle fille. Vers le matin, quand le coq chanta,
la belle fille se glissa près de son bon mary, et feignit de dormir.
Puis ia chamberière vint frapper légierement au front du bienheu¬
reux en luy disant à l’oreille :
— - 11 est temps. Fouillez vos chausses et tirez d’icy. Vécy le
jour.
Le bonhomme, griefvement marri de laisser ce sien trésor, vou¬
lut veoir la source de son bonheur esvanouy.
— Oh! oh! fit-il en procédant au recolement des pièces, i’ay du
'Olond, et vécy qui est noir.
LA MYE DU ROY
I : I
— Qu’avez-vous faict? luy dit la meschine, madame verra qu’elle
ne ha point son compte.
— Oui, mais voyez !
— Mais, fît-elle d’un air de mespris, ne sçavez-vous point, vous
qui sçavez tout, que ce qui est déplanté meurt et se descolore?
Et, là-dessus, elle le gecta dehors, en s’esclatant de rire
avecques la bonne gouge. Cela feut cogneu. Ce paouvre advocat,
nommé Féron, en mourut de despit, voyant qu'il estoyt le seul
qui n’eust point sa femme, tandis que elle qui, de ce, feut appelée
la belle Féronnière, espousa, après avoir laissé le Roy, un ieune
seigneur comte de Buzançois.
Et, sur ses vieulx iours, elle racontoyt ce bon tour, et en riant,
veu qu’elle n’avoyt iamais pu sentir l’odeur de ce chicquanous.
Cecy nous apprend à ne point nous attacher plus que nous ae
debvons à femmes qui refusent de supporter nostre ioug.
Elle racontoyt ce bon tour.
Uf)ix\Xxtr du Diable
il y avoyt alors ung bon vieulx chanonie de Nostre-Dame de
Paris, lequel demouroyt en ung beau logiz à luy, prouche Sainct-
Pierre aux Bœufs, dans le Parvis. Cettuy chanoine estoyt venu
simple prebstre à Paris, nud comme dague, saut la guaisne. Mais,
veu quhl se trouvoyt estre ung bel homme, bien guarny de tout,
et complexionne si plantureusement, que, par adventure, il pou-
voyt taire l’ouvraige de plusieurs sans trop s’esbrescher, il s’adonna
trez-fort à la confession des dames ; baillant aux mélancholicques
une doLilce absolution; aux maladifves. une drachme de son
Sous le logis de rilirundelle.
i5
CONTF.S DROLATIQUES.
• LES CONTES DROLATIQUES
baiilme ; à toutes, une petite friandise. Il feut si bien cogneu pour
sa discrétion, sa bienfaisance et aultres qualitez ecclésiastiques,
qu'il eut des praticques à la court. Lors, pour ne point resveigler
la ialousie de l’officialité, celle des marys et aultres, brief, pour
enduire de saincteté ces bonnes et prouflîctables menées, lamares-
challe Desquerdes lui bailla un os de saint Victor, en vertu duquel
os tous les miracles du chanoine se parfaisoyent. Et au.x curieux,
il estoyt respondu :
— Il ha un os qui guarrit de tout.
Et, à ce personne ne trouvoyt rien à redire, pour ce qu’il n’estoyt
point séant de soubçonner les relicques. A l’umbre de sa soutane,
le bon prebstre eut la meilleure des renommées, celle d’un homme
vaillant soubz les armes. Aussy vescut-il comme ung roy : battant
monnoye avecques son goupillon, et transmuant l’eaue benoiste en
bon vin. De plus, il estoyt couchié parmy tous les et cætera des
notaires ez testamens, ou dans les caudiciles, que aulcuns ont
escript codicile faulsairement, veu que le mot est yssu de caiida^
comme si disiez la queue des legs. Finablement, le bon frocquard
eust esté faict archevesque, s’il eust seulement dict par raillerie ;
« le vouldroy bien mettre une mitre pour couvrechief, aflîn d’avoir
pluschauldà la teste. » Ains, de tous les bénéfices à luy offerts, il
n’esleut qu’un simple canonicat, pour se réserver les bons prouf-
ficts de ses confessades. Mais, ung iour, le couraigeux chanoine
se trouva foible des reins, veu qu’il avoyt bien soixante et huict ans ;
et, de faict, avoyt usé bien des confessionnaulx. Alors se raniente-
vant toutes ses bonnes œuvres, il creut pouvoir cesser ses travaulx
apostolicques, d’autant qu’il possédoyt environ cent mille escuz,
gaignez à la sueur de son corps. Dès ce iour, il ne confessa plus
que les femmes de haut lignaige, et trez-bien. Aussy disoyt-on à la
court que, maulgré les efforts des meilleurs ieunes clercs, il n’y
avoyt encores que le chanoine de Sainct-Pierre aux Bœufs pour
bien blanchir l’aame d’une femme de condition. Puis, enfin, le cha¬
noine devint, par force de nature, un beau nonagénaire, bien nei¬
geux de la teste ; tremblant des mains, mais quarré comme une
tour; ayant tant craché sans tousser, qu’il toussoyt lors sans pou¬
voir cracher; ne se levant plus de sa chaire, luy qui s’estoyt tant
ii5
L’HÉRITIER DU DIABLE
levé par humanité; mais beuvant frays, mangeant rude, ne sonnant
mot, et ayant toutes les apparences d’un vivant chanoine de Nostre-
Dame. Veu l’immobilité de ce susdict chanoine ; veu les relations
de sa vie maulvaise, qui depuis ung peu de temps, couroyent parmy
le menu peuple tousiours igna¬
re; veu sa réclusion muette, sa
florissante santé, sa ieune vieil¬
lesse, et aultres choses longues
à dire, il y avoyt aulcunes gens,
lesquels, pour faire du merveil¬
leux et nuire à nostre saincte
religion, s’en alloyent disant
que le vray chanoine estoyt
piéça deffunct, et que depuys
plus de cinquante ans le diable
logeoyt au corps du dict froc-
quard. De faict, il sembloyt à
ses anciennes praticques que le
diable seul avoyt pu, par sa
grant chaleur, fournir aux dis¬
tillations herméticques qu’elles
se ramentevoyent avoir ob¬
tenues, à leurs soubhaits, de ce
bon confesseur, qui tousiours
avoyt le diable au corps. Mais, comme ce daible estoyt notablement
cuict et ruyné par elles, et que, pour une royne de vingt ans, il
n’auroyt pas bougié, les bons esperits et ceulx qui ne manquoyent
point de sens, ou les bourgeoys qui arraisonnoyent sur toutes
chouses, gens qui trouveroyent des poulx sur testes chaulves,
demandoyentpourquoy le diable restoyt soubz forme de chanoine,
alloyt à l’ecclise Nostre-Dame, aux heures où vont chanoines, et
s’adventuroyt jusqu’à gober les perfums de l’encens, gouster à
l’eau benoiste, puis mille aultres chouses !
A ces proupos hérélicques, les ungsdisoyent que le diable vou-
loyt sans doubte se convertir, et les aultres, que il demouroyt en
fasson de chanoine, pour se mocquer des trois nepveux et héritiers
Il s'adonna trez-fort à la confession
des dames.
ii6 LES CONTES DROLx\TIQUES
de ce susdict brave confesseur, et leur faire attendre iusques au
lour de leur propre trespas la succession ample de cet oncle vers
lequel ils se desportoyent tous les iours, allant resguarder si le
bonhomme avoyt les yeulx ouverts;
et, de faict, le trouvoyent tousiours
l’œil clair, vivant et aguassant comme
œil de basilic, ce qui les divertissoyt
beaucoup, veu qu’ils aymoyent trez-
fortleur oncle, en paroles. A ce su-
biect, une vieille femme racontoyt
que pour seur le chanoine estoyt le
diable, pour ce que deux de ses nep-
veux, le procureur et le capitaine,
conduisant à la nuict leur oncle, sans
fallot ni lanterne, au retourner d’un
souper chez le pénitencier, l’avoyent
faict par inadvertence, trebuchier dans
ung bon tas de pierres amassées pour
élever la statue de sainct Christophe.
D’abord le vieillard avoyt faict feu
en tombant, puys s’estoyt, aux cris de
ses chiers nepveux et aux lueurs des
flambeaux qu’ils vindrent quérir chez
elle, retreuvé debout, droict comme une quille et guay comme
un esmerillon, disant que le bon vin du pénitencier luy avoyt
donné le couraige de soutenir ce choc, et que ses os estoyent
bien durs et avoyent eu des assaults plus rudes. Les bons nepveux,
le cuydant mort, feurent bien estonnés, et virent que le temps ne
viendroyt pas facilement à bout de casser leur oncle, veu qu’à ce
mestier les pierres avoyent tort. Aussi ne l’appeloyent-ils pas leur
bon oncle à faulx, veu qu’il estoyt de bonne qualité. Aulcunes
meschantes langues disoyent que le chanoine avoyt trouvé tant de
ces pierres sur son passaige, qu’il restoyt chez luy, pour n’estre
point malade de la pierre, et que la crainte du pire estoyt la cause
de sa réclusion.
De tous ces dires et rumeurs, il conste que le vieulx chanoine-
Le procureur Pille-grue.
117
L’HÉRITIER DU DIABLE
diable ou non, demouroyt en son logiz, ne vouloyt point trespas-
ser, et avoyt trois héritiers avecques lesquels il vivoyt comme
avecques ses sciatiques, maulx de reins et aultres dépendances de
la vie humaine. Desdicts trois héritiers, un estoyt le plus maulvais
souldard qui feust yssu d’ung ventre de femme, et il avoyt deu bien
deschirer l’estofFe de sa mère, en cassant sa cocquille, veu qu’il
estoyt sorty de là avecques des dents et du poil. Aussy mangeoyt-
il aux deux temps du verbe, le présent et l’advenir, ayant des
garses à luy, dont il payoyt les escoflîons; tenant de l’oncle pour
la durée, la force et le bon usaige de ce qui est souvent de ser¬
vice. Dans les grosses batailles, il taschoyt de donner des horions
sans en recepvoir, ce qui est et sera tousioursle seul problesme à
résouldre en guerre; mais il
ne s’y espargnoyt iamais; et,
de faict, comme il n’avoyt
point d’aultre vertu, horsmis
sa bravoure, il feut capitaine
d’une compaignie de grant
lances et fort aymé du duc de
Bourgongne, lequel s’enque-
royt peu de ce que faisoyeni
alias ses souldards. Cettuy
nepveu du diable avoyt nom
le capitaine Cochegrue ; et
ses créanciers, les lourdiers,
bourgeoys ou aultres dont il
crevoyt les posches, l’appe-
loyent le Maiicinge, veu qu’il
estoyt malicieux autant que
fort ; mais il avoyt de plus le
dos guasté par l’inlirmité na¬
turelle d’une bosse, et ne fal-
loyt point faire mine de monter
dessus pour veoir plus loin, car il vous auroyt navré, sans
conteste.
Le secund avoyt estudié les Coustumes, et, par la faveur de son
Le .Maucinge.
ii3 LES CONTES DROLATIQUES
oncle, estoyt devenu bon procureur et plaidoyt au Palais, où il
faisoyt les affaires des dames que iadis le chanoine avoyt le mieulx
confessées. Celluy-là se nommoyt Pille-grue^ pour le railler sur
son vray nom, qui estoyt Cochegrue, comme celluy du capitaine,
son frère. Pille-grue avoyt ung chétif corps, sembloyt laschier de
l’eau trez-froide, estoyt pasle de visaige, ét possédoyt une physio¬
nomie en manière de bec de fouyne. Ce néantmoins, il valloytbien
ung denier de plus que ne valoyt le capitaine, et portoyt à son
oncle une pinte d’affection; mais, depuis environ deux ans, son
cueur s’estoyt ung peu feslé, et, goutte à goutte, sa recognois-
sance avoyt fuy; de sorte que, de temps à aultre, quand l’aër
estoyt humide, il aimoyt à mettre ses pieds dedans les chausses de
son oncle, et à presser par advance le ius de ceste tant bonne suc¬
cession.
Luy et son frère le souldard trouvoyent leur part bien légiere,
veu que, loyaulment, en droict, en faict, en iustice, en nature et en
réalité, besoing estoyt de donner la tierce partie du tout à ung
paouvre cousin, fils d’une aultre sœur du chanoine, lequel héri¬
tier, peu aymé du bonhomme, restoyt aux champs où il estoyt ber-
gier près Nanterre. Cettuy gardien de bestes, paysan à l’ordinaire,
vint en ville sur l’advis de» ses deux cousins, qui le mirent en la
maison de leur oncle, dan^ l’espoir que, tant par ses asneries,
lourderies, tant par son deffault d’engin, tant par son maltalent, il
seroyt desplaisant au chanoine, qui le mettroyt à la porte de son
testament. Doncques, ce paouvre Chiquon comme avoyt nom le
bergier, habitoyt, luy seul, avecques son vieil oncle, depuis ung mois
environ ; et treuvant plus de prouffict ou de divertissement à guar-
der un abbé qu’à veigler sur des moutons, se feit le chien du cha¬
noine, son serviteur, son baston de vieillesse, luy disant ; « Dieu
vous conserve! » quand il pettoyt; « Dieu vous saulve! » quand il
esternuoyt, et « Dieu vous garde! quand il rotoyt; » allant veoir
s’il pleuvoyt; où estoyt la chatte, restant muet, escoutant, parlant,
recevant les tousseries du bonhomme par le nez, l’admirant comme
le plus beau chanoine qui fust au monde, le tout de cueur, en
bonne franchise, ne saichant point qu’il le leschoyt à la manière
des chiennes qui espoussettent leurs petits : et l’oncle, auquel ne fal-
L’HERITIER DU DIABLE
>'7
loyt point apprendre de quel costé du pain estoyt la Irippe, rebut-
toyt ce paouvre Chiquon, le faisoyt virer comme un dez; tousiours
appelant Chiquon, et tousiours disant à ses aultres nepveux que ce
Chiquon l’aidoyt à mourir, tant baslourd qu’il estoyt. Là-dessus,
oyant cela, Chiquon se demenoyt à bien faire à son oncle, et
s’esguisoyt l’entendement à le mieulx servir; mais, comme il avoyt
l’arrière-train formulé comme une paire de citrouilles, estoyt large
des épaules, gros des membres, peu desgourd, il ressembloyt
davantaige au sieur Silène qu’à urig légier Zéphyrus. Au faict, le
paouvre bergier, homme simple, ne pouvoyt se repestrir; aussy
restoy t-il gros et gras, en attendant la succession pour se maigrir.
Ung soir, M. le chanoine discouroyt sur le compte du diable et
sur les griefves angoisses, supplices, tortures, etc., que Dieu chauf-
foyt pour les damnés; et le bon Chiquon, escoutant, d’ouvrir des
Il estoyt bergier prés Nanterre.
yeulx gratis comme la gueule d’un four, à ces deviz, sans en rien
croire.
— Vère, fit le chanoine, n’es-tu pas chresticn?
— En-da! oui, respondit Chiquon.
— Eh bien, il y ha ung paradiz pour les bons ; ne faut-il point
un enfer pour les meschans?
— Oui, monsieur le chanoine, mais le diable n’est point utile...
Une vieille femme recontoyt que le chanoine
estoyt le Diable.
120 LES CONTES DROLATIQUES
Si vous aviez léans ung meschant qui vous mettroyt tout sens des-
sus dessoubz, ne le boutteriez-vous point dehors?
Oui, Chiquon...
— Ho bien, monsieur mon oncle. Dieu seroyt bien nigaud de
lairrer danscettuy monde, qu'il ha si curieusement basty, un abomi¬
nable diable espécialement occupé à lui guaster tout... Poing! ie ne
recognoys point de diable, s’il
y ha ung bon Dieu... Fiez-vous
là-dessus. le vouldroys bien
veoir le diable !... Ha! ie n’ai
point paour de ses griphes...
— Ah ! si i’estoys dans ta
fiance, ie n’auroys nul soucyde
mes ieunes ans où ie confessoys
bien dix foys par chascun iour.
— Confessez encores, monsieur le chanoine!... ie vous affirme
que ce seront mérites précieux là-hault.
— La la, est-ce vray?
— Oui, monsieur le chanoine.
— Tu ne trembles point, Chiquon, de nier le diable?...
— le m’en soulcie comme d’une gerbe de feurre !
— Il t’adviendra du déplaisir de ceste doctrine.
— Nullement! Dieu me defïendra bien du diable, pour ce que ie
le crois plus docte et moins beste que le font les sçavans.
Là-dessus, les deux aultres nepveux entrèrent, et, recognois-
sant à la voix du chanoine qu’il ne haïoyt point trop Chiquon; et
que les doléances qu’il faisoyt à son endroict estoyent de vrayes
cingeries pour desguiser l’affection qu’il luy portoyt, se resguar
dèrent bien estonnez.
Puis, voyant leur oncle en train de rire, ils lui dirent ;
— Si vous veniez à tester, à qui lairriez-vous la maison
— A Chiquon.
— Et les censives de la rue Sainct-Denis ?
— A Chiquon.
— Et le fief de Ville-Parisis?
— A Chiquon.
CONTES DROLATIQUES.
122 LES CONTES DROLATIQUES
— Mais, fit le capitaine de sa grosse voix, tout sera doncques
à Chiquon ?
— Non, respondit le chanoine en soubriant, pour ce que i’auray
beau tester en bonne forme, mon héritaige sera au plus fin de vous
trois. le suis si près de l’advenir, que i’y vois lors clairement vos
destins.
Et le rusé chanoine gecta sur Chiquon ung resguard malicieux
comme auroyt peu faire une linotte coëffée à ung mignon pour
l’attirer en son clappier. Le feu de cet œil flambant esclaira le
bergier, qui, dès ce moment, eut l’entendement, les oreilles, tout
desbrouillé, et la cervelle ouverte, comme est une pucelle le len¬
demain de ses nopces. Le procureur et le capitaine, prenant ces
dires pour prophéties d’Evangile, tirèrent leurs révérences et
sortirent du logiz, tout chicquanez des visées saugrenues du
chanoine.
— Que penses-tu de Chiquon? dit Pille-grue au Maucinge.
— le pense, ie pense, fit le souldard en grondant, que ie pense
à m’embusquer dans la rue de Hierusalem, pour luy mettre la teste
en bas de ses pieds. Il la recollera, si bon luy semble.
— Oh ! oh ! fit le procureur, tu as une fasson de blessure qui se
recognoistroyt, et l’on diroyt : « C’est Cochegrue. » Moy, ie son-
geoys à le convier d’ung disner après lequel nous iouierions à
nous boutter dans ung sac, à ceste fin de veoir, comme chez le
Roy, à qui marcheroyt mieulx ainsy accoustré. Puis, l'ayant
cousu, nous le proiecterions dans la Seyne, en le priant de
nager...
— Cecy veult estre bien meury, reprit le souldard.
— Oh ! c’est tout meur, feit l’advocat. Le cousin estant au
diable, l’hoirie sera pour lors entre nous deux.
— • le veulx bien, dit le batailleur. Mais besoing sera d’estie
ensemble comme deux iambes d’ung mesme corps; car, si tu es
fin comme soye, ie suis fort comme acier; et les dagues valent bien
les lassets!... Oyez ça! mon bon frère...
— Oui !.. fit l'advocat, la cause est entendue; maintenant, sera-ce
ie fil ou le fer?...
— Eh ! ventre-de-Dieu ! est-ce doncques ung roy que nous avons
L’HERITIER DU DIABLE
123
àdefFaire? Pour ung simple lourdaud de bergier, faut-il tant de
paroles?... Allons! vingt mille francs sur l’hoirie à celluy de nous
qui, premier, l’aura descoupé!... le luy dirai de bon foye :
* Ramasse ta teste. *
— Et moy : « Nage, mon amy!... » s’escria l’advocat en riant
comme la fente d’ung pourpoinct.
Puis ils s’en allèrent souper, le capitaine chez sa gouge, et
l’advocat chez la femme d’un orphebvre de laquelle il estoyt
l’amant.
Qui feut esbahy?... Chiquon ! Le paouvre bergier entendoyt le
deviz de sa mort, encores que ses deux cousins se pourmenassent
dans le parviz, et se parlassent l’ung à l’autre comme ung chascun
parle à l’ecclise en priant Dieu. Aussy Chiquon estoyt fort en
— Nullement! Dieu me deffendra bien du diable.
poine de sçavoir si les paroles montoyent ou si ses aureilles
estoyent descendues.
— Entendez-vous, monsieur le chanoine ?
— Oui ! fit-il, i’entends le bois qui sue dans le feu...
— Ho ! ho ! respondit Chiquon, si ie ne crois point au diable,
ie crois en sainct Michel, mon ange gardien, et ie cours là où il
m’appelle...
’34
LES CONTES DROLATIQUES
- Va,
, mon, enfant! dit
le chanoine, et prends
guarde de te mouiller ou
de te faire trencher la
teste, car ie crois entendre
ruisseler de l’eaue; et les
truands de la rue ne sont
pas tousiours les plus
dangereux truands...
A ces mots, Chiquon
s’estomira bien fort, et,
reguardant le chanoine,
luy treuva l’aër bien guay,
l’œil bien vif et les pieds
bien crochus; mais,
comme il avoyt à mettre
ordre au trespas qui le
menassoyt,il songea qu’il
auroyt tousiours le loisir
d’admirer le chanoine ou
de luy rongner les ongles,
et il devalla vitement par
la ville, comme femme
trottant menu devers son
plaisir.
Ses deux cousins,
n’ayant nulles présump-
tions de la science divi¬
natoire dont les bergiers
ont maintes bourrasques
passaigieres, avoyent souventes foys devisé devant luy de leurs
traisnées secrettes, le comptant pour rien.
Or, ung soir, pour divertir le chanoine, Pille-grue luy avoyt
raconté comment s’y prenoyt, en amour, la femme de cet orphebvre
à la teste duquel il aiustoyt trez-bien des cornes ciselées, brunies,
sculptées, historiées comme salières de prince. La bonne demoi-
— Que penses-tu de Chiquon? dit Pille-grue.
125
L’HÉRITIER DU DIABLE
selle estoyt, à l’entendre, ung vray moule à goguettes, hardie à la
rencontre; despeschant une accolade pendant le temps que son
mary montoyt les degrez, sans s’esbahir de rien; dévorant la
denrée comme si elle goboyt une fraize; ne songeant qu’à butiner;
tousiours vétillant, frétillant; gaye comme une honneste femme à
qui rien ne fault; contentant son bon mary qui la chérissoyt aussy
fort qu’il pouvoyt aymer son gosier; et fine comme ung perfum;
et tant que, depuis cinq ans, elle affustoyt si bien le train de son
raesnaige et le train de ses amours, qu’elle avoyt renom de preude
îemme, la confiance de son mary, les clefs du logiz, la bourse,
et tout.
— Et quand doncques iouez-vous de la fluste douce? demanda
le chanoine.
— Tous les soirs. Et bien souvent ie couche avecques elle.
— Et comment? fit le chanoine estonné.
— Vécy comme. Il y ha
dans un réduict voisin un
grant bahut où ie me loge.
Quand son bon mary rentre
de chez son compère le dra¬
pier, où il va souper tous les
soirs, pour ce qu’il en faict
souvent la besongne près de
la drapière, ma maistresse
obiecte ung peu de maladie,
le laisse coudrier seul, et s’en
vient faire panser son mal
dans la chambre au bahut.
Lendemain, quand mon or-
phebvre est à sa forge, ie
devalle; et, comme la maison
ha une yssue sur le pont et
l’aultre en la rue, ie suis tou¬
siours venu par l’huys où le
mary n’est pas, soubz prétexte
de lui parler de ses procez
126 LES CONTES DROLATIQUES
que l’entretiens tous en ioye et en santé, ne les lairrant point
lîner. C’est un cocquaige à rentes, veu que les menus frays et
loyaulx cousts des procedures luy despensent autant que che-
vaulx en l'escuyrie.
Il m’ayme beaucoup comme tout bon cocqu doibt aymer celuy
qui l’aide à bescher, arrouzer, cultiver, labourer le iardin naturel
de Vénus, et il ne faict rien sans moy.
Ores, ces praticques revindrent en mémoire du bergier, quifeut
illuminé par une lueur yssue de son dangier, et conseillé par
l’intelligence des mesures conservatoires dont chaque animal
possède une dose suffisante pour aller iusqu’au bout de son
peloton de vie. Aussy, Chiquon gaigna de pied chauld la rue de
la Calandre, où debvoyt estre l’orphebvre en train de souper avec
sa commère ; et, après avoir congné à l’huys, respondu à l’interro¬
gatoire à travers la petite grille, et s’estre dict messaigier de
secrets d’Estat, il feut admis au logiz du drapier. Ores, venant
droict au faict, il fit lever; de table le ioyeulx orphebvre, le des-
tourna dans ung coing de la salle, et, là, luy dit ;
— Si ung de vos voisins vous plantoyt un taillis sur le front, et
qu’il vous fust livré pieds et poings liez, ne le boutteriez-vous
point dans l’eaue ?
— Trez-bien, fit l’orphebvre, mais si vous vous gaussez de moy,
ie vous congneray dur.
— La la ! reprint Chiquon, ie suis de vos amys, et viens vous
advertir que, autant de foys vous avez préconisé la drapière de
léans, autant l’a esté vostre bonne femme par l’advocat Pille-grue;
et, si vous voulez revenir à vostre forge, vous y treuverez bon
feu. A vostre venue, celuy qui balaye gentement ce que vous
sçavez, pour le tenir propre, se bouttera dedans le grant bahut aux
hardes. Ores, faictes estât que ie vous achepte ledict bahut, et que
ie seray sur le pont avecques ung charreton, à vostre comman¬
dement.
Ledict orphebvre print son manteau, son bonnet, faulsa com-
paignie à son compère sans dire ung mot, et courut à son trou
comme ung rat empoisonné. Il arrive et frappe; on ouvre, il entre,
onte les degrez en haste, treuve deux couverts, entend fermer la
L’HÉRITIER DU DIABLE 127
bahut, voit sa femme revenant de la chambre aux amours, et lors
il luy dict :
— Ma mye, vécy deux couverts.
Le bahut.
— Hé bien, mon mignon, ne sommes-nous pas deux?
— Non, fit-il, nous sommes trois.
— Votre compère vient? fit-elle en reguardant aussitost par les.
degrez avecques une parfaicte innocence.
— Non, ie parle du compère qui est dans le bahut.
— • Quel bahut? feit-elle. Estes-vous en vostre bons sens? Où
voyez-vous un bahut ? Met-on des compères dans les bahuts ? Suis-
je femme à logier des bahuts pleins de compères? Depuis quand
les compères logent-ils dans des bahuts? Rentrez-vous fol, pour
mesler vos compères et vos bahuts? le ne vous congnoys de com-
128 LES CONTES DROLATIQUES
père que maistre Corneille le drapier, et de bahut que celluy où
sont nos hardes.
— Oh ! feit l’orphebvre. Ma bonne femme, il y ha ung maulvais
garson qui est venu m’advertir que tu te laissoys chevaulcher par
nostre advocat, et qu’il estoyt dans ton bahut.
— Non, fit-il, nous sommes trois.
— Moy! fcic-elle, ie ne sçauroys sentir ces chicquaniers, ils
besongnent tout de travers... ,
— La la ! ma mye, reprint l’orphebvre, ie te cognoys pour une
bonne femme, et ne veulx point avoir de castille avecques toy
pour ung meschant bahut. Le donneur d’adviz est ung layetier
auquel ie vais vendre ce maudit bahut que ie ne veulx plus iamais
voir léans; et, pour celuy-là, il m’en vendra deux iolys petits, où il
n'y aura pas tant seulement la place d’ung enfant : par ainsy, les
meschanceteries et hâbleries des envieux de ta vertu seront
cstainctes, faulte d’aliment.
— Vous me faictes bien plaisir, dit-elle, ie ne tiens point à mon
CONTES OROLATIi,)rES,
Nage mon amy ! cria le bergier.
i3o LES CONTES DROLATIQUES
bahut, et, par adventure, il n’y ha rien dedans. Nostre linge est à
la buanderie. Il sera facile d’emporter dès demain matin ce bahut
de meschief. Voulez-vous souper?
— Nenny! dit-il, ie souperai de meilleur appétit sans ce bahut.
— le vois, dit-elle que le bahut sortira plus faciiemeut d’icy que
de vostre teste...
— Holà ! hé ! cria l’orphebvre à ses forgerons et apprentifs.
Descendez.
En ung clin d’œil, ses gens feurent en pied. Puis, luy, le maistre,
leur ayant commandé briefvement la manutention diidict bahut,
le meuble aux amours feut soudainement transfreté par la salle;
mais, en passant, l’advocat, se treuvant les pieds en l’air, ce dont
il n’avait coustume, tresbuchia ung petit.
— Allez, dit la femme, allez ! c'est le montant qui bouge.
— Non, ma mye, c’est la cheville.
Et, sans aultre conteste, le bahut glissa trez-gentement le long
des degrez.
— Holà, le charreton! lit l’orphebvre.
Et Chiquon de venir en sifflant ses mules, et bons apprentifs de
boutter le bahut processif dessus charrette.
— Hé ! hé ! fit l’advocat.
— Maistre, le bahut parle, dit ung apprenti!.
— En quelle langue? feit l’orphebvre en luy donnant ung bon
coup de pied entre deux gentillesses qui heureusement n’estoyent
point de verre.
L'apprentif alla cheoir sur ung degré, de sorte qu’il discontinua
ses estudes en langue de bahut. Le bergier, accompaigné du bon
orphebvre, emmena tout le bagaige au bord de l’eaue, sans
escouter la haulte éloquence du bois parlant; et, luy ayant
adioLixté quelques pierres, l’orphebvre le gecta en la Seyne.
— Nage, mon amy ! cria le bergier d’une voix suffisamment
raillarde, au moment où le bahut s’humecta en faisant ung beau
petit plongeon de canard.
Puis, Chiquon continua d’aller par le quay iusques en la rue ou
port Sainct-Landry, près le cloistre Nostre-Dame. Là, il advisa
ung logiz, recogneut la porte et y frappa rudement.
L’HÉRITIER DU DIABLE i3,
— Ouvrez, dit-il, ouvrez de par le Roy !
Oyant cela, ung vieil homme, qui n’estoyt aultre que le fameux
lombard Versoris, accourut à l’huys.
— Qu’est cecy? feit-il.
— le suis envoyé par le prevost pour vous prévenir de faire
bonne guette ceste nuict, respondit Chiquon, comme de son costé
il mettra sur pied ses archers. Le bossu qui vous a volé est de
— Maistre, le bahut parle!
retour. Demourez ferme soubz les armes, car il pourroyt bien
vous délivrer du restant.
Ayant dict, le bon bergier lascha pied et courut en la rue des
Marmouzets, à la maison où le capitaine Cochegrue estoyt à ban¬
queter avecques la Pasquerette, la plus iolie des villotières, et la
plus mignonne en perversitez qui fust alors, au dire de toutes les
tilles de ioye. Le resguard d’icelle estoyt vif, perçant comme ung
coup de poignard. Son allure estoyt si chatouilleuse à la veue,
qu’elle eust mis les paradiz en rut. Enfin elle estoyt hardie comme
une femme qui n’ha plus d'autre vertu que l'insolence. Le paouvre
Chiquon estoyt bien empesché, en allant au quartier des Marmou¬
zets. 11 avoyt grant paour de ne point descouvrir le logiz de la
Pasquerette, ou de trouver les deux pigeons couchiez; mais ung
i32
LES CONTES DROLATIQUES
bon ange accominodoyt espécialement les chouses à sa guyse.
Vécy comme. En entrant dans la rue des Marmoiizets, il veit force
lumières aux croizées, testes coëftèes de nuict dehors, et bonnes
gouges, villotières, femmes de mesnaige, marys, demoiselles, ung
chascun freschement levé, se resguardant comme si l’on menoyt
pendre ung voleur aux flambeaux.
— Hé! qu’y ha-t-il? feit le bergier à ung bourgeoys, lequel en
grant haste estoyt sur sa porte avecques une pertuysanne en la
main.
— Oh! ce n’est rien, respondit le bon homme. Nous cuydions
que les Armignacs devalloyent par la ville; mais c’est le Mau-cinge
qui bat la Pasquerette.
- Où est-ce? demanda le bergier.
■= Fasquerette, viens çà, que je te raccommode?
— Là-bas, à ceste belle maison dont les piliers ont en hault des
gueules de beaulx crapauds volans bien mignonnement engravées.
Entendez-vous les varlets et les chamberières?
■ L'I1KU!TIE:1 du diable.
En entrant dans la rue des Marmouzets
LES CONTES DROLATIQUES
lit, de faict, ce n'estoyent que cris : « Au meurtre! au secours!
Holà! venez! » Puis, dans la maison, pleuvoyent les^coups; et le
Mau-cinge disoyt de sa grosse voix : « A mort la garse! Tu
chantes, ribaulde ! Ah! tu veux des escuz ! en voilà! » Et la Pas-
querette gémissoyt : « Hein! hein! ie meurs! à moy! Hein!
hein!... » Lors ung grant coup de fer, puis la lourde chute du
légier corps de la iolie fille sonnèrent, et feurent suyvis d’ung
grant silence ; après quoy, les lumières s’esteignirent : serviteurs,
chamberières, convives et aultres rentrèrent; et le bergier, qui
estoyt advenu à temps, monta les degrez de compaignie avecques
eulx. Mais, en voyant dedans la salle haulte les flaccons cassez,
les tapisseries coupées, la nappe à terre avecques les plats, ung
chascun demoura coi.
Le bergier, hardi comme un homme adonné à ung seul vouloir,
ouvrit bhuys de la belle chambre où couchioyt la Pasquerette, et
la treuva toute deffaicte, les cheveulx espars, la gorge de travers,
gisant sur son tapis ensanglanté; puis le Mau-cinge, esbahy, qui
avoyt le verbe bien bas, ne saichant plus sur quelle note chanter
le reste de son antienne :
— Allons! ma petite Pasquerette, ne fais point la morte? Viens
çà, que ie te raccommode? Ah ! sournoyse, deffuncte ou vivante,
tu es si iolie dans le sang, que ie vais t’accoller!
Ayant dict, le rusé souldard la print et la gecta sur le lict;
mais elle y tomba tout d’une pièce et roide comme le corps
d’ung pendu. Ce que voyant le compaignon creut qu’il debvoyt
tirer sa bosse du ieu ; cependant, le malicieux, avant de lever le
pied, dit :
— Paouvre Pasquerette! Comment ay-je pu meurdrir une si
bonne fille que i’aimoys tant! Mais oui, ie l’ay tuée, *et la chouse
est claire ; car, de son vivant, iamais son ioly tettin ne se fust
laissé cheoir comme il est! Vrai-Dieu! l’on diroyt un escu au fond
d’ung bissac.
Sur ce, la Pasquerette ouvrit l’œil et inclina légierement la teste
pour veoir à sa chair, qui estoyt blanche et ferme ; lors, elle revint
à la vie par un grand soufflet qu’elle bailla sur la ioue du capi¬
taine.
L'IIKlUTIER DU DIABLE i35
— Voilà pour médire des morts, fît-elle en soubriant.
— Et pourquoy doncques vous tuoyt-il, ma cousine? demanda
le bergier.
— Pourquoy? demain, les sergens viennent tout saisir léans, et
luy qui n’ha pas plus de monnoye que de vertus me reprouchoyt
de vouloir faire plaisir à ung ioly seigneur, lequel me doibt saul-
ver de la main de iustice.
— Pasquerette, ie te rompray les os!
— La, la! dit Chiquon, que pour lors le Mau-cinge recogneut,
n’est-ce que cela? Oh bien, mon bon amy, ie vous apporte de no¬
tables sommes!
— Et d’où? demanda le capi¬
taine esbabi.
— Venez icy, que ie vous parle
en l’aureille. Si quelques trente
mille escuz se pourmenoyent nuic-
t animent à l’umbre d'ung poirier,
ne vous baisseriez-vous point
pour les serrer, aflîn qu’ils ne se
guastassent pas?
— Chiquon, ie te tue comme
ung chien, si tu te railles de moy,
ou ie te bayse là où tu vouldras, si tu me mets en face de trente
mille escuz, quand mesmes besoing seroyt de tuer trois bourgeoys
au coin d’un quay.
— Vous ne tuerez seulement pas ung bonnet. Vécy le faict. l’ai
pour amye, en toute loyaulté, la servante du lombard qui est en
la Citté, prouche le logiz de nostre bon oncle. Ores, ie viens de
sçavoir, de science certaine, que ce chier homme est party ce ma¬
tin aux champs, après avoir enfouy soubz ung poirier de son
iardin ung bon boisseau d’or, cuydant n’estre veu que des anges.
Mais la fille, qui avoyt, par adventure, ung grant mal de dents et
prenoyt l’aër à sa lucarne, ha espié le vieulx torssonnier sans le
vouloir, et ha iasé avecques moy par mignardise. Si vous voulez
iurer de me faire bonne part, ie vous presteray mes espaules à
cesce lin de grimper en la creste du mur, et, de là, vous gecterez
Pasquerette.
i36 LES CONTES DROLATIQUES
sur le poirier qui est iouxtant le mur. Hein! direz-vous que ie suis
ung balourd, ung bestial
— Nenny! tu es ung bien loyal cousin, un honneste homme; et,
si tu as iamais à mettre ung ennemi à rumbrc, ie suis là, prest à
tuer mesme ung de mes amys. pour toy. le suys non plus ton
cousin, ains ton Irère. — Holà! ma mye, cria le Mau-cinge à la
Sus! sus aux iambons !
Pasquerette, redresse les tables; essuye ton sang, il m’appartient,
ie te le paye et t’en bailleray du mien, cent foys autant que ie t’en
ay prins. Fais tirer du meilleur; raflfermis nos oyseaulx efFarou-
chiés; rai Liste tes j Lippes; ris, ie le veulx; veois auxragousts et re¬
prenons nos prières du soir où nous les avons laissées; demain,
ie te fais plus brave que la Royne. Vécy mon cousin que ie veulx
resgualler, quand pour ce besoing seroyt de gecter la maison par
les fenestres; nous retrouverons tout demain dedans les caves.
Sus! sus aux iambons!
Lors, et en moins de temps qu’ung presbstre n’en met à dire
son Dominus vobisciim^ tout le pigeonnier passa des larmes au
rire, comme il avoyt passé du rire aux larmes. Il n’y ha que dans
ces maisons emputanées où se fasse ainsy l’amour à coups de
dague, et où s’esmeuvent des teinpestes ioyeulses entre quatre
murs, mais ce sont chouses que n’entendent point les dames à
— Ramasse ta teste, mon amy !
CONIES DROLATIi^UES.
i38 LES CONTES DROLATIQUES
haults collets. Ledict capi¬
taine Cochegrue feut guay
comme ung cent d’escholiers
au desiucher de la classe,
et feit bien boire son bon
cousin, lequel avaloyt tout
rusticquement, et trencha ie
l’homme yvre, en débagou-
lant mille sornettes ; comme
quoy, demain, il achepteroyt
Paris; presteroyt cent mille
escuz au Roy ; pourroyt
hanter dans l’or; enhn, dit
tant de bourdes, que le capi¬
taine, redoutant quelques
fascheuxadveux, et l’estimant
bien desfoncé de cervelle,
l’emmena dehors, en bonne
intention, lors du partaige,
d’entamer Chiquon, pour
veoir s’il n’avoyt point une
esponge dans l’estomach,
pour ce qu’il venoyt de hu¬
mer ung grantissime quar-
laud de bon vin de Suresne. Ils allèrent devisant de mille chouses
théologicques qui s’embrouilloyent trez-fort et hnèrent par se
couler d’ung pied muet ius au mur du iardin où estoyent les escuz
du lombard. Ledict Cochegrue, se faisant ung planchier des larges
espaules de Chiquon, saulta sur le poirier en homme expert ez
assaults des villes; mais Versoris, qui le guettoyt, lui feit une
entaille à la nuque et la réitéra si druement, que, en trois coups,
le chief dudict Cochegrue tomba, non sans qu’il eust entendu la
voix claire. du bergier qui luy crioyt ;
— Ramasse ta teste, mon amy!
Là-dessus, le généreux Chiquon, en qui la vertu recevoyt sa ré-
compence, cuyda qu’il seroyt saige de retourner au logiz du bon
Chez le lombard.
L’HÉRITIER DU DIABLE
i3g
chanoine, dont l’héritaige estoyt, par la graace de Dieu, méthodic-
quement simplifié. Doncques, il gaigna la rue Sainct-Pierre-aux-
Bœufs à grant renfort de pieds, et bientost dormit comme ung
nouveau-né, ne saichant plus ce que vouloyt dire le mot cousin
germain. Ores, le lendemain, il se leva, suyvant la coustume des
bergiers, avecques le soleil, et vint en la chambre de son oncle
pour s’enquérir s’il crachoyt blanc, s'il toussoyt, s’il avoyt eu bon
sommeil; mais la vieille meschinarde luy dit que le chanoine, en¬
tendant sonner les Matines de sainct Maurice, premier patron de
Nostre-Dame, avoyst esté, par revérence, en la cathédrale, où tout
le chapitre debvoyt desieuner chez l’évesque de Paris. Sur ce,
Chiquon respondit :
— M. le chanoine est-il hors de sens d’aller se rafreschir ainsy,
gaigner des rheumes, amasser froid aux pieds? veut-il crever? le
vais luy allumer ung grant feu pour le reconforter à son retour.
Et le bon bergier saillit en la salle où se tenoyt voulentiers le
chanoine ; mais, à son grant esmoy, le vit sis en sa chaire.
— Ah! ah! que dict-elle, ceste folle de Buyrette? ie vous
sçavoys bien trop advisé pour estre à
cette heure iuchié en votre stalle du
chœur.
Le chanoine ne sonna mot. Le bergier,
qui estoyt, comme tous les contempla¬
teurs, homme de sens caché, n’ignoroyt
point que parfoys les vieillards ont de
saiges lubies, conversent avecques les
essences des chouses occultes et achèvent
de marmotter, en dedans d’eulx, des dis¬
cours aultres que ceulx dont s’agit; en
sorte que, par révérence et en grant res¬
pect des méditations absconses du cha¬
noine, il alla se seoir à distance et atten¬
dit la fin de ces songeries, en vérifiant,
sans mot dire, la longueur des ongles du bonhomme, lesquels
faisoyent mine de trouer les soliers. Puis, considérant attentive¬
ment les pieds de son chier oncle, il feut esbahi de veoir la chair
A son gran' esmoy, il le vit
sis en sa Chain;,
140 LES CONTES DROLATIQUES
de ses iambes si cramoisie, qu’elle rougissoyt les chausses et sem-
bloyt tout en feu à travers les mailles.
— Il est doncques mort! pensoyt Chiquon.
En ce moment, l’huys de la salle s’ouvrit, et il vit encores le
chanoine qui, le nez gelé, revenoyt de l’office.
— Oh! ho! feit Chiquon, mon oncle, estes-vous hors de sens?
faictes doncques attention que vous ne debvez pas estre à la porte.
Ung petit tas de cendres d'où fumoyt une senteur de soulphre.
pour ce que vous estes déià siz en votre chaire au coing du feu
et qu’il ne peut pas y avoir deux chanoines comme vous au
monde !
— Ah! Chiquon, il y ha eu ung temps où i’auroys bien voulu
estre en deux endroicts à la foys; mais cela n'est point du faict de
l’homme; il seroyt trop heureux! As-tu la berlue? ie suis seul icy!
Lors Chiquon, destournant la teste vers la chaire, la treuva
vuyde, et, bien surprins, comme debvez ie croire, il s’en approu-
cha et recogneut sur le carreau ung petit tas de cendres d’où fu¬
moyt une senteur de soulphre.
L’HERITIER DU DIABLE
141
— Ha! fit-il tout espanté, ie recognoys que le diable s’est con-
duict à mon esguard en guallant homme; ie prieray Dieu pour
luy.
Et, là-dessus, il raconta naïfvement au chanoine comment le
diable s'estoyt diverti à faire de la providence, et l’avoyt aydé à
se débarrasser loyalement de ses maulvais cousins; ce que le bon
chanoine admira fort et conceut trez-bien, veu qu’il avoyt beau¬
coup de bon sens encores, et souventes foys avoyt observé des
chouses qui estoyent à l’advantaige du diable. Aussy ce vieulx
bonhomme de prebstre disoyt-il qu’il se rencontroyt tousiours
autant de bien dans le mal que de mal dans le bien, et, partant,
qu’il falloyt estre assez nonchalant de l’aultre vie : ce qui estoyt
une griefve hérezie, dont maint concile ha faict iustice.
Voilà comment les Chiquon devinrent riches et purent, dans ces
temps-cy, par la fortune de leur ayeul, ayder à bastir le pont
Sainct-Michel, où le diable faict trez-bonne figure sous l’ange,
en mémoire de ceste adventure consignée ez histoires véridicques.
Loys le ÎInziesme
Le roy Loys le unziesme estoyt ung bon compaignon, aymant
beaucoup à iocqueter; et, horsmis les intérests de son estât de
Roy et ceuk de la religion, il bancquetoyt trez-fort et donnoyt
aussy bien la chasse aux linottes coëfFées qu’aux conils et hault
gibier royal. Aussy les grimaulds qui en ont faict ung sournois
monstrent bien qu’ils ne l’ont pas cogneu, veu qu’il estoyt bon
amy, bon bricolleur et rieur comme pas ung.
C’est luy qui disoyt, quand il estoyt dans ses bonnes, que quatre
chouses sont excellentes et opportunes en la vie, à sçavoir ; hanter
chauld, boire frais, arresser dur et avaler mou. Aulcuns l’ont vitu¬
péré 'd'avoir margaudé des bourbeteuses. Cecy est une insigne
LES lOYEULSETEZ DU ROY
1^3
"bourde, veu que ses tilles d’amour, dont une feut légitimée,
estoyent toutes yssues de grant maisons et firent des establisse-
mens notables. 11 ne donnoyt point dans les cannetilles et profu¬
sions ; mettoyt la main sur le solide ; et de ce que aulcuns mangeurs
de peuple n’ont point trouvé de miettes chez luy, tous l’ont honny.
Mais les vrays collecteurs de véritez savent que ledict Roy estoyt
ung bon petit homme en son privé, mesmes trez-aimable ; et,
avant de faire couper la teste à ses amis ou de les punir, ce dont
il n’avoyt espargne, besoing estoyt qu'ils l’eussent truphc beau-
J coup; tousiours sa vengeance feut iustice. le n’ay veu que dans
I nostre ami Verville que ce digne souverain se soit trompé; mais
une foys n’est pas coustume; et encores y a-t-il plus de la faulte à
Tristan, son compère, qu'à luy, Roy. Voici le faict tel que le
I relate ledict Verville, et ie soupçonne qu’il ha voulu rire. le le rap¬
porte pour ce que aulcuns ne cognoyssent pas l’œuvre exquise de
mon parfaict compatriote. l’abrège, et n’en donne que la sub¬
stance, les détails estant plus amples, comme les savants n’en
ignorent :
« Loys XI avoyt donné l’abbaye de Turpenay (dont est question
dans Impéria) à ung gentilhomme qui, iouissant du revenu, se fai-
soyt nommer M. de Turpenay. Il advint que le Roy estant au
Plessis-lez-Tours, le vray abbé, qui estoyt moyne, vint se pré¬
senter au Roy et luy feit sa requeste, luy remonstrant que cano-
nicquement et monasticquement il estoyt pourveu de l’abbaye, et
que le gentilhomme usurpateur luy faisoyt tort contre toute raison,
et, partant, qu’il invoquoyt sa Maiesté pour luy estre faict droict.
En secouant sa perruque, le Roy luy promit de le rendre content.
Ce moyne, importun comme tous animaulx portant cucule, venoyt
souvent aux issues du repas du Roy, lequel, ennuyé de l’eaue
benoiste du couvent, appela son compère Tristan et luy dit :
t Compère, il y ha » icy ung Turpenay qui me fasche, ostez-le moy
du monde. » Tristan, prenant ung froc pour ung moyne ou ung
moyne pour ung froc, vint à ce gentilhomme, que toute la cour
nommoyt M. de Turpenay; et, l’ayant accosté, fit tant qu’il le
destourna; puis, le tenant, luy fit comprendre que le Roy vouloyt
qu’il mourust. Il voulut résister en suppliant et supplier en résis-
144
LES CONTES DROLATIQUES
tant; mais il n’y eut aulcun moyen d’estre ouï. Il feut délicatement
estranglé entre la teste et les espaules, si qu’il expira; et, trois
heures après, le compère dit au Roy qu’il estoyt distillé. Il advint
cinq iours après, qui est le terme auquel les aames reviennent,
que le moyne vint en la salle où estoyt le Roy, lequel, le voyant,
demoura fort estonné. Tristan estoyt présent. Le Roy l’appelle et
Il luy fit comprendre que le Roy vquloyt qu'il mourust.
luy souffle en l’aureille ; « Vous n’avez pas faict ce que ie vous ay
dict. — Ne vous en desplaise. Sire, ie l’ay faict. Turpenay est
» mort. — Hé! i’entendoys de ce moyne. — l’ai entendu du gen-
» tilhomme !... — Quoy ! c’est doncques faict? — Oui, Sire. — Ores,
bien! » Se tournant vers le moyne : « Venez icy, moyne. » Le
moyne s’approuche. Le Roy luy dict : « Mettez-vous à genoilz. »
Le paouvre moyne avoyt paour. Mais le Roy luy dict : « Remer-
f ciez Dieu qui ne ha pas voulu que vous fussiez tué comme ie
» l’avoys commandé. Celuy qui prenoyt vostre bien l’ha esté. Dieu
» vous ha faict iustice ! Allez, priez Dieu pour moy et ne bougez de
ï vostre couvent. »
Cccy prouve la bonté de Loys unze. Il auroyt pu trez-bien faire
CONTES DROLATIQUES,
146 LES CONTES DROLATIQUES
pendre ce moyne, cause de l'erreur, car, pour le dict gentilhomme,
il estoyt mort au service du Roy.
Dans les premiers temps de son séiour au Plessis-lez-Tours, le
dict Loys, ne voulant faire ses beuvettes et se donner ses bonnes
râtelées en son chasteau, par révérence de Sa Maiesté (finesse de
Roy que ses successeurs n'ont point eue), s'enamoura d'une dame
nommée Nicole Beaupertuys, laquelle estoyt, pour vray dire, une
bourgeoyse de la ville, dont il envoya le mary dans le Ponent, et
mit ladicte Nicole en ung logiz prouche le Chardonneret, en l'en-
droict où est la rue Quincangrogne, pour ce que c'estoyt ung lieu
désert, loing des habitations. Le mari et la femme estoyent ainsy
à sa dévotion, et il eut de la Beaupertuys une fille qui mourut
religieuse. Geste Nicole avoyt le becq affilé comme ung papegay,
se trouvoyt de belle corpulence, guarnie de deux grants, beaulx
et amples coussins de nature, fermes au déduict, blancs comme les
ailes d'ung ange, et cogneue, du reste, pour estre fertile en fassons
péripathéticques qui faisoient que iainais, avecques elle, mesme
chouse ne se rencontroyt en amour, tant elle avoyt estudié les
belles résolutions de la science, manières d'accommoder les olives
de Poissy, courroyeries des nerfs et doctrines absconses du bré¬
viaire ; ce que aymoyt fort le Roy. Elle estoyt gaye comme ung
pinson, tousiours chantoyt, rioyt, et iamays ne chagrinoyt per¬
sonne, ce qui est le propre des femmes de ceste nature ouverte et
franche, lesquelles ont tousiours une occupation. . . Équivocquez !...
Le Roy s'en alloyt souvent avecques de bons compaignons, ses
amis, en ladicte maiso.n; et, pour ne point estre veu, s’y rendoyt à
la nuict, sans suite. Mais, comme il estoyt deffiant et craignoyt des
embusches, il donnoyt à Nicole tous les chiens de son chenil qui
estoyent les plus hargneux, et gens à mangier un homme sans
crier gare, lesquels chiens royaux ne cognoissoyent que Nicole et
le Roy. Quant le sire venoyt, Nicole les laschioyt dans le iardin;
et la porte du dict logiz estant suffisamment ferrée, bien close, le
Roy en gardoyt les clefs, et, en toute sécurité, s’adonnoyt
avecques les siens aux plaisirs de mille sortes, ne redoutant nulle
trahison, rigolant à l’envy, se faisant des niches et montant de
bonnes parties. En ces nuicts-là, le compère Tristan vesgloyt sur
LES lOYEULSETEZ DU ROY
147
la campaigne, et ung qui se seroyt pourmené sur le Mail du Char¬
donneret auroyt esté ung peu promptement mis en estât de donner
aux passans sa bénédiction avecques les pieds, à moins qu’il n’eust
la passe du Roy, veu que souvent Loys unze envoyoyt quérir des
garses pour ses amis ou des gens pour soy divertir, par des subti-
litez deues à Nicolle ou aux convives. Ceulx de Tours estoyent là
pour les menus plaisirs du Roy qui leur recommandoyt légiere-
' ment le silence : aussy ne ha-t-on sceu ces passe-tems que luy
mort. La farce de Baise mon cul feut, dict-on, inventée par ledict
sire. le la rapporte, bien que ce ne soyt le suiet de ce Contt, pour
ce que elle faict veoir le naturel comicque
et facétieux du bonhomme Roy. Il y avoyt
à Tours trois gens avaricieux notés. Le
premier estoyt maistre Cornélius, qui est
suffisamment cogneu.Le second s’appeloyt
Peccard, et vendoyt des doreloteries, domi-
noteries et ioyaulx d’ecclise. Le troisiesmc
avoyt nom Marchandeau, et estoyt un
vigneron trez-riche. Ces deux Tourangeaulx
ont faict souche d’honnestes gens, nonobs¬
tant leurs ladreries. Ung soir que le Roy
se trouvoyt chez la Beaupertuys, en belle
humeur, ayant beu du meilleur, dict des drosleries et faict avant les
Vespres sa prière à l’oratoire de Madame, il dit à Le Daim son
compère, au cardinal La Balue et au vieulx Dunois qui roussinoyt
encores :
— Faut rire, mes amys!... Et ie crois que ce seroyt bonne
comédie à veoir que avare devant sacq d’or sans pouvoir y tou-
chier... Holà !
Oyant ce, ung sien varlet comparut.
— Allez, dit-il, quérir mon threzorier, et qu’il apporte léans six
mille escuz d’or, et tost. Puis vous irez appréhender au corps,
d’abord mon compère Cornélius, le dorelotier de la rue du Cygne,
puis le vieulx Marchandeau, en les amenant icy, de par le Roy.
Puis se remirent à boire et à iudicieusement grabeler de ce
que^valoyt mieulx d’une femme faisandée ou d’une, qui se
Le Roy lui dict : mettez-vous
a genoilz.
148 LES CONTES DROLATIQUES
savonne glorieusement; d’une qui est maigre ou d'une qui est en
bon poinct; et comme ce estoyt là la fleur des sçavants, ils dirent
que la meilleure estoyt celle qu’on avoyt à soy, comme ung plat
de moules toutes chauldes, au moment précis où Dieu envoyoyt
une bonne pensée à ycelle communiquer. Le cardinal demanda qui
estoyt le plus précieux pour une dame : ou le premier ou le darre-
nier baiser. A quoy la Beaupertuys respondit que c’estoyt le
darrenier, veu que elle'sçavoyt ce qu’elle perdoyt, et, au premier,
ne sçavoyt iamays ce qu’elle gagnoyt. Sur ces dires et d’aultres
qui ont esté adhirés par grant malheur, vindrent les six mille escuz
d’or, lesquels valoyent bien trois cent mille francs d’auiourd’hui,
tant nous allons diminuant en toute chouse. Le Roy commanda
que les escuz fussent mis sur une table et bien esclairez ; aussy
brillèrent-ils comme les yeulx des convives qui s’allumèrent invou-
lentairement; ce dont ils rirent à contre-cueur. Ils n’attendirent
pas long temps les trois avares, que le varlet amena blesmes et
pantois, liorsmis Cornélius qui cognoissoyt les phantaisies du
Roy.
— Ores çà ! mes amys, leur dit Loys, resguardez les escuz qui
sont dessus ceste table.
Et les trois bourgeoys les grignot-
tèrent de l’œil; et comptez en-da que
le diamant de la Beaupertuys reluisoyt
moins que leurs petits yeulx vérons.
— Ceci est à vous, adiouxta le
Roy.
Sur ce, ils ne mirèrent plus les escuz,
mais commencèrent à se toiser entre
eulx, et les convives cogneurent bien
que les vieulx cinges sont plus experts
en grimaces que tous aultres, pour ce
que les physionomies devinrent pas¬
sablement curieuses, comme celles des
chats beuvant du laict ou de Allés chatouillées de mariaig-e.
— Da ! lit le Roy, ce sera tout à celluy de vous qui dira trois
foys aux deulx aultres : « Baise mon cul ! » en mettant la main
Nicole Beaupertuys.
LES lOYEULSETEZ DU ROY
149
dans l'or; mais, s'il n'est pas sérieux comme une mousche qui ha
violé sa voisine, et s'il vient à soubrire en disant ceste gogue, il
payera dix escuz à Madame. Néanmoins, il pourra recommencer
trois foys.
— Cè sera tost gaigné ! feit Cornélius, lequel, en sa qualité de
Le Roy s’en alloyt souvent avecques de bons compaignons.
Hollandoys avoyt la bousche aussy souvent close et sérieuse que
le caz de Madame estoyt souvent ouvert et ri.ant.
Aussy mit-il bravement la main sur les escuz pour veoir s'ils
estoyent de bonne forge, et les empoigna gravement; mais, comme
il resguardoyt les aultres pour leur dire civilement ; « Baisez mon
cul!... » les deux avares, redoutant sa gravité hollandoyse, luy
respondirent : « A vos soubhaits ! » comme s’il avoyt esîernué; ce
qui fit rire tous les convives et Cornélius luy-mesme.
Lorsque le vigneron voulut prendre les escuz, il sentit telles
démangeaisons dans sesbadigoinces, que son vieulx visaige d’escu-
moire lairra passer le rire par toute les crevasses, si bien que vous
eussiez dict une fumée sortant par les rides d’une chemince, et ne
put rien dire. Lors ce feut le tour du dorelotier, lequel estoyt ung
petit bout d’homme guoguenard et qui avoyt les lèvres serrées
comme le cou d’un pendu. 11 se saisit d’une poignée d’escuz,
resguarda les aultres, voire le Roy, et dit avecques un air raillard ;
— Baisez mon cul !
— Est-il breneux? demanda le vigneron. .
,5o LES CONTES DROLATLQUES
— li VOUS sera loysible de le veoir, respondit gravement le
dorelotier.
Là dessus, le Roy eut paour pour ses escuz, veu que le dict
Peccard recommença sans rire, et pour la troisiesme foys alloyt
dire le mot sacramentel, lorsque la Beaupertuys lui feit ung signe
de consentement, ce qui luy fit perdre contenance, et sa bousche
se fendit en esclats comme ung vray pucelaige.
— J’ai pensé a ma femme qui est une brosse bien chagrinante,
— Comment as-tu faict demanda Danois, pour tenir ta face grave
devant six mille escuz?
— Oh ! monseigneur, i’ai pensé en premier à ung de mes pro-
cez qui se iuge demain; et, en second, à ma femme, qui est une
brosse bien chagrinante.
L’envie de gaigner ceste notable somme les fit essayer encores
et le Roy s’amusa pendant environ une heure des chiabrenas de
ces figures, des préparations, mines, grimaces et aultres pate-
nostres de cinge qu'ils feirent; mais ils se frottoyent le ventre
d’ung panier; et, pour gens qui aymoyent mieux la manche que le
bras, ce feust une douleur bien cramoisie que d’avoir à compter
chascun cent escuz à Madame.
Quand ils feurent partis, Nicole dit bravement au Roy :
— Sire, voulez-vous que i’essaye, moy?
LES lOYEULSETEZ DU ROY ,5i
— Pasques-Dieu! respartit Loys unze, non! le vous le baiseray
bien pour moins d’argent.
C’estoyt d’ung homme mesnasgier, comme de faict il feut tous-
iours.
Ung soir, le gros cardinal La Balue pourchassa guallamment de
paroles et de gestes, un peu plus que les canons ne le permet-
Le Roy eut paour pour ses escuz.
toyent, ceste Beaupertuys, qui, heureusement pour elle, estoyt
une line commère à laquelle ne falloyt pas demander combien il y
avoyt de poincts à la chemise de sa mère.
— Vère, dit-elle, monsieur le cardinal, la chouse que ayme le
Roy n’en est point à recepvoir les sainctes huiles.
Puis vint Olivier le Daim, auquel elle ne voulut entendre non
plus, et aux sornettes de qui elle dit qu’elle demanderoyt au Roy
s’il luy plaisoyt qu’elle se feist la barbe.
Ores, comme le dict barbier ne la supplia point de luy guarder le
secret sur ses poursuites, elle se doubta que ces menées estoyent
des ruses practicquées par le Roy, dont le soupçon avoyt peut-
estre esté resveiglé par ses amys. Doncques, ne pouvant se venger
de Loys unze, elle voulut au moins se mocquer desdits seigneurs,
les berner et amuser le Roy des tours qu’elle alloyt leur iouer.
152 LES CONTES DROLATIQUES
Adoncques, ung soir qu'ils estoyent venus souper, elle eut une
dame de la ville qui vouloyt parler au Roy. Geste dame estoyt une
personne d’authorité qui avoyt à demander la graace de son
mary, et que, par suite de ceste adventure, elle obtint. Nicole
Beaupertuys ayant destourné pendant ung moment le Roy dedans
ung cabinet, luy dit de faire haulser les coudes à tous leurs con¬
vives, de les poulser en nourriture; et qu’il feust rieur, bien en
train de iocqueter, mais que, la nappe ostée, il leur cherchast aul-
CLines querelles d’Allemand, espluchast leurs dires, les traictast à
la fourche, et que, lors, elle le divertiroyt en luy monstrant tout le
l'oing qu’ils auroyent en leurs cornes; enfin que, sur toute chouse,
il feist amitié à la dicte dame, et que ce parust estre de bonne foy,
comme si elle avoyt le perfum de sa faveur, pour ce que eUe s’es-
toyt guallamment prestée à ceste bonne ioyeulseté.
— Eh bien, messieurs, dit le Roy en rentrant, allons nous
mettre à table, la chasse ha esté longue et bonne.
Et le barbier, le cardinal, ung gros évesque, le capitaine de la
garde escossaise et ung envoyé du parlement, homme de iustice,
aymé du Roy, suyvirent les deu.x dames dedans la salle où l’on se
descrottoyt les mandibules.
Et lors ils se cotonnèrent le moule de leurs pourpoincts. Qu’est
cela? C’est se carreler l’estomach, faire la chimie naturelle, com¬
pulser les plats, fester ses trippes, creuser sa tumbe à coups de
maschoires, louer de l’espée de Caïn, enterrer les saulces, souzte-
nir un cocqu; mais, plus philosophicquement, c’est faire du bran
avecques ses dents. Ores, comprenez-vous? De combien est-il be-
soing de mots pour vous desfoncer l’entendement? Point ne failloyt
le Roy de faire distiller à ses hostes ce beau et bon souper. Il les
farcissoyt de pois verds, retournant au hoschepot, vantant les
pruneaulx, commentant les poissons, disant à l’ung : « Pourquoi
ne mangez-vous? » A l’autre : « Beuvons à Madame ! » A tous ;
« Messieurs, goustons les escrevisses ! mettons à mort cettuy flac-
con! 'Cous ne cognoissez pas ceste andouille? Et ceste lamproye,
hein! ne luy direz-vous rien? Voilà, Pasques-Dieu ! le plus beau
barbeau de la Loyre! Allons, crochetez-moi ce pasté! Cecy est
gibier de ma chasse, cil qui n’en veult pas me feroyt affront! i
Fcbtin chez Nicole Bcaupcrtuyb.
* (JNTKS I)ROLATr^)l'FS.
20
ii4 les contes drolatiques
Puis encores : « Beuvez, le Roy n’en sçayt rien! Dictes ung mot à
ces confitures, elles sont de Madame. Esgrappez ce raisin, il est
de ma vigne. Oh! mangeons des nesfles! »
Et, tout en les aidant à grossir leur principal aposteume, le bon
monarque rioyt avecques eulx, et on gaussoyt, disputoyt, cra-
choyt, mouchoyt, rigoloyt comme si le Roy n’y eust pas esté.
Aussy, tant feut embarqué de victuailles, tant feut succé de flac-
cons et ruyné de ragousts, que les trongnes des convives se car-
dinalisèrent, et leurs pourpoincts feirent mine de crever, veu que
tous estoyent bourrés comme cervelas de Troyes, depuis l’enton¬
noir iusques à la bonde de leurs panses. Rentrez dedans la salle,
ils tressuoyent déia, souffloyent et commençoyent à mauldire leurs
franches lippées. Le Roy fit le silencieux. Ung chascun se tut
d’autant plus voulentiers que toutes leurs forces estoyent bandées
à faire la décoction intestine de ces platées confictes en leur esto-
niach, lesquelles se tassoyent et gargouilloyent trez-fort. L’ung
disoyt à part luy : « l’ai esté desraisonnable de mangier de ceste
saulce. » L’aultre se grondoyt d’avoir thezaurisé d’ung plat d’an¬
guilles arrangées avecques des caspres. Cettuy-là pensoyt en luy-
mesme : « Oh! oh! l’andouille me cherche chicquane. » Le car¬
dinal, qui estoyt le plus ventru d’eulx tous, siffloyt par les narines
comme ung cheval effrayé. Ce feut luy qui, premier, feut con-
trainct de donner yssue à ung notable rot; et lors il eust bien
voulu estre en Allemaigne, où l’on vous salue à ce subiect; car,
entendant ce langaige gastréiforme, le Roy resguarda le cardinal
en fronssant les sourcils.
— Qu’est-ce à dire? fit-il, suis-je doncques ung simple clerc?
Cecy feut entendu avecques terreur, pour ce que d’ordinaire le
Royfaisoyt grant estât d’ung rot bien poulsé. Les aultres convives
se deslibérèrent de résouldre aultrement les vapeurs qui gresnouil-
loyent déià dans leurs cornues pancréaticques. Et d’abord,
ils taschèrent de les maintenir, pendant ung bout de temps, ez
replis du mesentère. Ce feut alors que, les voyant engraissez
comme des maltostiers, la Beaupertuys print à part le bon sire
et luy dit :
— Saichiez maintenant que i’ayfaict faire par le dorelotier Pec-
LES lOYEULSETEZ DU ROY
i55
card deux grantes poupées semblables à ceste dame et à moy.
Ores, quand ceulx-cy, pressez par les drogues que i’ay mises en
leurs goubelets, iront au siège présidial où nous allons faire mine
Les trois avares.
de nous rendre, ils trouveront tousiours la place prinse. Par ainsy,
amusez-vous de leurs tortillemens.
Ayant dict, la Beaupertuys disparut avecques la dame, pour aller
ployer le touret, suivant la coustumc des femmes, ce dont ie vous
diray l’origine ailleurs. Puis, après un honneste laps d’eaue, la
Beaupertuys revint seule, en lairrant croire qu’elle avoyt quitté la
dame à l’officine d’alquémie naturelle. Là-dessus, le Roy, advisant
le cardinal, le feit lever et l’entretint sérieusement de ses affaires,
en le tenant par le gland de son aumusse. A tout ce que disoyt le
Roy, La Balue respondoyt : « Oui, Sire, » pour estre deslivré de
ceste faveur et tirer ses chausses, veu que l’eaue estoyt dans ses
caves, et que il alloyt perdre la clef de sa porte postérieure. Tous
les convives en estoyent à ne sçavoir comment arrester le mouve¬
ment du bran, auquel la nature a donné, encore mieulx qu'à l’eaue,
la vertu de tendre à ung certain niveau. Leurs dictes substances se
mollifioyent et couloyent en travaillant comme ces insectes qui
demandent à yssir de leurs cocquons, faisant raige, tourmentant et
mes.'.ognoissant la maiesté royalle ; car rien n’est ignorant, insolent
comme ces mauldits obiects, et sont importuns comme tous les dé-
i56 LES CONTES DROLATIQUES
tenuz auxquels on doiht la liberté. Aussy 2;Iissoyent-ils à tous
proupos comme anguilles hors d’ung filet; et ung chascun avoyt
besoing de grans efforts et sciences pour ne point se conchier de¬
vant le Roy. Loys unze print beaucoup de plaisir à interroguer
ses hostes, et se plut beaucoup aux vicissitudes de leurs physio¬
nomies, sur lesquelles se reflétoyent les grimaces breneuses de
leurs fressures.
Le conseiller de iustice dit à Olivier ;
— le donneroys bien mon office pour estre au clos Brunéau en¬
viron ung demi-septier de minutes.
— Oh! il n'y ha pas dé iouissance qui vaille ung bon caz. Et
d’auiourd’hui, ie ne suis plus estonné
des sempiternelles chieures de mousche,
respondit le barbier.
Le cardinal, cuydant que la dame avoyt
obtenu quittance en la Court des comptes,
lairra le flocquard de son cordon aux
mains du Roy en faisant ung hault-
le-corps comme s’il avoyt oublié de
dire ses prières, et se dirigea vers la
porte.
— Qu’avez-vous, monsieur le cardinal? dit le Roy.
— Pasques-Dieu ! ce que i’ai. Il paraist que tout est de grant
mesure chez vous. Sire !
Le cardinal s'esvada, lairrant les aultres estonnez de sa subti¬
lité. Il marcha glorieusement vers la chambre basse en laschant
ung petit les cordons de sa bourse ; mais, quand il ouvrit la be-
noiste huysserie, il trouva la dame en fonctions sur la chaire
comme ung pape en train d’estre sacré. Lors, renguaisnant son
fruict meur, il descendit la vis pour aller au iardin. Cependant,
aux darrenières marches, l’aboyement des chiens le mit en grant
paour d’estre mordu à ung de ses précieux hémisphères; et, ne
saichant où se deslivrer de ses produicts chimicques, il revint en
la salle, tout frissonnant comme ung homme qui ha e-sté à l’aër.
Les aultres, voyant rentrer ledict cardinal, cuydèrent qu’il avoyt
vuydé ses réservoirs naturels et desgraissé ses boyaux ecclésias-
— Oh! oh! randouille me
cherche chicane !
1
LES lOYEULSETEZ IJU ROY
■5?
ticques, et le cuydèrent bien heureux.
Aussy le barbier se leva-t-il vitement,
comme pour inventorier les tapisseries
et compter les solives, mais gaigna
avant qui que ce feust la porte ; et,
desserrant son sphincter par advance,
il fredonna ung refrain en allant au re-
traict. Arrivé là, force luy feut, comme
à La Balue, de murmurer des paroles
d’excuse à ceste breneuse éternelle,
en fermant l'huys avecques autant de-
promptitude qu’il l’avoyt ouvert. Puis
revint avecques son arrière-faix de mo¬
lécules agrégées qui encumbroyent ses
conduicts intimes. Ainsy firent pro-
cessionnellement les convives sans
pouvoir se libérer du plus de leurs
saulces, et se retreuvèrent bientost
tous en présence de Loys unze, aussy
empeschez qu’auparavant et sc res-
guardèrent avecques intelligence, en
se comprenant du cul mieulx qu’ils ne
se comprirent iamais de bousche ; car
iamais il n’y ha d’équivocque dans les
transactions des parties naturelles, et
tout y est rationnel, de facile entende¬
ment, veu que c’est une science que
nous apprenons en naissant.
— le cuyde, dit le cardinal au barbier,
que ceste dame fiantera iusques à demain
Qu'ha doneques eu la Beaupertuys
d’inviter icy une telle diarrhéticque ?
• — Voilà une heure qu’elle travaille
à ce que ie feroys en ung poulce de
temps. Que les fiebvres la prennent!
s’escria Olivier Le Daim.
Les Convives du Roy.
158
LES CONTES DROLATIQUES
Tous ces courtizans, entreprins de cholicques, piétinoyent pour
iaire patienter leurs matières importunes, lorsque ladicte dame
reparut en la salle. Croyez qu'ils la treuvèrent belle, gracieuse, et
l’auroyent bien baisée là où leur démangioyt si fort ; et iamais ne
saluèrent le iour avecques plus de faveur que ceste dame libéra¬
trice de leurs paouvres ventres infortunez. La Balue se leva. Les
aultres cédèrent par honneur, estime et révérence de l’Ecclise, la
L’aboiement des chiens !e mit en grant paour.
plasse au clergié. Puis, prenant patience, ils continuèrent à faire
des grimaces dont le Roy rioyt en luy-mesme avecques Nicole, qui
l’aidayt à couper la respiration à ces desvoyez. Le bon capitaine
escossois, qui avoyt plus que tous les aultres mangié d'ung metz
auquel le cuisinier mit une pouldre de vertu laxative, embrena son
hault-de-chausses, en cuydant ne laschier qu’un légier pet. 11 s’en
alla honteux dans ung coing, espérant que, devant le Roy, la
chouse seroyt assez saige pour ne rien sentir. En ce moment, le
cardinal revint horrificquement matagrabolizé, pour ce qu’il avoyt
trouvé ia. Beaupertuys sur le siège épiscopal. Ores, dans son
LES lOYEULSETEZ DU ROY i5q
tourment, ne saichant si elle estoyt en la salle, il revint et fît ung
Oh! diabolicque en la voyant près de son maistre.
— Qu'est cecy? demanda le Roy en resguardant le prebstre à
luy donner la fiebvre.
— Sire, dit insolemment La Balue, les chouses du purgatoire
sont de mon ministère, et ie doibs vous dire qu'il y ha de la sor¬
cellerie dans ceste maison.
— Ah! petit prebstre, tu veux plaisanter avecques moy! dit le
Roy.
A ces paroles les assistans ne sceurent plus distinguer leurs
chausses de la doublure, et se concilièrent de paour, à se rompre
la gorge.
— Oh! me manquez-vous de respect? dit le Roy qui les feit
blesmir. — Holà! Tristan, mon compère! cria Loys unze par la
fenestre en la levant soiibdain, monte ici !
Le grant prevost de l'hostel ne tarda point à paroistre, et,
comme ces seigneurs estoyent tous gens de rien, eslevez par la
faveur du Roy, Loys unze, par un temps de cholicque, pouvoyt
les dissoudre à son gré; de sorte que, horsmis le cardinal, qui se
fioyt sur sa soutane, Tristan les trouva tous roides et pantois.
— Conduis ces messieurs au prétoire, sur le Mail, mon com¬
père : ils se sont embrenés à trop mangier.
— Suis-je pas une bonne raillarde? luy dit Nicole.
— La farce est bonne, mais orde en diable! respondit-il en riant.
Ce mot royal feit cognoistre aux courtizans que le Roy n’avoyt
pas voulu iouer ceste foys avecques leurs testes, ce dont ils béni¬
rent le Ciel. Ce monarque aymoyt fort ces salauderies. Ce ne
estoyt point d'ung meschant homme, comme le dirent les convives
en se mettant à l’aise au bord du Mail, avecques Tristan, qui, en
bon Françoys, leur tint compaignie et les escorta chez eulx. Voilà
pourquoy depuis uncques ne faillirent les bourgeoys de Tours à
conchier le Mail du Chardonneret, veu que les gens de la court y
avoyent esté.
le ne quitteray point les chausses de ce grant Roy sans mettre
par escript la bonne coyonnerie qu’il feit à la Godegrand, laquelle
estoyt une vieille fille, en grant despit de ne point avoir trouvé de
i6o LES CONTES DROLATIQUES
couvercle à son pot durant les quarante années qu'elle avoyt vivoté,
enraigeant dans sa peau tannée d’estre tousiours vierge comme
ung mulet. Ladicte tille avoyt son logiz de l’aultre costé de la mai¬
son qui appartenoyt à la Beaupertuys, en l’endroict où est la rue
de Hiérusalem, si bien qu'en se iuchant à ung balcon iouxtant le
mur, il estoyt amplement facile de veoir ce qu’elle laisoyt et de
ouïr ce qu’elle disoyt en une salle basse où elle demouroyt; et.
— Holà! Tristan, mon compère!
cria Loys unze
souventes foys, le Roy prenoyt de bons divertissemens de ceste
vieille tille, qui ne sçavoyt point estre autant soubz la coulevrine
dudict seigneur. Doncques, un iour de marché franc, il advint que
le Roy feit pendre un ieune bourgeoys de Tours, lequel avoyt
violé une dame noble, ung peu aagée, cuydant que c’estoyt une
ieune tille. A ce, il n’y avoyt point de mal, et c’eust esté chouse
méritoire pour ladicte dame d’avoir esté prinse pour vierge;
mais, en recognoyssant s’estre desceu, il l’avoyt abominée de mille
iniures; et, la soupçonnant de ruse, s’estoyt advisé de luy voler
ung beau goubelet d’argent vermeil, en loyer du prest qu’il venoyt
de luy faire. Ce susdict ieune homme estoyt à tous crins, et si beau,
que toute la ville le voulut veoir pendre, par manière de regret, et
CONTES DROLATIQUES.
2 LES CONTES DROLATIQUES
aussy par curiosité. Comptez qu'il y avoyt à la pendaison plus de
bonnets que de chapeaulx. De faict, ledict ieune homme brandilla
trez-bien; et, suivant l’us et coustume des pendus de ce temps,
mourut en guallant, la lance en arrest, ce dont il feut grand bruict
dans la ville. Beaucoup de dames dirent, à ce subiect, que c’estoyt
ung meurtre de ne pas avoir conservé une si belle ame de braguette.
— Que diriez-vous, si nous mettions le beau pendu dedans le
lict de la Godegrand? demanda la Beaupertuys au Roy.
— Nous l’espouvanterons, respondit Loys unze.
— Nenny, Sire! Soyez ferme qu’elle accueillera bien ung homme
mort, tant elle ha grant amour d’ung vivant. Hier, ie l’ay veue fai¬
sant des folies à ung bonnet de ieune homme qu’elle avoyt mis sur
le haut d’une chaire, et vous auriez bien ry de ses paroles et mome-
ries.
Ores, pendant que la vierge de quarante ans feut aux Vespres,
le Roy envoya despendre le ieune bourgeoys qui venoyt d’achever
la darrenière scène de sa farce tragicque, et, l’ayant vestu d’une
chemise blanche, deux estaffiers montèrent par-dessus les murs du
iardinet de la Godegrand, et couchièrent ledict pendu dans le lict,
du costé de la ruelle. Puis, cela faict, s’en allèrent, et le Roy
resta dans la salle au balcon, louant avecques la Beaupertuys en
attendant l’heure du couchier de la vieille fille. La Godegrand
revint bientost, ta ta, belle, belle, comme disent les Tourangeaulx,
de l’ecclise de Sainct-Martin, dont elle n’estoyt point esloignée,
veu que la rue de Hiérusalem touche les murs du cloistre. Elle
entre chez elle, se descharge de son aumosnière, chappelet, rosaire
et aultres magazins que portent les vieilles filles ; puis descouvre
le feu, le souffle, se chauffe, se boutte en sa chaire, caresse sou
chat à deffault d’aultre chouse; puis va au garde-mangier, soupe
en sospirant et sospire en soupant, avale toute seule, en resguar-
dant ses tapisseries; et, après avoir beu, feit un gros pet que le
Roy entendit.
— Hein! si le pendu lui disoyt : <■ Dieu vous bénisse! a
Sur ce proupos de la Beaupertuys, tous deux s’esclatèrent d’ung
rire muet. Et, trez-attentif, le Roy trez-chrestien assista au despouil-
lement de la vieille fille, qui se desvestoyt en s’admirant, s’espilant
LES lOYEULSETEZ DU ROY
i63
OU se grattant ung bouton malicieusement advenu sur une narine,
puis s’espluchiant les dents et faisant mille menues chouscs que
font, hélas! toutes les dames vierges ou non, dont bien grant leur
fasche ; mais sans les légiers deffaults de la nature, elles seroyent
trop fières et l’on ne pourrayt plus en iouir. Ayant achevé son
discours aquaticque et musical, la vieille fille se mit entre ses
Deux estaffiers montèrent ledict pendu
dans le lict.
toiles et gecta ung beau, gros, ample et curieux cry, alors qu’elle
vit, qu’elle sentit la frescheur de ce pendu et sa bonne odeur de
ieunesse; puis saulta loing de luy par cocquetterie. Mais, comme
elle ne le sçavoyt point estre véritablement deffunct, elle revint,
cuydant qu’il se mocquoyt d’elle et contrefaisoyt le mort.
— Allez-vous-en, meschant plaisant! dit-elle.
Mais croyez qu’elle proferoyt ces paroles d’ung ton bien humble
et bien gracieux. Puis, voyant qu’il ne bougeoyt, elle l’examina de
plus près et s’estomira bien fort de ceste tant belle nature humaine,
en recognoissant le ieune bourgeoys, sur lequel la phantaisie la
print de faire des expérimentations purement scientificques dans
l'intcrest des pendus.
— Que fait-elle doneques? disoyt la Beaupertuys au Roy.
— Elle essaye de le ranimer. C’est une œuvre d'humanité chres-
tienne...
Et la vieille fille bouchonnoyt et reboistoyt ce bon ieune homme,
en suppliant saincte Maiie Ægyptienne de l'ayder à ravitailler ce
i64 les contes DROLATIQUES
mary qui iuy tomboyt tout amoureux du ciel, lorsque tout à coup,
en resguardant le mort qu’elle reschaufFoyt charitablement, elle
creut veoir un légier mouvement d’yeulx alors mit la main au
cueur de l’homme et le sentit battre foiblement. Enfin, aux chaleurs
Le jeune homme remua, revint plus vivant.
du lict, de l’affection, et par la température des vieilles filles, qui
est bien la plus bruslante de toutes les bouffées parties des déserts
affricquains, elle eut la ioye de rendre la vie à ce beau et bon bra-
guard qui, par cas fortuit, avoyt esté trez-mal pendu.
— Voilà comment les bourreaux me servent! dit Loys unze en
riant.
-- Ha! dit la Beaupertuys, vous ne le ferez pas rependre, il est
trop ioly.
— L’arrest ne dict pas qu’il sera pendu deux foys ; mais il espou-
sera la vieille fille...
De faict, la bonne demoiselle alla, d’ung pied pressé, quérir ung
maistre myre, bon barbier, qui demouroyt en l’abbaye, et le
ramena vitement. Aussitost il print sa lancette, saigna le ieune
homme, et, comme le sang ne sortoyt point :
LES lOYEULSETEZ DU ROY
i65
— Ah! dit-il, il est trop tard, le transbordement du sang dans
les poumons est faict!
Mais tout à coup ce bon ieune sang goutta ung petit, puis vint
en abundance, et l’apoplexie chanvreuse, qui n’estoyt qu’esbau
chiée, feut arrestée en son cours. Le ieune homme remua, devint plus
vivant ; puis il tomba, par le vœu de la nature, dans ung grant affais¬
sement et profonde attrition, prostration des chairs et flasquositez
du tout. Ores, la vieille fille, qui estoyt tout yeulx, et suivoyt les
grans et notables changemens qui se faisoyent en la personne de
ce mal pendu, print le barbier par la manche, et luy monstrant le
piteux cas par une œillade curieuse luy dit :
— Est-ce que doresenavant il sera ainsy?
— En-da! bien souvent, respondit levéridicque chirurgien.
— Oh! il estoyt bien plus gentil, pendu.
A ceste parole, le Roy s’esclata de rire. Le voyant par la croi¬
sée, la fille et le chirurgien eurent grant paour, veu que ce rire
Il n’aymoyt à rencontrer ni potences ni vieilles femmes.
leur sembloyt ung second arrest de mort pour leur paouvre pendu.
Mais le Roy tint parole et les maria. Puis, pour que iusticc feust,
il donna le nom de sieur de Mortsauf à l’espoux, en lieu et place
de celluy qu'il avoyt perdu dessus l’eschaftaud. Comme la Gode-
i66
LES CONTES DROLATIQUES
grand avoyt une trcz-ample panneréc d’escuz, ils feirent une bonne
famille de Touraine, laquelle subsiste encore en grant honneur,
veu que M. de Mortsauf servit trez-fideliement Loys unze en
diverses occurrences. Seulement, il n'aymoyt à rencontrer ni
potences ni vieilles femmes, et iamais plus ne voulust recepvoir
d’assignations amoureuses pour la nuict.
Cecy nous apprend à bien vérifier et recognoistre les femmes,
et ne point nous tromper sur la différence locale qui existe entre
les vieilles et les ieunes, veu que, si nous ne sommes pas pendus-
pour nos erreurs d’amour, il y ha tousiours quelques larges
risques à courir.
Surprise.
'à
La Coimcstablc
Le connestable d’Armignac
espousa, par ambition de
haulte fortune, la comtesse
Bonne, qui s'estoyt déià trez-
proprement enamourée du
petit Savoisy, fils du cham¬
bellan à monseigneur le Roy Charles sixiesme.
Le connestable estoyt ung rude homme de guerre, piteux de
mine, vieulx de peau, grantement poilu, disant tousiours des
paroles noires, tousiours occupé de pendre, tousiours en sueur
i68
LES CONTES DROLATIQUES
de batailles ou resvant à stratagesmes aultres que ceulx d’amour.
Aussy, ce bon souldard, peu soulcieux d’espicer le ragoust du
mariaige, usoyt de sa gente femme en homme qui pense à visées
plus haultes; ce que les dames ont en une saige horreur, veu que
elles n’ayment point à avoir les solives du lict pour seuls iuges de
leurs mignardises et bons coups.
Doncques, la belle comtesse, dès qu’elle feut connestablée, n’en
mordit que mieulx à l’amour dont elle avoyt le cueur encumbré
pour le susdict Savoisy; ce que veit bien le compaignon.
Voulant tous deux estudier mesure musicque, ils eurent bientost
accordé leurs lues ou deschiffré le grimoire ; et ce feut chouse
apertement démonstrée à la royne Isabelle que les chevaulx de
Savoisy estoyent plus souvent establez chez son cousin d’Armi-
gnac qu’en l’hostel Sainct-Paul, où demouroyt le chamberlan,
depuis la destruction de son logiz, faicte par ordre de l’Univer¬
sité, comme ung chascun sçayt.
Geste preude et saige princesse, redoutant par advance quelque
fascheux estrif pour Bonne, d’autant que ledict connestable ne
chailloyt pas plus à iouer de sa lame que prebstre à donner ses
bénédictions, ladicte Royne, fine à dorer comme une dague de
plomb, dit un iour en sortant de Vespres à sa cousine, qui prenoyt
de l’eau benoiste avec Savoisy :
— • Ma mye, ne voyez-vous point du sang dedans ceste eaue?
— Bah ! lit^Savoisy à la Royne, l’amour ayme le sang, madame !..*
Ce que ladicte Royne trouva fort bien respondu et le mit en
escript, puis plus tard en action, lors que son seigneur Roy navra
ung sien amant dont vous verrez poindre la faveur dans cettuy
conte.
Vous sçavez, par maintes expérimentations, que, durant le
prime vère de l’amour, ung chascun des deux amans ha tousiours
en grant paour de livrer le mystère de son cueur; et, tant par fleur
de prudence, tant pour l’amusement que donnent les doulces tru-
pheries de la guallantise, ils louent à qui mieulx se mussera. Puis
ung iour d’oubli suffict pour enterrer toutes les saigesses passées.
La paouvre femme se prend en sa ioye comme en ung lasset; son
amy signe sa présence ou parfoys un adieu par quelques vestiges
La connestable d'Armignac.
CON'TES DROLATIQUES.
î70 LES CONTES DROLATIQUES
de braguettes, escliarpes ou espérons laissez par ung hazard fatal;
et vécy ung coup de dague qui trenche la trame si guallamment
ouvraigée par leurs délices dorées. Mais, quand pleins sont les
iours, point ne faut faire la moue à la mort; et l’espée des marys
est ung beau trespas de guallanterie, s’il y ha de beaulx trespas !
Ainsy debvoyent finer les belles amours de la connestable.
Ung matin que monsieur d’Armignac avoyt ung morceau de
bon temps à prendre par la fuite du duc de Bourgongne, lequel
quittoyt Lagny, le connestable doncques s’advisa de soubhaiter
bon iour à sa dame, et la voulut resveigler d’une fasson assez
doulce pour qu’elle ne se faschast point; mais elle, embourbée
dans les grasses sommeilleries de la matinée, respondit au geste
sans lever les paupières :
— Laisse-moy doncques, Charles !
— Oh! oh! feit le connestable, oyant ung nom de sainct qui
n'estoyt point de ses patrons, i’ay du Charles dans la teste.
Lors, sans touchier à sa femme, il saulta hors du lict et monta,
le visaige en flamme et l’espée nue, à l’endroict où dormoyt la
chamberière de la comtesse, se doubtant que ladicte servante
mettoyt les mains à ceste besongne.
— Ah ! ah ! gouge d’enfer, luy cria-t-il pour commencer le
déduict de sa cholère, dis tes pastenotres, car ie vais te tuer sur
l'heure, à cause des menées du Charles qui vient léans.
— Ah! Monseigneur, respondit la femme qui vous ha dict cela?
— Sois ferme que ie te deftais sans rémission, si tu n’advoues
les moindres assignations données, et en quelle manière elles
s’accordoyent; si ta langue se tortille, si tu bronches, ie te cloue
avecques mon poignard. Parle !
— Clouez-moy, respartit la fille, vous ne sçaurez rien!
Le connestable, ayant mal prins ceste excellente response, la
cloua net, tant le courroux l’eschauftbyt; puis revint en la chambre
de sa femme, et dit à son escuyer qu’il rencontra par les degrez
tout esveiglé aux aboys de la fille :
— Allez là-hault, i’ay corrigé ung peu fort la Billette.
Devant qu’il reparust en présence de Bonne, il alla prendre son
fils, lequel dormoyt comme ung enfant, et le traisna chez elle
LA CONNESTABLE
171
avecques des fassons peu mignonnes. La mère ouvrit les yeulx, et
bien grans, comme pensez, aux cris de son petit; puis feut grante-
ment esmeue en le voyant aux mains de son mary, lequel avoyt la
dextre ensanglantée et gectoyt ung resguard rouge à la mère et
au fils.
— Qu’avez-vous ? dit-elle.
— Madame, demanda l’homme de briefve e.xécution, cet enfant
est-il yssu de mes reins ou de ceulx à Savoisy, vostre amy?...
Sur ce proupos. Bonne devint pasle, et saulta sur son fils
comme une grenouille effrayée qui se lance à l’eaue.
— Ail ! il est bien à nous, fit-elle.
_ Oh! oh! feit le connestable, i’ay du Charles dans la teste!
— Si vous ne voulez pas veoir rouler sa teste à vos pieds, con¬
fessez-vous à moy, et respondez droict. Vous m avez adioinct uug
lieutenant?
173 LES CONTES DROLATIQUES
— Oui-da !
— Quel est-il?
— Ce n’est point Savoisy, et ie ne diray iamais le nom d’ung
homme que ie ne cognois pas.
Le Connestable la cloua net.
Là-dessus, le connestable se leva, print sa femme par le bras
pour luy trencher la parole d’ung coup d’espée ; mais elle, Viy
gectant ung resguard impérial, s’escria :
— Oh bien, tuez-moy, mais ne me touchez plus !
— V'oua vivrez, respartit le mary, pour ce que ie vous réserve
ung chastiment plus ample que la mort.
Et redoublant les engins, pièges, arraizonnemens et artifices
familiers aux femmes en ces cas fortuits dont elles estudient, nuict
et iour, les variantes, à part elles ou entre elles, il se despartit sur
ceste rude et amère parole. 11 alla incontinent interroguer ses
serviteurs.^ leur monstrant une face divinement terrible; aussy tous
LA CONNESTABLE 173
luy respondirent comme à Dieu le Père au iour darrenier, quand
ung chascun de nous fera son compte.
Nul d’iceulx ne sceut le sérieux meschief qui estoyt au tresfunds
de ces sommaires interroguatoires et astucieuses interlocutions ;
mais, de tout ce qu’ils dirent, par le connestable feut conclud que
aulcun masle du logiz n’avoyt mis le doigt dedans la saulce,
horsmis ung de ses chiens qu’il trouva muet, et auquel il avoyt
donné commission de veigler aux iardins. Alors, le prenant dans
ses mains, il l’estoufta de raige. Ce faict l’incita péripathéticque-
ment à supposer que le sous-connestable venoyt en son hostel par
le iardin, qui avoyt pour toute yssue une poterne donnant sur le
bord de l’eaue. Besoing est de dire à ceulx qui en ignorent la
situation de l’hostel d’Armignac, lequel tenoyt un emplacement
notable près les maisons royales de Sainct-Paul. Sur ce lieu feut
üh bien! tuez-moy, mais ne me touchez plus!
depuis basty l’hostel des Longueville. Ores, quant à présent, le
logiz d’Armignac avoyt ung porche de belle pierre en la rue
Sainct-Antoine ; estoyt fortilié de tout poinct et les haults murs
du costé de la rivière, en face l’isle aux Vasches, en l’cndroict où
174 les contes drolatiques
est maintenant le port de la Gresve, estoyent guarnis de tourelles.
Le dessin de ce s’est veu longtemps chez le sieur cardinal Duprat,
chancelier du Roy. Le connestable vuyda sa cervelle; et au fund,
parmi ses plus belles embusches, tria la meilleure et l’appropria
si bien au cas eschéant, que force estoyt au guallant de s'y prendre
comme lièvre dans ung collet.
— Par la mort-Dieu ! dit-il, mon bailleur de cornes est prins, et
i’ai le temps de resver à sçavoir comment ie l’accommoderai.
Vécy l’ordre de bataille que ce bon capitaine poilu, qui faisoyt
si grosses guerres au duc Jean-sans-Peur, commanda pour donner
bassault à son ennemi secret. Il print bon numbre de ses plus
affectionnez et adroits archiers, les aposta dedans les tours du
quay, en leur ordonnant soubz les plus griefves poiiies de tirer,
sans aulcune distinction de gens, horsmis la connestable, sur les
personnes de sa maison qui feroyent mine de sortir des iardins et
d’y laisser entrer nuictamment ou de iour le gentilhomme aymé.
Autant en feut faict du costé du porche, en la rue Sainct-Antoine
Les serviteurs, mesmes le chapelain, eurent consigne de ne
point yssir du logis soubz peine de mort. Puis, la garde des deux
ffancs de l’hostel ayant esté commise à des souldards de sa com-
paignie d’ordonnance, lesquels eurent charge de faire bonne
guette dans les rues latérales, force estoyt que l’amant incogneu,.
auquel le connestable estoyt débiteur de sa paire de cornes, feust
saisy tout chauld, quand, ne saichant rien, il s’en viendroyt, à
l’heure accoustumée de l’amour, planter insolemment son estendard
au cueur des appartenances légitimes dudict seigneur comte.
C’estoyt une chausse-trappe où debvoyt tomber le plus fin homme,,
à moins d’estre aussy sérieusement protégé de Dieu que le bon
sainct Pierre le feut par le Saulveur quand il l’empescha d’aller
au fund de l’eau, le iour où ils eurent phantaisie d’essayer si la
mer estoyt aussy solide que le planchierdes vasches.
Le connestable avoyt affaire à ceulx de Poissy et debvoyt se
mettre en selle après le disner, en sorte que, cognoissant ce dessein,
la paouvre comtesse Bonne s’estoyt advisée, dès la veille, de
convier son ieune serviteur à ce îoly duel où tousiours elle estoyt
la plus, forte.
LA CONNESTABLE
175
Pendant que le connestable faisoyt à son hostel une ceincture
d’yeulx et de mort et embusquoyt des gens à luy, près la poterne,
pour happer le guallant à la sortie, ne saichant d’où il toraberoyt,
la connestable ne s’amusoyt point à lier des pois ou à veoir des
vasches noires dans les charbons.
D’abord, la chamberière clouée se descloua, puis, se traisnant
chez sa maistresse, elle luy dit que le seigneur cocqu ne sçavoyt
rien; et, devant que de rendre son aame, elle resconforta sa chiere
maistresse, en luy donnant pour seur que elle pourroyt se fier en
sa sœur, laquelle estoyt lavandière en l’hostel, et d’acabit à se
laisser hacher menu comme chair à saucisse pour complaire à
176 LES CONTES DROLATIQUES
Madame; que elle estoyt la plus adroite et miesvre commère du
quartier, et renommée depuis les Tournelles iusqu’à la Croix-du-
Trahoir, parmy les-gens de menu, comme fertile en inventions
pour les cas pressez de l’amour.
Lors, tout en desplourant le trespas de sa bonne chamberière,
la comtesse manda la lavandière, luy feit quitter ses buées et se
mit avecques elle à retourner le bissac aux bons tours, voulant
saulver Savoisv au prix de tout son heur à venir.
Et d’abord, les deux
femelles délibérèr(?tit de
luy faire sçavoir les soup¬
çons du seigneur de léans,
et de l’engaigier à se tenir
coi.
Vécy doncques la bonne
lavandière qui s’encharge
de buée comme ung mu¬
let, et veultyssir de l’hos-
tel. Mais, au porche, elle
treuva ung homme d’ar¬
mes, lequel feit la sourde
aureille à toutes les con¬
troverses de la buandière.
Alors, elle se résolut, par un espécial dévouement, de prendre
le souldard par son endroict foible, et l’esmoustilla par tant
de mignardises, qu’il ioua trez-bien avecques elle, quoiqu’il feust
houzé comme pour aller en guerre ; mais, après le ieu, point ne
voulut la laisser aller en la rue, et, encores qu’elle essayast de
se faire sceller ung passe-port par quelques-ungs des plus beaulx,
les croyant plus guallans, nul des archiers, gens d’armes et aultres,
n’osa lui ouvrir ung seul des pertuys les plus estroits du logiz.
— ■ Vous estes des meschans et des ingrats, leur dit-elle, de ne
pas me rendre la pareille.
Heureusement, à ce mestier, elle s’enquit de tout, et revint en
grant haste près de sa maist^esse, à qui elle raconta les estranges
machinations du comte.
Les souldards ayant charge de faire bonne guette.
CONTES DROLATIQUES.
î:3 les contes drolatiques
Les deux femmes recommencèrent à tenir conseil, et n’eurent
pas tant seulement devisé le temps de chanter deux Alléluia sur
cet appareil de guerre, de guettes, deffenses, ordres et disposi¬
tions équivocques, sourdes, spécieuses et diabolicques, que elles
recogneurent, par le sixiesme sens dont toute femelle est guarnie,.
l’espécial dangier qui menassoyt le paouvre amant.
Madame, ayant bientost sceu que elle seule avoyt licence de
sortir du logiz, se hazarda vitement à proufficter de son droict ^
mais elle n’alla pas siloingque le gectd’ungcrannequin, veu que le
connestable avoyt commandé à quatre de ses paiges d’estre tous-
'ours en debvoir d’accompagner la comtesse, et à deux enseignes
de sa compaignie de ne la point quitter.
Lors la paouvre connestable revint à sa chambre, en pleurant
autant que plourent ensemble toutes les Magdeleines qu’on veoit
cz tableaux d’ecclise.
— Las! disoyt-ellc, mon amant va doneques estre desconfit, et
plus ne le verray!... luy qui estoyt si doulx de paroles, si gracieux
au déduict! Geste belle teste qui ha si souventes foys reposé sur
mes genoilz sera doneques meurdrie !...
Comment! ie ne sçauroys gecter à mon mary une teste vuyde
et de nul prix, en place de ceste teste pleine de charmes et de
valeur!... une teste orde, pour une teste perfumée! une teste
haïe, pour une teste d’amour!.,.
— Ha! madame, s’escria la lavandière, si nous faisions pouiller
des vestemens d'homme noble au fils du queux, lequel est fol de
moy et m’ennuye bien fort, puis que, l’ayant ainsi accoustré, nous
le bouttions dehors par la poterne?
Là-dessus, les deux femmes s'entre-resguardèrent d’un œil as¬
sassin en diable.
— Ce guaste-saulce, reprint-elle, une foys occiz, tous ces soul-
dards s’envoleroyent comme des grues.
— Oui, mais le com;e ne recognoistra-t-il pas le marmiteux?
Et la comtesse se congnant au cueur, s’escria en branslant le
chief :
— - Non! non! ma mye, icy, c'est du sang noble qu’il faut verser,
seuls espargne aulcunc.
LA CONNESTABLE 179
Puis elle pensa ung petit, et, saultant de ioye, elle accola tout à -
coup la lavandière en disant :
— Pour ce que i’ay saulvé mon amy par ton conseil, ie te solde-
I ray ceste vie iusques à ta mort.
Sur ce, la comtesse seichia ses pleurs, se fît ung visaige de
fiancée, prit son aumosnière, son livre d’Heures, et devalla vers
j 1 ecclise de Sainct-Paul, dont elle entendoyt sonner les cloches,
veu que la darrenière messe alloyt se dire. Ores, à ceste belle dc-
La bonne lavandière.
votion ne failloyt iamays la connestable, en femme noiseuse comme
toutes les dames de la court. Aussy nommoyt-on ceste messe la
messe attornée, pour ce que il ne s’y rencontroyt que muguets,
beaulx fils, ieunes gentilshommes et femmes bien gorgiasées de
haults perfums; brief, il ne s'y voyoyt point de robbes qui ne
feussent armoiriées, ni d'esperons qui ne feussent dorez.
Doncques, la comtesse Bonne s’y départit, laissant à l'hostel la
buandière bien esbahie et cnchargiée d’avoir l’œil au grain; puis
vint en grant pompe à la paroisse, accompaignée de ses paiges, de
deux enseignes et gens d’armes.
11 est occurrent de dire que, parmi la bande de iolis chevaliers
qui frétilloyent dans l’ecclise autour des dames, la comtesse en
i8o LES CONTES DROLATIQUES
avoyt plus dliug dont elle faisoyt la ioye, et qui s’estoyt adonné
de cueur à elle, suivant la coustume du icune aage, où nous en
couchons tant et plus sur nos tablettes, seulement à ceste fin d’en
conquester au moins une sur le grant numbre.
De ces oiseaulx de line proye, lesquels ouvroyent tousiours le
bec et resguardoyent plus souvent à travers les bancs et les paste-
nostrcs que devers fautcl et les prcbstres, il y en avoyt ung au¬
quel la comtesse faisoyt par toys raumosne d’un coup d’ceil, pour
Messyre le Connestable.
ce quïl estoyt moins vétillant et plus profundément entrcprins que
tous aultres.
Celuy-là se tenovt coi, tousiours collé au mesme pilier, n’en
bougeant point, et vrayment ravy de la seule veue de la dame qu’il
avoyt csleue pour sienne. Son pasle visaige estoyt doulcement
mélancliûlisé. Sa physionomie faisoyt preuve d’ung cueur bien es-
tofPé, ung de ceulx qui se nourrissent d’ardentes passions et
s’abyment délicieusement dans les désespérances d'ung amour sans
advenir. De ces gens, il y en ha peu, pour ce que, d’ordinaire, on
ayme plus ceste chouse que vous sçavez que les félicitez in-
cogneues gisant et florissant au tresfund de l'ame.
Ce dict gentilhomme, encores que ses vcstcmcns feusscnt de
LA COXXESTABLE
bonne fasscn et propres
et simples, ayant mcsmcs
ung certain goust respandu
dans les agencenicns, scm-
bloyt à la connestable
debvoir estre ung paouvre
chevalier querant fortune
et venu de loing avecques
sa cappe et son espée pour
tout potaige. Aussy, tant
par soupçon de sa secrette
misère ; tant pour ce qu’elL
en estoyt bien aymée; ung
peu pour ce qu'il avoyt
bonne contenance, beaulx
cheveulx noirs, bien longs,
belle taille, et qu’il restoyt
humble et soubmis à tout,
la connestable luysoubhai-
toyt la faveur des femmes
et de la fortune. Puis, pour
ne point chommer de gual-
lans, et par ung pensier de
bonne mesnaigiere, elle le
reschauffoyt, suivant scs
phantaisies, par quelques
menus suffraiges, petits
resguards, qui serpentoyent
devers luy comme de mor-
dans aspics; se mocquant
de tout riicur . de ceste
ieune vie, en princesse accoustumée à iouer des obiects plus
prétieux que n’cstoyt ung simple chevalier. En elfect, son mary,
le connestable, hasardoyt le royaulme et tout, comme vous feriez
d’ung teston au picquet.
Finablement, il n’y avoyt pas plus de trois iours que, au deshu-
II cheut en ungr amour vray.
î82 LES CONTES DROLATIQUES
chier des Vespres, la connestable, monstrant de l’œil à la Royne
ce poursuivant d’amour, se print à dire en riant :
— Voilà ung homme de qualitez.
Ce mot resta dans le beau languaige. Plus tard, il devint une
fasson de désigner les gens de la Court. Ce feut à la connestable
d’Armignac et non à d’aultres sources que le françoys feut rede¬
vable de ceste iolye expression.
Par cas fortuit, la comtesse avoyt rencontré vray à l’endroict du
gentilhomme. C’estoyt ung chevalier sans bannière qui avoyt nom
Julien de Boys-Bourredon, lequel, n’ayant pas hérité sur son fief
assez de bois pour se faire mesmes ung cure-dent, et ne se cognois-
sant pas de plus beaulx biens que la riche nature dont sa deffuncte
mère l’avoyt guarni fort à proupos, conceut d’en tirer rente et
prouffict à la Court, saichant combien les dames y estoyent
friandes de ces bons revenus, et les prisent hault et chier quand
ils peuvent tousiours estre perceus sans faulte entre deux soleils.
Il y ha beaucoup de ses pareils qui ont ainsy prins l’estroite voye
des femmes pour faire leur chemin ; mais, luy, loing de mettre son
amour en coupes réglées, despensa le funds et tout, si tost que,
venu à la messe attornée, il veit la triomphale beaulté de la com¬
tesse Bonne. Alors, il client en ung amour vray, lequel feut gran-
îenient de mise pour ses escuz, veu qu’il en perdit le boire et le
mangier.
Ceste amour est de la pire espèce, pour ce qu’il vous incite à
l’amour de la diette, pendant la diette de l’amour; double maladie
dont une suffit à estaindre ung homme.
Voilà quel estoyt le ieune sire auquel avoyt songié la bonne
connestable, et vers lequel elle venoyt vite pour le convier à
mourir.
En entrant, elle vit le paouvre chevalier qui, fidelle à son plai¬
sir, l’attendoyt, le dos au pilier, comme ung souffreteux aspire au
soleil, au printemps, à l’aurore. Alors, elle destourna la veue et
voulut aller à la Royne pour en requérir assistance en ce cas
desespéré, car elle eut pitié de son amant; mais ung des capitaines
luy dit avecques une grant teincte de respect :
Madame, il y ha ordre de ne pas vous laisser la licence de
LA CONNESTABLE
183
parler à femme ou homme, quand mesmcs ce seroyt la Royne ou
vostre confesseur. Et comptez que nostre vie à tous est au ieu.
— Vostre estât, respondit-elle, n’est-il doncques pas de mourir>
— Et aussy d’obéir, repartit le souldard.
Doncques la comtesse se mit en oraison à sa place accoustumée ;
et, resguardant encores son serviteur, elle luy treuva la face plus
maigre et plus creuse que iamais elle n’avoyt esté.
— Bah! se dit-elle, i’auray moins de soulcy de son trespas. Il
est quasi-mort.
Sur cette paraphrase de son idée, elle gecta audict gentilhomme
une de ces oeillades chauldes qui ne sont permises qu’aux prin¬
cesses et aux galloises; et la faulse amour dont tesmoignèrent
ses beaulx yeulx fit ung bon mal au guallant du pilier. Qui
n’ayme pas la chaloureuse attaque de la vie alors qu’elle afflue
ainsy autour du cueur et y gonfle tout? La connestable cognent,
avecques ung plaisir tousiours neuf en l’aame des femmes, l’omni¬
potence de son magnificque resguard, à la response que feit le
chevalier sans rien dire. Et, de faict, la rougeur dont sesioues s’em¬
pourprèrent parla mieulx que les meilleures paroles des orateurs
grecs et latins, et feut bien entendue aussy. Ace doulx aspect, la
comtesse, pour estre seure que ce n’estoyt point un ieu de nature,
I84 les contes drolatiques
print plaisir à expérimenter iusqu’où alloyt la vertu de scs yeulx. Et,
après avoir bien chauffé plus de trente foys son serviteur, elle s’af¬
fermit dans la créance qu’il pourroyt bravement mourir pour elle.
Geste idée latouchia si fort, que, par trois reprinses, entre ses orai¬
sons, elle fcut chastouillée du désir de luy mettre en ungtas toutes
les ioyesderhomme,etde les luyrésouldre enungsenl gect d’amour,
afffn de ne point estre reprouchée un iour d’avoir dissipé non-
seulement la vie, mais aussy le bonheur de ce gentilhomme.
Lorsque l’officiant se retourna pour chanter Y Aïlez-vous-en à ce
beau troupeau doré, la conncstable sortit par le costé du pilier
où estoyt son courtizan, passa devant
luy, tascha de luy insinuer par ung bon
coup d’œil le dessein de la suivre; puis,
pour l’aiTermir dans l’intelligence et
interprétation significative de ce légier
appel, la fine commère se revira ung
petit après l’avoir dépassé, pour de
rechief requérir sa compaignic. Elle le
veit qui avoyt ung peu sailly de sa place
et n’osoyt s’advancer, tant modeste il
estoyt; mais, sur ce darrenier signe, le
gentilhomme, seur de n’estre point oultrecuydant, se mesla dans
le cortège, à pas menus et peu bruyans, comme ung cocquebin qui
ha paourde se produire en ung de ces bons lieux cju'on dict maul-
vais. Et, soit qu’il marchast arrière ou devant, à dextre ou à
senestre,tousiourslaconnestable luylaschioyt ung luysantresguard
pour l’appaster davantaige et mieulx l'attirer à elle, comme ung
pescheur qui doulccment haulselefil affinde soubzpeserle gouion.
Pour estre brief, la comtesse feit si bien le mestier des filles de ioye
quand elles travaillent pour amener l’eaue benoiste en leurs moulins,
qu’eussiez dict que rien ne ressemble tant à une pute qu’une femme
de haulte naissance. Et, de faict, en arrivant au porche de son
hostel, la connestable hésita d’y entrer; puis, derechief, destourna
le visaige vers le paouvre chevalier pour l’inviter à l’accompaigncr,
en luy descochant une œillade si diabolicque, qu’il accourut à la
royne de son cueur, se cuydant appelé par elle. Aussitost, la con-
Le sire de Savoisy.
Ils assaillirent Savoisy iouxte la croisée de la comtesse.
:4
CONTES DROLATIQUES.
i86
LES CONTES DROLATIQUES
tesse luy offrit la main, et tous deux, bouillans et frissonnans par
causes contraires, se treuvèrent en dedans du logiz. A ceste male
heure, madame d’Armignac eut honte d’avoir faict toutes ces putai-
neries au prouffict de la mort, et de trahir Savoisy pour le mieulx
saulver; mais ce légier remords estoyt aussi boiteux que les gros,
et venoyt tardivement. Voyant tout mis au ieu, la connestable s’ap¬
puya bien fort sur le bras de son serviteur et luy dit :
— Venez viste en ma chambre, car besoing est que ie vous
parle...
Et luy, ne saichant point qu’il s’en alloyt de sa vie, ne treuva
pas de voix pour respondre, tant l’espoir d’ung prochain bonheur
l’estouffait. Quand la lavandière veit ce beau gentilhomme si vite-
ment pesché :
— En-da! fît-elle, il n’y ha que les dames de la court pour de
telles besongnes.
Puis elle considéra ce courtizan par une salutation profonde où
se peignoyt le respect ironicque deu à ceulx qui ont le grant cou-
raigc de mourir pour si peu de chouse.
— Picarde, fit la connestable en attirant à elle la lavandière par
la cotte ie ne me sens point la force de lui advouer le loyer dont
ie vais payer son muet amour et sa belle croyance en la loyaulté
des femmes...
— Bah ! madame, pourquoy luy dire ? Renvoyez-le bien content
par la poterne. Il meurt tant d’hommes à la guerre pour des riens!
celluy-là ne sauroyt-il mourir pour quelque chouse? l’en referay
un aultre, si cela peut vous consoler.
— Allons' s’escria la comtesse, ie vais tout luy dire. Ce sera la
punition de mon péché...
Cuydant que sa dame accordoyt avecques la meschine quelques
menues dispositions et chouses secrettes pour n’estre point trou¬
blée dans le discours qu’elle luy promettoyt, l’amant incogneu se
tenoyt discrettement à distance en resguardant les mousches.
Cependant, il pensoyt que la comtesse estoyt bien hardie ; mais
aussy, comme auroyt faict mesnies ung bossu, il treuva mille
raisons de la iustifier, et se creut bien digne d’inspirer une telle folie.
11 estoyt dans ses bonnes pensées, quand la connestable ouvrit l’huy.s
LA COXNESTABLE
187
de son pourpriz et convia son chevalier de l'y suivre. Là, ceste
puissante dame déposa tout l’appareil de sa liaulte fortune, et
devint simple femme en tombant aux pieds de ce gentilhomme.
— Las! beau sire, dit-elle, ie suis en grant faulte à vostre
esguard. Écoutez. A vostre départie de ce logiz, vous treuverez la
mort... L’amour dont ie suis affolée pour un aultre m’ha esblouye ; .
et, sans que vous puissiez tenir sa place icy, vous avez la sienne
à prendre devant ses meurtriers. Vécy la ioye dont ie vous ay prié.
— Ah ! respondit Boys-Bourredon en enterrant au fund de son
-cueur ung sombre désespoir, ie vous rends graaces d’avoir usé de
moy comme d’ung bien à vous appartenant... Oui, ie vous ayme
tant, que, tous les iours, ie resvoys à vous offrir, à l’imitation des
dames, une chouse qui ne se puisse donner qu’une foys ! Ores
doncques, prenez ma vie !
Et le paouvre chevalier, en ce disant, la resguardoyt d'ung coup
pour tout le temps qu’il auroyt eu à la veoir pendant de longs
iours. Entendant ces braves et amoureuses paroles. Bonne se leva
soudain ;
— Ah ! n’estoyt Savoisy, que ie t’aymeroys ! dit-elle.
i88 LES CONTES DROLATIQUES
— Las ! mon sort est doncques accomply, repartit Boys-Bour-
redon. Mon horoscope prédict que ie mourrai par ramour d’une
grant dame. Ah ! Dieu ! feit-il en empoignant sa bonne espée, ie
Vécy le sire de Savoisy qui entre.
vais vendre chier ma vie; mais ie mourray content en song'ant que
mon trespas asseure l’heur de celle que i'ayme ! le vivrai mieulx eu
sa mémoire qu'en réalité.
Au vcü du geste et de la face brillante de cet homme de cou-
raigc, la connestable feut férue en plein dans le cueur. Mais
bientost elle feut picquée au vif de ce qu’il sembloyt vouloir la
quitter, sans mesmes requérir d’elle une legiere faveur.
— Venez que ie vous arme, luy dit-elle en faisant mine de
l'accoller.
— Ha ! ma dame, respondit-il en mouillant d’ung légier pleur le
feu de scs yeulx, voulez-voys rendre ma mort impossible, en
attachant ung trop grant prix à ma vie ?
— .i-ilons ! s’escria-t-elle domptée par ceste ardente amour, ie ne
sçays la tin de tout cecy ! mais viens. Après, nous irons périr tous
à la poterne !
Mesme flamme embrazant leurs cueurs, mesine accord ayant
sonne pour tous deux, ils s’entre-accollcrent de la bonne fasson,
et, dans le délicieux accez de ceste folle fiebvre que vous cognois-
sez, i'espère, ils tombèrent en ung profund oubli des dangiers de
Savoisy, des leurs, du connestable, de la mort, de la vie et de
tout.
Pendant ce, les gens de guette au porche estoyent allez Infor-
LA CONNESTABLE
189
mer le connestable de la venue du guallant, et luy dire comment
l’enraigé gentilhomme n’avoyt tenu compte des oeillades que,
pendant la messe et durant le chemin, la comtesse luy avoyt gec-
tées à celle fin de l’empeschier d’estre desconfit. Ils rencontrèrent
leur maistre en grant haste d’arriver à la poterne, pour ce que, de
leur costé, ses archiers du quay l’avoyent aussy huchié, de loing,
luy disant ;
— Vécy le sire de Savoisy qui entre.
Et, de faict, Savoisy estoyt venu à l’heure assignée; et, comme
font tous les amans, ne pensant qu’à sa dame, il n’avoyt point veu
les espies du comte, et s’estoyt coulé par la poterne. Ce conllict
d’amans l'eut cause que le connestable arresta tout court les
_ V'ous avez tué uug' innocent, respondit la comtesse.
paroles de ceulx qui venoyent de la rue Sainct-Anthoine, en leUi
disant avccques ung geste d’authorité qu ils ne s advisèrent pas de
contredire.
igo lls contes drolatiques
le sçays que la beste
est prinse !...
Là-dessus, tous se gec-
tèrent à grant bruict par la
SLisdicte poterne en criant :
— A mort ! à mort !
Et gens d’armes, archiers,
connestable, capitaines, tous
coururent sus à Charles Sa-
voisy, filleul du Roy, lequel
ils assaillirent iouxte la croi¬
sée de la comtesse; et, par
ung cas notable, les gémis-
semens du paouvre ieune
homme s’exhalèrent doulou¬
reusement meslez aux hur-
lemens des souldards, pendant les soupirs passionnez et les
cris que poulsoyent les deux amans, lesquels se hastèrent en
grant paour.
— Ah ! feit la comtesse en blanchissant de terreur, Savoisy
meurt pour moy !
— Mais ie vivray pour vous, respondit Boys-Bourredon, et me
treuveray encores bien heureux en payant mon bonheur du prix
dont se paye le sien.
— Mussez-vous dedans ce bahut, cria la comtesse; i’entends le
pas du connestable.
Et, de faict, mon sieur d’Armignac se monstra bien tost,
avecques une teste à la main, et, la posant toute sanglante sur le
hault de la cheminée .
— ’V’écy, madame, dit-il, ung tableau qui vous endoctrinera sur
les devoirs d’une femme envers son mary.
— Vous avez tué ung innocent, respondit la comtesse sans
paslir; Savoisy n’estoyt point mon amant.
Et, sur ce dire, elle resguarda fièrement le connestable avecques
ung visaige masqué de tant de dissimulation et d’audace féminines,
que le mary resta sot comme une fille qui laisse eschapper quelque
— Mais ie vivray pour vous!
La conxestable
iqi.
note d’en bas devant une nombreuse conipaignie, et il feut en
Cioubte d’avoir faict ung malheur.
— A qui songiez-vous doncques ce matin? demanda-t-il.
— le resvois du Roy, fît-elle.
— Et doncques, ma mye, pourquoy ne pas me l’avoir dict ?
— M ’auriez-vous creue, dans la bestiale cholère où vous estiez?
Le connestable se secoua l’aureille et reprint :
— Mais comment Savoisy aVoyt-il une clef de nostre poterne ?
— Ah ! ie ne sçays pas, dit-elle briefvement, si vous aurez pour
moy l’estime de croire ce que i’ay à vous respondre.
Et la connestable vira lestement sur ses talons, com'me girouette
tournée par le vent, faisant mine d’aller vacquer aux affaires du
mesnaige. Pensez que M. d’Armignac feut grantement embarrassé
de la teste du paouvre Savoisy, et que, de son costé, Boys-Bour-
redon n’avoyt nulle envie de tousser, en entendant le comte qui
grommeloyt tout seul des paroles de toute sorte. Enfin, le con¬
nestable frappa deux grands coups sur la table et dit :
— le vais tomber sur ceulx de Poissy !
Puis il se départit, et, quand la nuict feut venue, Boys-Bourre-
don se saulva de l’hostel sous un déguisement quelconque.
— le vais tomber sur ceulx de Poissy
Le paouvre Savoisy feut moult plouré de sa dame, qui avoyt
faict tout le plus qu’une femme peut faire pour délivrer un amy;
et, plus tard, il feut mieulx que plouré, il feut regretté, veu que la
T92
Li:S CONTES DROLATIQUES
connestable ayant raconté ceste adventure à la royne Isabeau,
celle-cy desbaucha Boys-Bourredon du service de sa cousine et
le mit au sien propre, tant elle feut touchiée des qualitez et du
ferme couraige de ce gentilhomme.
Boys-Bourredon estoyt ung homme que la Mort avoyt bien
recommandé aux dames. En effect, il se benda si fièrement contre
tout, dans la haulte fortune que luy fit la Royne, qu’ayant mal
traicté le roy Charles, un iour où le paouvre homme estoyt dans
Elle le rendit doulx comme le poil
d’ung chat.
son bon sens, les courtizans, ialoux de sa faveur, advertirent le
Roy de son cocquaige. Alors, Boys-Bourredon feut en ung
moment cousu dans ung sac et gecté en la Seyne, prouche le bac
de Charenton, comme ung chascun sçayt. le n’ay nul besoing
d’adiouxter que, depuis le iour où le connestable s’advisa deiouer
inconsidérément des couteaulx, sa bonne fumme usa si bien des
deux morts qu’il avoyt faicts, et les luy gecta si souvent au nez,
qu’elle le rendit doulx comme le poil d’ung chat, et le mit dans la
bonne voye du mariaige. Luy la proclamoyt une preude et hon-
neste connestable, comme de faict elle estoyt. Comme ce livre
doibt, suivant les maximes des grans autheurs anticques, ioindre
aulcunes chouses utiles aux bons rires que vous y ferez et contenir
des préceptes de hault goust, ie vous diray la quintessence de
cettuy conte estre cecy : Que iamais les femmes n’ont besoing de
perdre la teste dans les cas graves, pour ce que le dieu d’amour
T
La fin du L'hevalier de Boys-Bourredon.
CONTES DROLATIQUES.
:5
t94
LES CONTES DROLATIQUES
iamais ne les abandonne, surtout quand elles sont belles, leunes
et de bonne maison; puis, que les guallans, en soy rendant à des
assignations amoureuses, ne doibvent iamais y aller comme des
estourneaulx, mais avecques mesures, et bien tout veoir autour
des clapiers, pour ne point tomber en certaines embusches et soy
conserver; car, après une bonne femme, la chouse la plus pré¬
cieuse est certes ung ioly gentilhomme.
La pucelle de Zhxlhoiizc
Le seigneur de Valesiies, lieu plai¬
sant dont le chasteau n'est point loing
du bourg de Thilhouze, avoyt prins
une chétitVe femme, laquelle, par raison
de goust ou de desgoust, plaisir ou
desolaisir, maladie ou santé, laissoyt ieusner son bon mary des
doLilceurs et sucreries stipulées en tous contracts de mariaige. Pour
estre iuste, il faut dire que ce dessus dict seigneur estoyt ung masle
bien ord et sale, tousiours chassant les bestes faulves, et pas plus
amusant que n’est la fumée dans les salles. Puis, par appoinct du
compte, le susdict chasseur avoyt bien une soixantaine d’années
desquelles il ne sonnoyt mot, pas plus que la veufve d’ung pendu
ne parle de chordes. Mais la Nature, qui les tortus, bancals,
aveugles et laids, gecte à pannerées icy-bas, sans en avoir plus
d’estime que des beaulx, veu que, comme les ouvriers en tapisse¬
ries, elle ne sçayt ce qu’elle faict, donne mesme appétit à tous, et
à tous mesme goust au potaige. Aussy, par adventure, chaque
beste trouve une escurie ; de là le proverbe : « Il n’y ha si vilain
igô LES CONTES DROLATIQUES
pot qui ne rencontre son couvercle. » Ores doncques, le seigneur
de Valesnes cherchoyt partout de iolys pots à couvrir et souve'nt,
oultre la faulve, courroyt la petite beste ; mais les terres estoyent bien
desguarnies de ce gibier à haulte robbe, et ung pucelaige coustoyt
bien chier à descotter. Cependant, force de fureter, de s’enquérir,
il advint que le sieur de Valesnes feut adverti que, dans Thilhouze,
estoyt la veufve d’un tisserand, laquelle avoyt ung vray threzor en
la personne d’une petite garse de seize ans, dont ianiais elle n’avoyt
quitté les iuppes et qu’elle menoyt elle-mesme faire de reaue,^par
haulte prévoyance maternelle; puis la couchioyt dedans son
propre lict; la veilloyt, la faisoyt lever de matin, la lassoyt à tels
travaulx, que, à elles deux, elles gaignoyent bien huict sols par
chascuniour; et, aux festes, la tenoyt en laisse à l’ecclise; luy
donnant à grant poine le loizir de broutter ung mot de ioyeulsetez
avecques les ieunes gars; encores ne falloyt-il point trop iouer des
mains avecques lapucelle. Mais les temps, de ce temps-là, estoyent
si durs, que la veufve et sa fille avoyent iuste du pain assez pour
ne point mourir de faim; et, comme elles demouroyent chez ung
de leurs parens paouvres, souvent elles manquoyent de bois en
hyver et de hardes en esté; debvoyent des loyers à effrayer ung
sergent de iustice, lesquels ne s’effrayent point facilement des
debtes d’aultruy. Briet, si la fille croissoyt en beaulté, la veufve
croissoyt en misère, et s’endebtoyt trez-fort pour le pucelaige
LA PUCELLE DE TIIILIIOUZE
'97
de sa garse, comme ung alquemiste pour son creuset où il fund
tout.
Lorsque ses enquestes feurent faictes et parfaictes, ung lour de
pluye, ledict sire de Valesnes vint, par cas fortuit, dedans le
taudis des deux fileuses, et, pour soy seichier, envoyé quenr des
fagots au plessis voisin. Puis, en attendant, il s’assit sur un esca¬
beau entre les deux paouvres femmes. A la faveur des umbres
grises et demi-iour de la cabane, il vit le doulx minois de la pucelle
de Thilhouze; ses bons bras rouges et fermes; ses avant-postes
durs comme bastions qui deffendoyent son cueur du froid; sa
Le tabellion dressa bel et bien ung contract.
taille ronde comme ung ieune chesne ; le tout bien frais et net et
fringuant et pimpant comme une première gelée; verd et tendre
comme une pousse d’avril; enfin elle ressembloyt à tout ce qu’il y
ha de ioly dans le monde. Elle avoyt les yeulx d’ung bleu modeste
et saige et le resguard encores plus coi que celuy de la Vierge,
veu que elle estoyt moins advancée, n’ayant point eu d’enfant.
Ung qui luy auroyt dict : « Voulez-vous faire de la ioye ? » elle
auroyt respondu : « En-da ! par où ? » tant elle sembloyt nice et
igR LES CONTES DROLATIQUES
peu ouverte aux compréhensions de la chouse. Aussy le bon vieulx
seigneur tortilloyt-il sur son escabelle, flairoyt la fille et se deshan-
chioyt le col comme ung cinge voulant attraper des noix grollières.
Ce que voyoyt bien la mère et ne souffloyt mot, en paour du sei¬
gneur qui avoyt àluy toutle pays. Quand le fagot feut mis enl’aatre
et flambla, le bon chasseur dit à la vieille ;
— Ah ! ah ! cela reschauffe presque autant que les yeulx de
vostre fille.
— Las ! mon seigneur, feit-elle, nous ne pouvons rien cuyre à
ce feu-là...
— Si, respondit-il.
— Et comment ?
— Ah! ma mye, prestez vostre garse à ma femme, qui ha
besoing d’une chamberière, nous vous payerons bien deux fagots
tous les iours.
— Ha ! mon seigneur, et que cuyroys-je doncques à ce bon feu
de mesnaige?
— Eh bien, reprint le vieulx braguard, de bonnes bouillies, car
ie vous bailleray à rente ung minot de bled par saison.
Et doncques, reprint la vieille, où les mettroys-je?
— Dans vostre mette, s’écria l’acquéreur de pucelaiges.
-- Mais ie n’ay point de mette, ni de bahut, ni rien.
— Eh bien, ie vous donneray des mettes, des bahuts et des
poêles, des buyes, ung bon lict avecques sa pente, et tout.
— Vère, dit la bonne veufve, la pluye les guastera, ie n’ay point
de maison.
— Voyez-vous pas d’icy, respondit le seigneur, le logiz de la
LA PUCELLE DE TIIILIIOUZE
199.
Tourbellière, où deniouroyt mon paoiivre picqueur Pillegrain, qui
ha esté esventré par ung sanglier ?
— Oui, feit la vieille.
— Eh bien, vous vous bouterez là dedans, iusques à la fin de
vos iours.
— Par ma fy! s’escria la mère en laissant tomber sa quenoille,
dictes-vous vray?
— Oui.
— Et doncques, quel loyer donnerez-vous à ma fille?
— Tout ce qu’elle voudra gaigner à mon service, dit le seigneur,
— Oh ! mon seigneur, vous voulez gausser!
— Non, dit-il.
— Si, dit-elle.
— Par sainct Gatien, sainct Eleuthère, et par les mille millions
de saincts qui grouillent là-hault, ie iure que...
— Eh bien, si vous ne gaussez point, reprint la bonne mère, ie
vouldroys que ces fagots fussent, ung petit brin, passez par devant
le notaire.
— Par le sang du Christ et le plus mignon de vostre fille, ne-
suis-je point gentilhomme? Ma parole vault le ieu.
— Ah bien, ie ne dis non, mon seigneur; mais, aussy vray
que ie suis une paouvre filandière, i’ayme trop ma fille pour la
quitter. Elle est trop ieune et foible encores, elle se romproyt au
service. Hier, au prosne, le curé disoyt que nous respondrons à
Dieu de nos enfans.
— La la! fit le seigneur, allez quérir le notaire.
Ung vieulx buscheron courut au tabellion, lequel vint et
dressa bel et bien ung contract, auquel le sire de Valesnes mit sa
croix, ne saichant point escripre; puis, quand tout feut scellé,
signé :
— Eh bien, la mère, dit-il, ne respondez-vous doncques plus du
pucelaige de vostre fille à Dieu?
— Ah! mon seigneur, le curé disoyt ; « Iusques à l’aage de rai¬
son, » et ma fille est bien raisonnable.
Lors, se tournant vers elle ;
— Marie Ficquet, reprint la vieille, ce que tu as de plus chier
200 LES CONTES DROLATIQUES
est l'honneur; et, là où tu vas, ung chascun, sans compter mon
seigneur, te le vouldra tollir; mais tu vois tout ce qu’il vault!...
Par ainsy, ne t’en defFais qu’à bon escient et comme il faut. Ores,
pour ne point contaminer ta vertu devant Dieu et les hommes (à
moins de motifs légitimes), aye bien soing, par advance, de faire
saupouldrer ung petit ton cas de inariaige, aultrement tu iroys à mal.
— Oui, ma mère, feit la pucelle.
Et là-dessus elle sortit du paouvre logiz de son parent, et vint
— le le diray à Madame.
au chasteau de Valesnes pour y servir la dame, qui la trouva fort
iolie et à son goust.
Quand ceux de Valesnes, Sacché, Villaines et aultres lieux ap-
prindrent le hault prix donné de la pucelle de Thilhouze, les
bonnes femmes de mesnaige, recognoissant que rien n’estoyt plus
prouffictable que la vertu, taschèrent d'élever et nourrir toutes
leurs lilles pucelles; mais le mestier feut aussy chanceulx que
celluy d’éducquer les vers à soye, si subiects à crever, veu que les
pucelaiges sont comme les nesfles et meurissent vite sur la paille.
Cependant il y eut quelques filles, pour ce notées en Touraine, et
qui passèrent pour vierges dans tous les couvens de religieux, ce
dont ie ne vouldroys point respondre, ne les ayant point vérifiées
en la manière enseignée par Verville pour recognoistre la parfaicte
vertu des filles. Finablement, Marie Ficquet suivit le saige advis
de sa mère, et ne voulut entendre aulcune des doulces requestes,
paroles dorées et cingeries de son maistre, sans estre ung peu
trempée de mariaige
Cela rcichaulïe presque autant que les yeux de votre lille.
CONTES drolatiques. 20
202
LES CONTES DROLATIQUES
Quand le vieulx seigneur faisoyt mine de la vouloir margauder,
elle s’effarouchioyt comme une chatte à l’approuche d’ung chien,
en criant ;
— le le diray à Madame.
Brief, au bout de six moys, le sire n’avoyt pas encores seule¬
ment recouvré le prix d’ung seul fagot. A toutes ses besongnes,
la Ficquet, tousiours plus ferme et plus dure, une foys respon-
doyt à la gracieuse queste de son seigneur :
— Quand vous me l’aurez osté, me le rendrez-vous, hein?
Puis en d’aultres temps disoyt :
— Quand i’auroys autant de pertuys qu’en ont les cribles, il n’y
en auroyt pas ung seul pour vous, tant laid ie vous treuve!
Ce bon vieulx prenoyt ces proupos de villaige pour fleurs de
vertu, et ne chailloyt point à faire de petits signes, longues ha¬
rangues et cent mille sermens; car, force de veoir les bons gros
avant-CLieurs de ceste fille, ses cuisses rebondies, qui se mou-
loyent en relief à certains mouvemens, à travers ses cottes, et
force d’admirer aultres chouses capables de brouiller l’entende¬
ment d’ung sainct, ce bon chier homme s’estoyt enamouré d’elle
avecques une passion de vieillard, laquelle augmente en propor¬
tions géométrales, au rebours des passions des ieunes gens, pour
ce que les vieulx ayment avecques leur foiblesse qui va croissant,
et les ieunes avecques leurs forces qui s’en vont diminuant. Pour
ne donner aulcune raison de refus à ceste fille endiablée, le sei¬
gneur print à partie ung sien sommelier, aagé de plus de septante
et quelques années, et luy feit entendre qu’il debvoyt se marier
aflin de reschaufter sa peau, et que Marie Ficquet seroyt bien son
faict. Le vieulx sommelier, qui avoyt gaigné trois cents livres tour-
noys de rente à divers services dans la maison, vouloyt vivre
tranquille sans ouvrir de nouveau les portes de devant ; mais le
bon seigneur. Payant prié de se marier ung peu pour lui faire
plaisir, l’asseura qu’il n’auroyt nul soulcy de sa femme. Alors, le
vieulx sommelier s’engarria par obligeance dans ce mariaige. Le
tour des fiançailles, Marie Ficquet, débridée de toutes ses raisons,
et ne pouvant obiecter aulcun grief à son poursuyvant, se fit
■ ctroyer une grosse dot et ung douayre pour le prix de sa deflo-
LA PUCELLE DE THILHOUZE
203
raison, puis bailla licence au vieulx cocquard de venir tant qu'il
pourroyt couchier avecques elle, luy promettant autant de bons
coups que de grains de bled donnez à sa mère; mais, à son aage,
ung boisseau lui suffisoyt.
Les nopces faictes, point ne faillit le seigneur, aussitôt sa femme
mise en toile, de s’esquicher devers la chambre, bien verrée, natée
Le vieulx sommelier vouloyt vivre tranquille.
et tapissée, où il avoyt logié sa poulette, ses rentes, ses fagots.,
sa maison, son bled et son sommelier.
Pour estre brief, saichez qu’il trouva la pucelle de Thilhouze la
plus belle fille du monde, iolie comme tout, à la doulce lumière
du feu qui petilloyt dans la cheminée, bien noiseuse entre les
draps, cherchant castilles, sentant une bonne odeur de pucelaige,
et, de prime faict, n’eut aulcun regret au grant prix de ce biiou.
Puis, ne pouvant se tenir de despescher les premières bouchées
de ce friant morceau royal, le seigneur se mit en debvoir de fan-
frelucher, en maistre passé, ce ieune formulaire. Vécy doncques le
bienheureux qui, par trop grant gloutonnerie, vétille, glisse, enfin
ne sçayt plus rien du ioly mestier d’amour. Ce que voyant, après
ung moment, la bonne fille dict innocemment à son vieulx cavalier-
204
LES CONTES DROLATIQUES
— Monseigneur, si vous y êtes, comme ie pense, donnez, s'il
vous plaist, un peu plus de volée à vos cloches.
Sur ce proupos, qui finit par se répandre, ie ne sçavs comment,
Marie Ficquet devint fameuse, et l’on dict encores en nos pays :
« C’est une pucelle de Thilhouze! * en mocquerie d’une mariée, et
pour signifier xmt fricquencUe.
Fricquenelle se dit d’une fille que ie ne vous soubhaite point de
trouver en vos draps la première nuict de vos nopces, à moins que
vous ne soyez nourri dans la philosophie du Porticque, où l’on ne
s'estomiroyt d’aulcun meschief. Et il y a beaucoup de gens con-
traincts d’estre stoïciens en ceste conioncture drolaticque, laquelle
se rencontre encores assez souvent, car la nature tourne, mais ne
change point, et tousiours il y aura de bonnes pucelles de Thil¬
houze en Touraine et ailleurs. Que si vous me demandiez mainte¬
nant en quoy consiste et où esclate la moralité de ce Conte, ie
seroys bien en droict de respondre aux dames : que les Cofites dro-
laticques sont plus faicts pour apprendre la morale du plaisir que
pour procurer le plaisir de faire de la morale.
Mais, si c’estoyt un bon vieulx braguard bien desreiné qui m’in-
terlocutast, ie lui diroys, avec les gracieux mesnagemens deus à
ses perrucques iaunes ou grises : que Dieu ha voulu punir le sieur
de Valesnes d’avoir essayé d’achepter une danrée faicte pour estre
donnée.
Les nopces faictes.
Le frère
d'Hrmes
Au commencement du
règne du roy Henry secund
du nom, lequel ayma tant
la belle Diane, il y avoyt
encores une quérémonie
dont i’usaige s’est beaucoup
depuis afFoibly, et qui ha
tout â faict disparu, comme une infinité de bonnes chouses des
vieulx temps. Geste belle et noble coustume estoyt le choix d’ung
frère d’armes que faisoyent tous les chevaliers. Doncques, apres
206
LES CONTES DROLATIQUES
s’estre cogneus pour deux hommes loyaulx et braves, ung chascun
de ce gentil couple estoyt marié pour la vie à l’aultre ; tous deux
devenoyent frères; l'ung debvoyt deffendre l’aultre à la bataille
parmi les ennemis qui le menassoyent et, à la court, parmi les amys
qui en médisoyent. En l’absence de son compaignon, l’aultre estoyt
tenu de dire à ung qui auroyt accusé son bon frère de quelque des¬
loyauté, meschanterie ou noirceur feslonne . « Vous en avez menti
par vostre gorge!... * et aller sur le pré, vitement, tant seur on
estoyt de l’honneur l’ung de l’aultre. Il n’est pas besoing d’ad-
ioLixter que l’un estoyt tousiours le secund de l’aultre, en toute
alfaire, meschante ou bonne, et qu’ils partageoyent tout, bonheur
ou malheur. Ils estoyent mieux que les frères qui ne sont conioincts
que par les hazards de la nature, veu qu’ils estoyent fraternisés
par les liens d’ung sentiment espécial, invoulentaire et mutuel.
Aussy la fraternité des armes ha-t-elle produict de beaulx traicts,
aussy braves que ceulx des anciens Grecs, Romains ou aultres...
Mais cecy n’est point mon subiect. Le
récit de ces chouses se trouve escript
par les historiens de nostre pays, et
ung chascun les sçait.
Doncques, en ce temps-là, deux
ieunes gentilshommes de Touraine, dont
l’un estoyt le cadet de Maillé, l’aultre
le sieur de Lavallière, se feirent frères
d’armes le iour où ils gaignèrent leurs
espérons. Ils sortoyent de la maison de
M. de Montmorency, où ils feurent
nourris des bonnes doctrines de ce
grant capitaine, et avoyent monstré
combien la valeur est contagieuse en
ceste belle compaignie, pour ce que,
à la bataille de Ravennes, ils méritèrent
les louanges des plus vieulx chevaliers.
Ce feut dans la ineslée de ceste rude iournée que Maillé, saulvé
par le susdict Lavallière, avecques lequel il avoyt eu quelques
noises, vit que ce gentilhomme estoyt un noble cueur. Comme ils
Lavallière estoyt un fils
goldronné.
LE FRERE D'ARMES
207
avoyent receu chascun des eschancreuves en leur pourpoiact,
ils baptizèrent ceste fraternité dans leur sang et feurent traictés
ensemble, dans ung mesme lict, soubz la tente de M. de Mont¬
morency, leur maistre. Il est besoing de vous dire que, cà ren¬
contre des habitudes de sa famille où il y ha tousiours eu de
lis feurent traictés ensemble, dans ung mesme lict.
iolis visaiges, le cadet de Maillé n’estoyt point de physionomie
plaisante, et n’avoyt guères pour luy que la beaulté du diable;
du reste, descouplé comme ung levrier, large des espaules et
taillé en force comme le roy Pépin, lequel feut ung terrible
iouteur. Au rebours, le sire de Chateau-Lavallière estoyt un
fils goldronné, pour qui sembloyent avoir esté inventez les
belles dentelles, les fins haults-de-chausses et les soliers.à
fenestre. Ses longs cheveulx cendrés estoyent iolis comme une
208
LES CONTES DROLATIQUES
chevelure de dame ; et c’estoyt, pour estre court, un enfant avec-
ques lequel toutes les femmes auroyent bien voulu iouer. Aussy,
un iour, la Daulphine, niepce du pape, dit en riant à la royne de
Navarre, veu qu'elle ne haïssoyt point ces bonnes drosleries,
« que cettuy paige estoyt un emplastre à guarrir de tous les
maulx » ! ce qui feit rougir le iolÿ petit Tourangeau, pour ce que,
n'ayant encores que seize ans, il print ceste guallanterie comme
ung reprouche.
Lors, au retourner d'Italie, le cadet de Maillé trouva ung bon
Madamoiselle d’Annebault estoyt une gracieuse fille.
chaussepied de mariaige que luy avoyt traficqué sa mère en la
personne de madamoiselle d’Annebault, laquelle estoyt une gra¬
cieuse hile, riche de mine et bien fournie de tout, ayant ung bel
hostel en la rue Barbette guarny de meubles et tableaux italians,
et force domaines considérables à recueillir. Quelques iours après
le trespassement du roy François, adventure qui planta la terreur
au fund de tous les cas, pour ce que le dict seigneur estoyt mort
par suite du mal de Naples, et que, doresenavant, il n’y avoyt
point de sécuritez mesmes avecques les plus haultes princesses,
le dessus dict Maillé feut contrainct de quitter la Court pour aller
accommoder aulcunes affaires de griefve importance dans le Pied-
mont. Comptez qu’il lui desplaisoyt beaucoup de laisser sa bonne
femme, si ieunette, si friande, si noiseuse, au milieu des dangiers,
poursuites, embusches et surprinses de ceste guallante compaignie
où estoyent tant de beaulx hls, hardis comme des aigles, hers de
A la bataille de Ka\ ennefi.
CONTES DROLATIOTES.
27
210
LES CONTES DROLATIQUES
lesguard et amoureux de femmes autant que les gens sont affamés
de iambons à Pasques. Dans ceste haulte ialousie, tout luy estoyt
bien desplaisant; mais, force de songier, il s’advisa de cadenasser
sa femme, ainsy qu’il va estre dict. Il invita son bon frère d’armes
à venir au petit iour, le matin de sa départie. Ores, dès qu’il en¬
tendit le cheval de Lavallière dans sa court, il saulta hors de son
lict, y laissant sa doulce et blanche moitié sommeillant encores de
ce petit sommeil brouïnant, tant aymé de tous les friands de
paresses. Lavallière vint à luy, et les deux compaignons se
mussant dans l’embrazure de la croisée, ils s’accollèrent par
une loyale poignée de main; puis, de prime face, Lavallière dit
à Maillé :
— le seroys venu ceste nuict sur ton advis, mais i’avoys ung
procez amoureux à vuyder avecques ma dame, qui me bailloyt
assignation : doncques ie ne pouvoys aulcunement faire deffault;
mais ie l’ai quittée de matin... Veux-tu que ie t’accompaigne ! le
luy ai dict ton départ, elle m’a promis de demourer, sans aulcun
amour, sur la foy des traictez... Si elle me truphe, un amy vault
mieux qu’une maistresse !...
— Oh! mon bon frère, respondit Maillé tout esmeu de ces pa¬
roles, ie veulx te demander une preuve plus haulte de ton brave
cueur... Veux-tu avoir la charge de ma femme, la deffendre contre
tous, estre son guide, la tenir en lesse, et me respondre de l’inté¬
grité de ma teste?... Tu demoureras icy, pendant le temps de mon
absence, dans la salle verde, et seras le chevalier de ma femme...
Lavallière fronssa les sourcils et dit :
— Ce n’est ni toy, ni ta femme, ni moy, que ie redoute, mais les
meschans, qui prouflîcteront de cecy pour nous brouiller comme
des escheveaux de soye...
— Ne sois point en defliance de moy, reprint Maillé, serrant
Lavallière contre luy. Si tel estoyt le bon vouloir de Dieu que
i’eusse le malheur d’estre cocqu, ie seroys moins raarry que ce
‘bustà ton advantaige... Mais, par ma foy, i’en mourroys de cha¬
grin, car ie suis bien assotté de ma bonne, fresche et vertueuse
femme.
Sur ce dire, il destourna la teste pour ne point monstrer à Laval-
211
LE FRÈRE D’ARMES
lière l'eaue qui lui venoyt aux yeulx, mais le ioly courtizan vcit
ccste semence de pleurs, et lors, prenant la main de Maillé :
Mon irère, luy dit-il, ie te iure ma foy d’homme que, para-
— Si elle me truphe, un amy vault mieux qu’une
maistresse,
vaut qu’ung- quelqu’un touche à ta (emme, il aura senty ma dague
au fund de sa fressure... Et, à moins que ie ne meure, tu la retrou¬
veras intacte de corps, sinon de cueur, pour ce que la pensée est
hors du pouvoir des gentilshommes...
— Il est doncques dict là-hault, s’escria Maillé, que ie scray
tousiours ton serviteur et ton obligé!...
Là-dessus, le compaignon partit pour ne point mollir dans les
interiections, pleurs et aultres saulcesque respandent les dames en
adieux; puis Lavallière, l’ayant conduict à la porte de la ville,
revint en l’hostel, attendit Marie d’Annebault au deshuchier du Uct,
luy apprint la départie de son bon mary, luy oftrit d’estre à ses
ordres, et, le tout, avecques des manières si gentilles, que la plus
vertueuse femme eust esté chatouillée du dezir de guarder à soy
le chevalier. Mais de ces belles pastenostres n’estoyt aulcun besoing
pour endoctriner la dame, veu que elle avoyt presté l’aureille aux
discours des deux amys, et s’estoyt grantement offensée des
doubtes de son mary. Hélas ! comptez que Dieu seul est parfaict!
Dans toutes les idées de l’homme, il y aura tousiours un costé maul-
vais; et c’est, oui-da, une belle science de vie, mais science impos-
213 LES CONTES DROLATIQUES
sible, que de tout prendre, mesnies ung baston par le bon bout.
La cause de ceste grant difficulté de plaire aux dames est
qu’il y ha chez elles une chouse qui est plus femme qu’elles, et,
n’estoyt le respect qui leur est deu, ie diroys un aultre mot. Ores,
nous ne debvons ianiais resveigler les phantaisies de ceste chouse
malivole.
Mais le parfaict gouvernement des femmes est œuvre à navrer
ung homme, et nous fault rester en totale soubmission d’elles ;
c’est, ie cuyde, le meilleur sens pour desnouer la trez-angoisseuse
énigme du mariaige. Doncques, Marie d’Annebault se y tint heu¬
reuse des bonnes fassons et offres du guallant; mais il y avoyt,
en son soubrire, ung malicieux esperit, et, pour aller rondement,
l’intention de mettre son ieune garde-chouse entre l’honneur et
le plaisir; de si bien le requérir d’amour, le tant testonner de bons
soings, le pourchasser de resguardssi chaulds, qu’il feust infidelle
à l’amitié au prouffict de la guallantise.
l'out estoyt en bon poinct pour les menées de son dessein, veu
les accointances que le sire de Lavallière estoyt tenu d’avoir
avccques elle par son séjour en l’hostel. Et, comme il n’}" ha rien
2i3
LE FRÈRE D’ARMES
au monde qui puisse destourber une femme de scs visées, en toute
occurrence, la cingesse tendoyt à l’empiéger dans ung lacqs.
Tantost le faisoyt rester sis près d’elle, devant le teu, iusques à
douze heures de la nuict,
luy chantant des refrains,
et, sur toute chouse, luy
monstrant ses bonnes
espaules, les tentations
blanches dont son cor-
saige estoyt plein, enfin,
luy gectant mille res-
guards cuysans ; le tout,
sans avoir la physiono¬
mie des pensées qu'elle
guardoyt sous son au-
reille.
Tantost elle se pour-
menoyt avecques luy, de
matin, dans lesiardius de — Avez-vous coustume de prendre quelque chouse
. , , au matin ?
son hostel, et S appuyoyt
bien fort sur son bras, le pressoyt, soupiroyt, luy faisoyt nouer le las-
setde son brodequin, qui tousiours se destortilloyt à poinct nommé.
Puis c’estoyent mille gentilles paroles, et de ces chouses aux¬
quelles entendent si bien les dames : petits soings pour l’hoste,
comme venir veoir s’il avoyt ses aises; si le lict estoyt bon: si la
chambre propre; s'il y avoyt bon aër; si, la nuict, il sentoyt aul-
cuns vents coulis; si, le iour, avoyt trop de soleil; luy demandant de
ne luy rien celer de ses phantaisies et moindres voulentés, disant:
— Avez-vous coustume de prendre quelque chouse au matin,
dans le lict?... soit de l’hydromel, du laict ou desespices? Mangez-
vous bien à vos heures? le me conformeray à tous vos dezirs...
dictes!... Vous avez paour de me demander... Allons!
Elle accompaignoyt ces bonnes doreloteries de cent mignar¬
dises, comme de dire en entrant :
— le vous gehenne, renvoyez-moy !... Allons besoing est que
soyez libre... le m’en vais...
214 les contes drolatiques
Et tousiours estoyt gracieusement invitée à rester.
Et tousiours la rusée venoyt vestue à la légiere, monstrant des
eschantillons de sa beaulté à faire hennir ung patriarche aussy
ruyné par le temps que debvoyt l’estre le sieur de Mathusalem à
cent soixante ans.
Le bon compaignon, estant fin comme soye, laissoyt aller toutes
les menées de la dame, bien content de la veoir occupée de luy,
veu que c’estoyt aultant de gaigné ; mais en frère loyal, il remet-
toyt tousiours le mary absent soubz les yeulx de son hostesse.
Or, ung soir, la iournée ayant esté trez-chaulde. Lavallière,
redoutant les ieux de la dame, luy dit comme Maillé l’aimoyt fort,
qu’elle avoyt à elle ung homme d’honneur, ung gentilhomme bien
ardent pour elle et bien chatouilleux de sonescu...
— Pourquoy doncques, dit-elle, s’il en est chatouilleux, vous
ha-t-il mis icy ?...
— N’est-ce pas une haulte prudence?... respondit-il. N’estoyt-il
pas besoing de vous confier à quelque defïenseur de vostre vertu?
non qu’il lui en faille ung, mais pour vous protéger contre les maul-
vais...
— Doncques, vous estes mon guardien? fit-elle.
— l’en suis fier! s’escria Lavallière.
— Vère! dit-elle, il ha bien mal choisi...
Ce proupos feut accompaigné d’une oeillade si paillardement
lascive, que le bon frère d’armes print, en manière de reprouche,
une contenance fresche, et laissa la belle dame seule; laquelle teuL
picquée de ce reffus tacite d’entamer la bataille des amours.
Elle demoura dans une haulte méditation, et se mit à quérir
l’obstacle véritable qu’elle avoyt rencontré ; car il ne sçauroyt venir
en l’esperit de aulcune dame qu’ung bon gentilhomme puisse avoir
du dédain pour ceste baguatelle qui ha tant de prix et si haulte
valeur. Ores, ces pensiers s’entrefilèrent et s’accointèrent si bien,
l’un accrochant l’aultre, que, de pièces en morceaux, elle attira
toute l’estofïe à elle, et se treuva couchiée au plus profund de
l’amour; ce qui doibt enseigner aux dames à ne iamais iouer
avecqucs les armes de l’homme, veu qu’à manier de la glue il en
demeure tousiours aux doigts.
LE FRÈRE D’ARMES 21=!
Par ainsy, Marie d’Annebault fina par où elle auroyt deu com¬
mencer : à sçavoir, que, pour se saulver de ses pièges, le bon
chevalier debvoyt estre prins à celluy d’une dame; et, en bien
cherchant autour d’elle où son ieune hoste pouvoyt avoir treuvé
ung étuy de son goust, elle pensa que la belle Limeuil, l’une des
filles de la royne Catherine, mesdames de Nevers, d’Estrées et
de Giac, estoyent les amyes desclairées de Lavallière, et que, de
toutes, il debvoyt en aymer au moins une à la folie.
De ce coup, elle adiouxta la raison de ialousie à toutes les
aultres qui la convioyent de séduire son messire Argus, dont elle
ne vouloyt point couper, mais perfumer, baiser la teste, et ne faire
aulcun tort au reste.
Elle estoyt certes plus belle, plus ieune, plus appétissante et
mignonne que ses rivales; du moins, ce feut le mélodieux arrest de
sa cervelle. Aussy, meue par toutes les chordes, ressorts de con¬
science et causes physicques qui font mouvoir les femmes, elle
revint à la charge, pour donner nouvel assault au cueur du cheva¬
lier; car les dames ayment à prendre ce qui est bien fortifié.
Alors, elle feit la chatte, et se roula si bien près de luy, le cha¬
touilla si gentement, l’apprivoisa si doulcement, le patepelna si
mignottenient, que, ung soir où elle estoyt tombée en de noires
humeurs, quoique bien gaye au fund de l’aame, elle se feit deman¬
der par son frère guardien :
— Qu’avez-vous doncques?...
A quoy, songeuse, elle luy respondit, en estant escoutée par luy
comme la meilleure des musicques ;
Qu’elle avoyt espousé Maillé à l’encontre de son cueur, et
qu’elle en estoyt bien malheureuse ; qu’elle ignoroyt les doulceurs
d’amour; que son mary ne s’y entendoyt nullement, et que sa
vie seroyt pleine de larmes. Briet, elle se feit pucelle de
cueur, et de tout, veu qu’elle advoua n’avoir encores perceu de la
chouse que des desplaisirs. Puis dit encores que, pour le seur, ce
manège debvoyt estre fertile en sucreries, friandises de toute sorte,
pour ce que toutes les dames y couroyent, en vouloyent, estoyent
ialouses de ceulx qui leur en vendoyent; car, à aulcunes, cela
coustoyt chier; que elle en estoyt si curieuse, que, pour ung seul
2i6
LES COUTES DROLATIQUES
bon iour ou une nuictée d'amour, elle bailleroyt sa vie et seroyt
tousiours subiecte de son amy, sans aulcun murmure; mais que
celuy avecques qui la chouse luy seroyt plus plaisante à laire ne
vouloyt pas l’entendre; et que, cependant, le secret pouvoyt estre
éternellement guardé sur leurs couclieries, veu la fiance de son
mary en luy; finablement, que, s’il la refuzoyt encores, elle en
mourroyt.
Et toutes ces paraphrases du petit canticque que sçavent toutes
les dames en venant au monde feurent desbagoulées entre mille
silences entrecoupés de sospirs arrachiés du cueur, aornés de
force tortillemens, appels au ciel, yeux en l’aër, petites rougeurs
subites, cheveulx graphinés... Enfin, toutes les herbes de la Sainct-
2i3 les contes drolatiques
Jean feurent mises dans le ragoust. Et, comme au fund de ces
paroles il y avoyt ung pinçant dezir qui embellit mesmes les laide¬
rons, le bon chevalier tomba aux pieds de la dame, les lui print,
les luy baisa, tout plourant. Faictes estât que la bonne femme feut
bien heureuse de les luy laisser à baiser ; et mesmes, sans trop
resguarder à ce qu’il vouloyt en faire, elle luy abandonna sa robbe,
saichant bien que besoing estoyt de la prendre par en bas pour la
lever; mais il estoyt escript que ce soir elle seroyt saige, car le
beau Lavallière luy dit avecques désespoir :
— Ah! madame, ie suis ung malheureux et ung indigne...
— Non, non, allez !... feit-elle.
— Hélas! le bonheur d’estre à vous m’est interdict.
— Comment?... dit-elle.
— le n’ose vous advouer mon cas!...
— Est-ce doncques bien mal?...
— Ha ! ie vous ferai honte!...
— Dictes, ie me cacherai le visaige dans mes mains.
Et la rusée se mussa de manière à bien veoir son bien aymé par
ses entre-doigts.
— Las!... feit-il, l’aultre soir, quand vous m’avez dict ceste si
gracieuse parole, i’estoys allumé si traistreusement, que, ne cuy-
dant point mon bonheur prouche et n’osant vous advouer ma
flamme, i’ai couru en ung clappier où vont les gentilshommes; là
pour l’amour de vous, et pour saulver l’honneur de mon frère, dont
i’avoys honte de salir l’escu, i’ai été pippé ferme, en sorte que ie
suis en daiigier de mourir du mal italian...
La dame, prinse de frayeur, gecta ung cri d’accouchiée, et,
toute esmeue, le repoulsa par ung petit geste bien doulx; puis, le
paouvre Lavallière se treuvant en trop piteuse occurrence, se
départit de la salle ; mais il n’estoyt pas tant seulement aux tapis¬
series de la porte, que Marie d’Annebault l’avoyt de rechief com-
templé, disant à part elle :
■ — Ah! quel dommaige !...
Lors, elle recheut en grant mélancholie, plaignant en soy le
gentilhomme, et s’enamourant d’autant plus qu’il estoyt fruict par
trois foys deffendu.
LE FRÈRE D’ARMES 219
— N’estoyt Maillé, kiy dit-elle ung soir qu’elle le trouvoyt plus
beau que de coustume, ie vouldroys gaiguer vostre mal; nous
aurions ensemble les mesmes affres...
— le vous ayme trop, dit le frère, pour ne pas estre saige.
Et il la quitta pour aller chez sa belle Limeuil. Comptez que, ne
pouvant se refuser à recepvoir lesflamblantes oeillades de la dame,
J y avoyt, aux heures du mangier et pendant les vesprées, ung ieu
nourri qui les eschauftoyt beaucoup ; mais elle estoyt contraincte
de vivre sans touchier au chevalier aultrement que du resguard. A
ce mestier, Marie d’Annebault se trouvoyt fortifiée de tout poinct
contre les guallans de la court ; car il n’y ha pas de bornes plus
infranchissables et meilleur guardien que l’amour; il est comme le
diable : ce qu’il tient, il l’entoure de flammes. Ung soir. Lavallière,
ayant conduict la dame de son amy à ung ballet de la royne Cathe¬
rine, dançoyt avecques sa belle Limeuil. dont il estoyt aft'olé. Dans
ce temps-là, les chevaliers conduisoyent bravement leurs amours
deux à deux, et mesmes par troupes. Ores, toutes les dames
estoyent ialouzes de la Limeuil, qui delibéroyt en ce moment de
soy donner au beau Lavallière. Avant de se mettre en quadrille,
elle luy avoyt donné la plus doulce des assignations pour lende¬
main pendant la chasse. Nostre grant royne Catherine, laquelle,
par haulte politicque, fomcntoyt ces amours et les remuoyt comme
020
LES CONTES DROLATIQUES
pastissiers font flamber leurs fours en les fourgonnant, ladicte
royne doncques donnoyt son coup d'œil à’tous les gentils couples
cnlassez dedans son quadrille de femelles, et disoyt à son mary :
— Ha! madame, n’en croyez rien!
— Pendant qu’ils bataillent icy, peuvent-ils faire des ligues
contre vous?... hein?
— Oui, mais les ceulx de la Religion?
— Bah! nous les y prendrons aussy! dit-elle en riant. Tenez,
vécy Lavallière, que l’on soubçonne estre des hugonneaulx, con¬
verti à ma chiere Limeuil qui ne va pas mal, pour une damoisclle
de seize ans... Il l’aura bientost mise dans son greffe...
— Ha! madame, n’en croyez rien, ht Marie d’Annebault, car il
est guasté par le mal de Naples qui vous ha faict royne!...
A ceste bonne naïveté, Catherine, la belle Diane et le Roy, qui
estoyent ensemble, s’esclaffèrent de rire, et la chouse courut dans
toutes les aureilles. Alors ce feut pour Lavallière une honte et des
niocqueries qui ne huèrent plus. Le paouvre gentilhomme, monstré
aux doigts, auroyt bien voulu d’ung aultre dans ses chausses ; car
la Limeuil, à qui les corrivaulx de Lavallière n’eurent rien de plus
hasté que de l’advertir en riant de son dangier, feit une mine de
heurtoir à son amant, tant grant estoyt l’espantement, et griefves
estoyent les appréhensions de ce maulvais mal. Aussy, Lavallière
se vit de tout poinct abandonné comme uiig lépreux. Le Roy luy
dit un mot fort desplaisant, et le bon chevalier quitta la feste suivy
de la paouvre Marie au désespoir de ceste parole. Elle avoyt de
LE FRÈRE D’ARMES
221
tout poinct ruyné celluy qu’elle aimoyt, luy avoyt tollu son hon¬
neur et guasté sa vie, veu que les physicians et maistres myres
advançoyent, comme chouse non équivocque, que les gens italia¬
nisez par ce mal d’amour y debvoyent perdre leurs meilleurs
advantaiges, n’estre plus de vertu générative, et noircis dans leurs
os.
En sorte que nulle femme ne se vouloyt plus laisser chausser en
légitime mariaige par le plus beau gentilhomme du royaulme, s’il
estoyt seulement soupçonné d’estre ung de ceulx que maistre
François Rabelais nommoyt ses croustes-levés trez-pretieux.
Comme le bon chevalier se taisoyt beaucoup et restoyt en mélan-
cholie, sa compaigne luy dit en retournant de l’hostel d’Hercules,
où se donnoyt la teste :
— Mon chier seigneur, ie vous ai faict un grant dommaige !...
— Ha! madame, respondit Lavallière, le mien est réparable,
mais dans quel estrif estes-vous tombée?... Debviez-vous estre au
faict du dangier de mon amour?...
— Ah ! feit-ellc, ie suis doncques bien seure maintenant de tou-
siours vous avoir à moy, pour ce que, en eschange de ce grant
blasme et deshonneur, ie doibs estre à iamais vostre amye, vostre
hostesse et vostre dame, mieulx encores, vostre meschine. Aussy
ma voulenté est-elle de m’adonner à vous pour effacer les traces
La chouse courut dans toutes les auiehi,_j.
de ceste honte, et vous guarrir par mille soings, par mille veilles;
et, si les gens de l’estât desclairent que le mal est trop entesté,
qu’il y va pour vous de la mort comme au roy deff unct, ie requiers
223
LES CONTES DROLATIQUES
vostre compaignie, affin de mourir glorieusement en mourant de
vostre mal. En-da ! fit-elle en plourant, il n'y ha pas de supplices
pour payer le mal dont ie vous ay entaché.
Ces paroles feurent accompaignées de grosses larmes ; son trcz-
vertueux cueur s’esvanouit, et elle tomba vrayment pasmée.
Lavallière, espouvanté, la print et luy mit sa main sur le cueur au-
dessoubz d’ung sein d’une beaulté sans secunde. La dame revint à
la chaleur de ceste main aymée, sentant de cuysantes délices à en
perdre la cognoissance de nouveau.
— Las ! dit-elle, ceste caresse maligne et superficielle sera dorese-
navant les seules iouissances de nostre amour. Elles sont encores
de mille picques au-dessus des ioyes que le paouvre Maillé cuy-
doyt me faire... Laissez vostre main là, dit-elle... Vraiement, elle
est sur mon aame et la touche !...
A ce discours, le chevalier, restant trez-piteux de mine, confessa
naifvement à sa dame que il sentoyt tant de félicitez à ce touchier,
que les douleurs de son mal croissoyent beaucoup, et que la mort
estoyt préférable à ce martyre.
— Mourons doncques ! dit-elle.
Mais la lictière estoyt en la court de l’hostel ; et, comme il n’y
avoyt aulcun moyen de mourir, ung chascun d’eulx se concilia
loing de l’aultre, bien encombré d’amour. Lavallière, ayant perdu
sa belle Limeuil, et Marie d’Annebault ayant gaigné des iouissances
sans pareilles.
Par cet estrif, qui n’estoyt point préveu, Lavallière se trouva mis
au ban de l’amour et du mariaige ; il n’osa plus se monstrer nulle
part, et il veit que la guarde d’ung cas de femme coustoyt bien
chier, mais plus il despendoyt d’honneur et de vertus, plus il
rencontrojt de plaisir à ces haults sacrifices offerts à sa fraternité.
Cependant, son debvoir luy feut trez-ardu, trez-espineux et intolé¬
rable à faire aux derniers iours de sa guette. Vécy'àiomme :
L’adveu de son amour qu’elle cuydoit partagié, le tort advenu
par elle à son chevalier, la rencontre d’ung plaisir incogneu, com-
municquèrent noult hardiesse à la belle Marie, qui cheut en amour
plaronicque, légierement tempéré par les menus suffraiges dont le
dangier estoyt nul. De ce vindrent les diabolicques plaisirs de la
223
LE FRÈRE D’ARMES
petite oie, inventée par les dames qui, depuis la mort du roy
Françoys, redoutoyent de se contagionner, mais vouloyent estreà
leurs amants; et, à ces cruelles délices du touchier, pour iouer son
roole. Lavallière ne pouvoyt aulcunement se reflfuser. Par ainsy,
tous les soirs, la dolente Marie attachoyt son hoste à sa iuppe,
luy tenoyt les mains, le baisoyt par ses resguards, colloyt gente-
ment sa ioue à la sienne; et, dans ceste vertueuse accointance, où
le chevalier estoyt prins comme ung diable dans ung benoistier,
elle luy parloyt de son grant amour, lequel estoyt sans bornes,
veu qu'il parcouroyt les espaces infinis des dezirs inexaulcez. Tout
le feu que les dames boutent en leurs amours substantielles,
lorsque la nuict n’ha point d’autres lumières que leurs yeux, elle
le transferoyt dedans les gects mysticques de sa teste, les ecsulta-
tions de son ame et les ecstases de son cueur. Alors naturellement,
et avecques la ioye délicieuse de deux anges accouplez d’intelli¬
gence seulement, ils entonnoyent de concert les doulces litanies
que répétoyent les amans de ce temps en l’honneur de l’amour,
antiennes que l’abbé de Thelesme ha paragraficquement saulvées
de l’oubli, en les engravant aux murs de son abbaye, située, suy-
vant maistre Alcofribas, dans nostre pays de Chinon, où ie les ai
veues en latin et translatées icy pour le prouffict des chrestiens.
— Las ! disoyt Marie d’Annebault, tu es ma force et ma vie,
mon bonheur et mon thresor !
— Et vous, respondoyt-il, vous estes une perle, un ange '
— Toy, mon séraphin I
— Vous, mon aame!
— Toy mon dieu '
— Vous, mon estoile du soir et du matin, mon honneur, ma
beaulté, mon univers !
— Toy, mon grant, mon divin maistre!
— Vous, ma gloire, ma foy, ma religion !
— Toy, mon gentil, mon beau, mon couraigeux, mon noble,
mon chier, mon chevalier, mon défenseur, mon roy, mon amour !
— Vous, ma fée, la fleur de mes iours, le songe de mes nuictsl
— Toy, ma pensée de tous les momens !
— Vous, la ioye de mes yeulx!
224
LES CONTES DROLATIQUES
— Toy, la voix de mon aame !
— Vous, la lumière dans le iour!
— Toy, la lueur de mes nuicts !
— Vous, la mieulx ajmée entre les femmes i
— Toy, le plus adoré des hommes !
— Vous, mon sang, ung moy meilleur que moy !
— Vous estes une perle, un ange!
— Toy, mon cueur, mon lustre !
— Vous, ma saincte, ma seule ioye !
— le te quitte la palme de l’amour, et, tant grant soit le mien,
le cuyde que tu m’aymes plus encores, pour ce que tu es le sei¬
gneur.
— Non, elle est à vous, ma déesse, ma Vierge Marie !
— Non, ie suis ta servante, ta meschine, ung rien que tu peux
dissoudre !
— Non, non, c’est moy qui suis vostre esclave, vostre paige
fidelle, de qui vous pouvez user comme d’ung souffle d’air, sur
— N'üi'lrc rc-^yiiard me brunie!
"9
CONTES DROLATlofE>.
22Ù LES CONTES DROLATIQUES
qui vous debvez marcher comme sur ung tapis. Mon cueur est
vostre throsne.
— Non, amy, car ta voix me transfige.
— Vostre resguard me brusle.
— le ne vois que par toy.
— le ne sens que par vous.
— Oh bien, mets ta main sur mon cueur, ta seule main, et tu
vas me veoir paslir quand mon sang aura prins la chaleur du tien.
Alors, en ces luttes, leurs yeulx, déià si ardens, s’enflammoyent
encores; et le bon chevalier estoyt ung peu complice du bonheur
que prenoyt Marie d’Annebault à sentir ceste main sur son cueur.
Ores, comme dans ceste légiere accointance se bendoyent toutes
ses forces, se tendoyent tous ses dezirs, se resolvoyent toutes ses
idées de la chouse, il luy arrivoyt de se pasmer trez-bien et tout à
faict. Leurs yeux plouroyent des larmes bien chauldes, ils se saisis-
soyent Tung de l’aultre en plein, comme le feu prend aux maisons;
mais c’estoyt tout ! De faict. Lavallière avoyt promis de rendre
sain et sauf à son amy le corps seulement et non le cueur.
Lorsque Maillé feit sçavoir son retourner, il estoyt grantement
temps, veu que nulle vertu ne pouvoyt tenir à ce mestier de gril;
et, tant moins les deux amans avoyent de licence, tant plus ils
avoyent de iouissance en leurs phantaisies.
Lairrant Marie d’Annebault, le bon compaignon alla au-devant
IC son amy iusques au pays de Bondy, pour l'aider à passer les
bois sans male heure ; et, lors, les deux frères couchièrent
ensemble, suyvant la mode anticque, dans le bourg de Bondy.
Là, dedans leur lict, ils se racontèrent, l’ung ses adventures de
voyage, l’aultre les cacquets de la court, histoires guallantes et
cætera. Mais la première requeste de Maillé feut touchant Marie
d’Annebault, que Lavallière iura estre intacte en cet endroict pre-
tieux où est logié l’honneur des marys, ce dont Maillé l’amoureux
feut bien content.
Lendemain, ils feurent tous trois reunis, au grant despit de
Marie, qui, parla haulte iurisprudence des femelles, festoya bien son
bo” mary, mais du doigt elle monstroyt son cueur à Lavallière par
de gentilles mignardizes, comme pour dire : « Cecy est ton bien ! ®
LE FRERE D’ARMES
227
Au souper, Lavallière aiiiionça son partement pour la guerre.
Maillé feut bien marry de ceste grief/e résolution, et vouloyt
suivre son frère; mais Lavallière le refusa tout net.
— Madame, feit-il à Marie d’Annebault, ie vous ayme plus que
la vie, mais non plus que l’honneur.
Et il paslit en ce disant, et Madame de Maillé paslit en l’escou-
tant, pour ce que iamais, dans leurs ieux de la petite oie, il n’y
avoyt eu autant d’amour vray que dans ceste parole. Maillé voulut
tenir compaignie à son amy iusques à Meaulx. Quand il revint, il
délibéroyt avecques sa femme les raisons incogneues et causes
absconses de ceste départie, lorsque Marie, qui se doubtoyt des
chagrins du paouvre Lavallière, dit :
— le le sçays, c’est qu’il est trop honteux ici, pour ce que ung
chascun cognoyt qu’il a le mal de Naples.
— Luy ? feit Maillé tout estonné. le l’ay veu quand nous nous
couchiasmes à Bondy, l’autre soir, et hier à Meaulx. Il n’en est
rien ! Il est sain comme vostre œil.
La dame se fondit en eaue, admirant ceste grant loyaulté, ceste
sublime résignation en sa parole, et les haultes souffrances de
ceste passion intérieure. Mais, comme elle aussy guarda son
amour au fund de son cueur, elle mourut quand mourut Laval¬
lière devant Metz, comme l’ha dict ailleurs messire Bourdeiiles de
Brantosme en ses cacquetaiges.
En ce temps-là, les prebstres ne prenoyent plus aulcune femme
en légitime mariaige, mais avoyent, à eulx, de bonnes concubines,
iolies si faire se pouvoyt; ce qui, depuis, leur feut interdict par
les conciles, comme ung chascun sçayt, pour ce que, de faict, il
n'estoyt pas plaisant que les espéciales confidences des gens
fussent racontées à une gouge qui s’en rioyt, oultre les aultres
doctrines absconses, ménagemens ecclésiasticques et spéculations
qui abundèrent en ce cas de haulte politicque romaine. Le prebstre
de nostre pays qui, théologalement, entretint le darrenier une
LE CURE D’AZAY-LE-RIDEAU
22g
femme dans son presbytère, en la resgallant de son amour scho-
laslicque, l’eut ung certain curé d’Azay-le-Ridel,'endroict trez-agréa-
ble nommé plus tard Azay-le-Bruslé, maintenant Azay-le-Rideau,
dont le chastel est une des merveilles de Touraine. Ores, ce dict
temps où les femmes ne haïssoyent pas l’odeur de prebstre n’est
point aussy loing que aulcuns le pourroyent penser; car encores
estoyt sur le siège de Paris M. d’Orgemont, lils du précédent
evesque, et les grosses querelles d’vVrmignacs n’avoyent 5né. Pour
dire le vray, le cettuy curé faisoyt bien d'avoir sa cure en ce
siècle, veu qu’il estoyt fièrement moulé, hauit en couleur, de belle
Les grosses querelles a'Armignacs n avoyent fine.
corporence, grant, fort, mangeant et beuvant comme ung conva¬
lescent; et, de faict, relesvoyt tousiours d’une doulce maladie qui
le prenoyt à ses heures : doneques, plus tard il eust esté son
propre bourreau, s’il eust voulu observer la continence cano-
nicque. Adiouxtez à ce qu’il estoyt Tourangeau, id est brun, et
portant dans les yeulx du feu pour allumer et de l’eaue pour
estaindic tous les fours de mesnaige qui vouloyent estre allumez
ou estaincts. Aussy, iamais plus à Azay ne s’est veu curé pareil !
ung beau curé, quarré, frais, tousiours bénissant, hennissant;
aymant mieulx les nopces et baptesmes que les trespassemens ;
bon raillard, religieux en Pecclise, homme partout. Il y ha bien
eu des curés qui ont bien beu et bien mangié; d’aultres qui ont
bien béni, et certains moult henny; mais, à eulx tous, ils faisoyent
à grant poine en détail la valiscence de ce curé susdict; et luy seul
7.50
LES CONTES DROLATIQUES
ha dignement rempli sa cure de bénédictions, l’ha tenue en ioye et
y ha consolé les affligées, tout si bien, que nul ne le voyoyt saillir
de son logiz sans le vouloir mettre en sa fressure, tant il estoyt
aymé. C’est lui qui, le premier, ha dict en ung prosne que le
diable n’estoyt pas si noir qu’on le faisoyt, et qui, pour madame
de Candé, transformoyt les perdrix en poissons, disant que les
perches de l’Indre estoyent perdrix de rivière, et, au rebours, les
perdrix, perches de l’aër. lainais ne feit de coups fourrez à l’umbre
de la morale; et, souventes foys, railloyt en disant qu’il préféroyt
cstre couchié en ung bon lict que sur ung testament; que Dieu
s’estoyt foLirny de tout et n’avoyt besoing de rien. Au resguard
des paoLivres et aultres, iamais ceulx qui vindrent quérir de la
laine en son presbytère ne s’en allèrent tondus, veu qu’il avoyt
tousiours la main à la poche, et mollissoyt (lui qui, du reste, estoyt
si ferme!...) à la veue de toutes les misères, intirmitez, et se ben-
doyt à boucher toutes les playes. Aussy ha-t-on dict long temps
de bons contes sur ce roy des curés !... C’est luy qui feit tant rire aux
nopces du seigneur deValesnesprès Sacché. Comme la mère du dict
seigneur se mesloyt ung peu des victuailles, rostisseries et aultres
appretz qui abundoyent tant, que du moins on eust faict le plus
d’ung bourg, mais il est vray, pour tout dire, que l’on venoyt à
ces espousailles de Montbazon, de Tours, de Chinon, de Lan¬
geais, de partout, et pour huict iours.
Ores, le bon curé, qui revenoyt en la salle où se gaudissoyt la
compaignie, feit rencontre d’ung petit pastronnet, lequel vouloyt
advertir Madame que toutes les substances élémentaires et rudi-
mens gras, ius et saulces, estoyent apprestez pour ung boudin
de haulte qualité dont elle se iactoyt de surveiller les compila¬
tions, enfonçages et manipulations secrettes, à ceste fin de res-
galler les parens de la fille. Mon dict curé donne ung petit coup
sur l’aureille du guaste-saulce, en luy disant qu’il estoyt trop ord
et sale pour se faire veoir à gens de haultes conditions, et qu’il
s'acquitteroyt dudict messaige. Et vécy le raillard qui poulse
l’huys, qui roule ses doigts gauches en manière de guaisne, et
dedans ce pertuys fourre à plusieurs foys trez-gentement le doigt
du milieu de sa dextre; puis, ce faisant, il resguarda finement la
23i
LE CURÉ D’AZAY-LE-R!DE.\U
dame de Valesiies en luy disant; « Venez,
tout est prest ! » Ceulx qui ne sçavoyent
pas la chouse s’esclaffèrent de rire, en
voyant Madame se lever et aller à curé,
pour ce que elle sçavoyt qu’il retournoyt
du boudin, et non de ce que cuydoyent
les aultres.
Mais ung vray conte est la manière
dont ce digne pasteur perdit sa femelle,
à laquelle le promoteur mestropolitain
ne souffrit point d’héritière; mais, pour
ce, ledict curé ne faillit point d’ustensiles de mesnaige. Dans la
paroësse, toutes se feirent un honneur de lui prcster les leurs;
d’autant que c’estoyt un homme à ne rien guaster, et qui avoyt
grant cure de bien les rincer, le chier homme ! Mais vécy le faict.
Ung soir, le bon curé revint souper, la face toute mélancholisée,
veu qu’il avoyt mis en pré ung bon métayer, mort d’une fasson
estrangedont ceulx d’Azay parlent encores souventcs foys. Voyant
qu’il ne mangioyt que du bout des dents et trouvoyt de l’amer
dans ung bon planté de trippes, dont la coction s’estoyt saigement
accomplie à sa veue, sa bonne femme luy dit ;
— Avez-vous doncques passé devant le lombard (Voyez Maître
Cornélius^ — passim), rencontré deux corneilles, ou veu remuer le
moit en sa fousse, que vous voilà tout desmanché ?
— Ho ! ho !
— Vous ha-t-on deceu?
— Ha !... ha !...
— Dictes doncques !
— Ma mye, ie suis encores tout espanté de la mort de ce
paouvre Cochegrue, et il n’est en ce moment, à vingt lieues à la
ronde, langue de bonne mesnaigiere- et lèvres de vertueux cocqu
qui n’en parlent...
— Et qu’est-ce?
— Oyez. Ce bon Cochegrue retournoyt du marché, ayant vendu
son bled et deux cochons à lard. Il revenoyt sur sa iolie iument,
laquelle, depuis Azay, commençoyt à s’enamourer, sans que, de
Feit rencontre d’ung’ petit
pastronnet.
232
LES CONTES DROLATIQUES
ce, il eust le moindre vent; et paouvre Cochegrue trottoyt, trotti-
noyt, en comptant ses proufficts. Vécy, au destourner du vieulx
chemin des Landes de Charlemaigne, ung maistre cheval, que le
sieur de la Carte nourrit en ung clos, pour en avoir belle semence
de chevaulx, pour ce que ce dict animal est trez-idoyne à la course,
beau comme peut l’estre ung abbé, hault et puissant, tant que
M. l’admirai l’est venu veoir et dit que c’estoyt une beste de haulte
futaye ; doncques ce diable chevalin flaire ceste iolie iument, faict
le sournoys, ne hennit, ni ne dict aulcune périphrase de cheval;
mais, quand elle est iouxte le chemin, saulte quarante chaisnées
de vignes, court dessus en piaftant des quatre l'ers, entame l’esco-
petterie d’ung amoureux qui chomme d’accointanCe, déclicque des
sonneries à faire lascher vinaigre aux plus hardis, et si dru, que
ceulx de Champy l’ont entendu et ont eu grant paour. Cochegrue,
se doubtant de l’estrif, enfile les Landes, picque sa lascive iument,
se fie sur son rapide cours, et, de faict, la bonne iument l’escoute,
obéit et vole, vole comme ung oiseau; mais, à portée de crane-
quin, le grand braguard de cheval suyv'oyt, tapoyt de ses pieds la
terre comme si mareschaulx eussent battu ung fer; et, toutes ses
forces bendées, tous crins espars, respondoyt au ioly train du
grant galop de la iument par son effroyable patapan! patapan!...
Lors, bon fermier, sentant accourir la mort avecques l’amour de
la beste, tf’esperonner sa iument, et iument de courir; enfin, _Co-
chegrue, pasle et mi-mort, atteint la grant court de sa métairie;
mais, trouvant la porte de ses escueyries fermée, il crie : « Au se-
Puis il tourne, tourne autour de sa
mare, cuydant esviter le mauldit
cheval auquel les amourettes brus-
loyent, qui faisoyt raige, et croissoyt
d’amour au grief pourchaz de sa
iument. Tous les siens, espouvantez
de ce dangier, n’osoyent aller ou¬
vrir riiuys de l’escueyrie, redoutant
l’estrange accollade et les coups de
pied de ramoureux ferré. Brief, la
Cochegrue y va; mais, iouxte la
cours! à moy! ma femme!... »
lamais plus à Azay ne s’esl veu
curé pareil.
Lavallière mourut devant *Metz.
CONTES DROLATIQUES.
234 les contes drolatiques
porte que la bonne iument avoyt enfilée, le damné cheval l’assaille,
l’estrainct, luy donne sa sauvaige venue, l’embrasse des deux
iambes, la serre, la pince, la trentemille ; et, pendant ce, pestrit
et mulcte si dur leCochegrue, que dudict il n’ha esté trouvé qu’ung
desbris informe, concassé comme ung gasteau de noix, après l’huile
distillée. C’estoyt pitié de le veoir escarbouillé tout vif et meslant
ses plaintes à ces grands soupirs d’amour de cheval.
— Oh! la iument, s’escria la bonne gouge de curé
— Qnoy? feit le bon prebstre estonné.
— Mais oui! Vous aultres ne feriez point tant seulement crever
une prune.
— En-da! respartit le curé, vous me reprouchez à tort!
Le bon mary la gecta de cholère sur le lict; et, de son poinçon,
l’estampa si rude, qu’elle s’esclatta sur le coup, toute eschar-
bottée; puis mourut, sans que ni chirurgians ni physicians ayent
eu cognoissance de la fasson dont se feirent les solutions de con¬
tinuité, tant feurent violemment desioinctes les charnières et cloi¬
sons médianes. Comptez que c’estoyt ung fier homme, ung beau
curé, comme ha esté dessus dict.
Les honnestes gens du pays, voire les femmes, convindrent*
qu’il n’avoyt point eu tort et qu’il estoyt dans son droict. De là,
peut-estre, est venu le proverbe tant dict en ce temps : Que l'aze
le saille! Lequel proverbe est encores plus deshonneste de mots,
que ie ne le dis par révérence des dames. Mais ce grant et noble
curé n’estoyt pas fort que de là, et, paravant ce malheur, il feit ung
coup tel, que nuis voleurs n’osoyent plus iamais luy demander s’il
avoyt des anges dans sa pochette, encores qu’ils eussent esté vingt
et quelques pour l’assaillir. Ung soir, il y avoyt tousiours sa
bonne femme, après souper, qu’il avoyt bien festoyé l’oye, la
gouge, le vin et tout, et restoyt en sa chaire à deviser où il feroyt
construire une grange neufve pour les dixmes, vécy venir ung
messaige du seigneur de Sacché qui rendoyt l’aame, et vouioyt se
réconcilier à Dieu, le recepvoir, et faire toutes les quérémonies
que vous sçavez.
— C’est ung bon homme et loyal seigneur, i’y vais! dit-il.
Là-dessus, passe à son ecclise, prend la boëte d’argent où sont
235
LE CURÉ D’AZAY-LE-RIDEAU
les pains sacrez, sonne luy-mesme sa clochette pour ne point es-
veigler son clerc, et va, de pied légier, trez-dispos, par les che¬
mins. louxte le Gué-droit, qui est ung rut qui se gecte dans l’Indre
à travers la prairie, mon bon curé apercent ung malandrin. Et
qu’est ung malandrin? C’est ung clerc de sainct Nicholas. Et quoy
cncores cecy? Eh bien, c’est ung qui voit clair en pleine nuict
s’instruit en compulsant et retournant les bourses, et prend ses
Lors bon fermier d’esperonner sa iument.
degrez sur les routes. Y estes-vous? Doncques, ce malandrin
attendoyt la boëte qu’il sçavoyt estre de bien grant prix.
— Oh! oh! feit le prebstre en desposant le cyboire iuz la pierre
du pont, toi, reste là sans bougier.
Puis il marche au voleur, luy donne ung croc-en-iambe, luy ar¬
rache son baston ferré, et alors que ce maulvais gars se releve
pour lucter avecques luy, il vous l’estrippe d’ung coup bien adressé
dans les escoutilles du ventre.
Puis il reprint le viaticque en luy disant bravement :
— Hein! si ie m’estoys fié à ta providence, nous estions
fondus!...
àlais proférer ceste impiété sur le grant chemin de Sacché,
236
LES CONTES DROLATIQUES
c’estoyt ferrer des cigales, veu qu'il la disoyt, non pas à Dieu, mais
bien à l'archevesque de Tours, lequel l’avoyt durement tancé, me-
nassé d’interdict et admonesté au Chapitre, pour avoir dict en
Il vous l'estrippe d'ung coup bien adressé.
chaire à gens lasches que les moissons ne venoyent point par la
graace de Dieu, ains par bons labours et grant poine : ce qui scn-
toyt le fagot. Et, de faict, il avoyt tort, pour ce que les fruicts de
la terre ont besoing de l’un et de l’aultre; mais il mourut dans
ceste hérésie, car il ne voulut iamais comprendre que moissons
pussent venir sans la pioche, s’il plaisoyt à Dieu ; doctrine que les
sçavans ont prouvée estre vraye, en demonstrant que iadis le bled
estoyt bien poulsé sans les hommes... Point ne lairray ce beau
modèle de pasteur sans enclore icy l’ung des traicts de sa vie,
lequel prouve avecques quelle ferveur il imitoyt les saincts dans le
partaige de leurs biens et manteaulx, qu’ils donnoyent iadis à
paouvres et passans. Un iour, il revenoyt de Tours tirer sa révé¬
rence à l’official, et gaignoyt Azay, monté sur sa mule. Chemin
faisant, à ung pas de Ballan, il rencontre une belle fille qui alloyt
à pied, et feut marry de veoir ceste femme voyageant comme les
LE CURÉ D'AZAY-LE-RIDEAU 287
chiens, d’autant qu’elle estoyt visiblement fatiguée et levoyt son
arrière-train à contre-cueur. Alors, il la liuchia doulcement, et
belle fille de soy retourner et arrester. Le bon prebstre, qui s’en-
tendoyt à ne point eft’arouchier les fauvettes, surtout les coëftees,
la requit si gcntement de se mettre en croupe sur la mule, et de si
bonne manière, que la garse monta, non sans faire quelques re¬
serves et cingeries, comme elles en font toutes quand on les
convie à mangier ou à prendre de ce qu'elles veulent. L’ouaillc
appareillée avecques le pasteur, la mule va son train de mule: et
— Estes-vous bien? dit le curé.
la garse de glisser de cy, de la, vétillant si mal, que le curé luy
remonstra, au sortir de Ballan, que ce seroyt mieulx de se tenir à
luy; et aussitost la belle fille de croiser ses bras potelés sur le pec¬
toral de son cavalier, tout en n'ozant.
— La! ballottez-vous encores? Estes-vous bien? dit le curé.
238
LES CONTES DROLATIQUES
— En-da! oui, ie suis bien. Et vous?
— Moy, feit le prebstre, ie suis mieulx.
Et, de faict, il estoyt à l’aise, et feut bientost gracieusement
chauffé dans le dos par deux tangentes qui le froissoyent, et finèrent
par vouloir s’empreindre dans ses omoplates, ce qui eust esté dom-
maige, veu que ce n’estoyt point le lieu de ceste bonne et blanche
marchandise. Peu à peu, le mouvement de la mule mit en con-
iunction la chaleur interne de ces deux bons cavaliers, et feit mou¬
voir leur sang plus vite veu qu’il avoyt le bransle de la mule avec-
ques le sien; et, par ainsy, la bonne garse et le curé finèrent par
cognoistre leurs pensées, mais non celles de la mule. Puis, quand
ung chascun se feut acclimaté, le voisin chez la voisine, et voisine
au voisin, ils sentirent ung remue-mesnaige qui se résolut en
secrets dezirs.
— Hein! fit le curé, qui se retourna devers sa compaigne, vécy
une belle radiée de bois qui ha poulsé bien espaisse...
— Elle est trop près de la route, reprint la fille. Les maulvais
gars couperont les branches, ou les vasches mangeront les ieunes
poulses.
— Et n'estes-vous point mariée ? demanda le curé reprenant le
trot.
— Non, fit-elle.
— Pas du tout?
— Ma fy ! non.
— Hé! c'est honteux à vostre aage...
— En-da, oui, monsieur; mais, voyez-vous, une paouvre fille
qui ha faict ung enfant est ung bien maulvais bestail.
Lors, le bon curé, ayant pitié de ceste ignorance, et saichant
que les canons disoyent, entre aultres chouses, que les pasteurs
debvoyent endoctriner leurs ouailles et leur remonstrer leurs deb-
voirs et charges en ceste vie, creut bien faire son office en appre¬
nant à celle-cy le faix que elle auroyt un iour à porter. Alors, il la
pria doulcement qu’elle ne fust point paoureuse, et que, si elle
voLiloyt se fier en sa loyaulté, iamais ne seroyt sceu de personne
l’essay du chausse-pied de mariaige qu’il luy proposoyt de faire
incontinent; et, comme, depuis Ballan, à ce pensoyt la fille, que
LE CURÉ D’AZAY-LE-RIDEAU
289
son envie avoyt esté soigneusement entretenue et accreue par
le chauld mouvement de la beste, elle respondit druement au
curé :
— Si vous parlez ainsy, ie vais descendre.
Lors, le bon curé continua ses doulces requestes, si bien qu’ils
atteignirent les bois d’Azay, et que la fille voulut descendre; et,
de faict, le prebstre la descendit, car il estoyt besoing d’estre
à cheval aultrement pour achever ce desbat. Alors, la vertueuse
— Ah! feit-elle, le suis de Ballan.
fille se saulva dedans le plus espais du bois pour fuir le curé,
criant :
— Oh! meschant, vous ne sçaurez point ou le suis.
La mule arrivée en une clairière où la pelouze estoyt belle, la
fille tresbuchia à l’encontre d’une herbe, et rougit. Le curé vint à
elle; puis, là, comme il avoyt sonné la messe, il la dit; et tous
deux prindrent un gros à-compte sur les ioyes du paradiz. Le bon
prebstre eut à cueur de la bien instruire, et treuva sa catéchumène
bien docile, aussi doulce d’aame que de peau, vrai biiou. Aussy
feut-il bien contrit d’avoir si fort abrégié la leçon en la donnant si
près d’Azay, veu qu’il seroyt bien peu aisé de la recommencer,
comme font tous les docteurs, qui disent souvent la mesme chouse
à leurs élèves.
— Ah! mignonne, s'escria le bonhomme, pourquoy doncques
340 LES CONTES DROLATIQUES
has-tu tant fretinfretaillé, que nous nous soyons accordez seu¬
lement iouxte Azay?
— • Ah! feit-elle, ie suis de Ballan.
Pour le faire de brief, ie vous diray que, lorsque ce bon homme
mourut en sa cure, il y eut ung grand numbre de gens,-entans et
Les paouvres affligez.
aultres, qui vindrent désolez, affligez, plourant, chagrins, et tous
dirent : .
— Ah! nous avons perdu nostre père.
Et les garses, les veufves, les mariées, les garsettes s’entreres-
guardoyent, en le regrettant mieulx qu’ung amy, et toutes di-
soyent ;
— Ce estoyt bien plus qu’ung prebstre, c’estoyt ung homme! De
ces curés, la grayne en est au vent, et ne se reproduira plus,
maulgré les séminaires.
Voire mesmes les paouvres, à qui son espargne feut laissée,
treuvèrent qu'ils y perdoyent encores. Et ung vieulx estropié dont
Mon bon curé apcrcout un inabuulrin.
CONTES UROLATIQUES,
242 LES CONTES DROLATIQUES
il avoyt soing beugloyt dans la court, criant : « le ne mourray
point, moy! » cuydant dire ; « Pourquoy la mort ne m"ha-t-elle pas
prins en sa place? »
Ce qui faisoyt rire aulcuns; ce dont l'umbre du bon curé ne
deut point estre faschée.
La belle buandière de Portillon-lez-Tours, dont ung mot dro-
lactique ha déià esté consigné dans ce livre, estoyt une fille dotée
de tant de malice, qu’elle avoyt volé celle de six prebstres ou de
trois femmes au moins. Aussy les mignons ne lui manquoyent point,
et tant en avoyt, qu’eussiez dict, en les voyant autour d’elle, des
raousches voulant rentrer le soir dans leur rusche. Ung vieulx
taincturier de soyeries qui demouroyt en la rue Montfumier et y
possédoyt ung logiz scandaleux de richesse, venant de son clos de
la Grenadière, situé sur le ioly costeau de Sainct-Cyr, passoyt à
cheval devant Portillon pour gaigner le pont de Tours. Lors, par
la chaulde soirée qu’il faisoyt, il feut allumé par ung dezir fou, en
voyant la belle buandière assise sur le pas de sa porte. Ores,
24 J LES CONTES DROLATIQUES
comme depuis longtemps il resvoyt de ceste ioyeuse fille, sa réso¬
lution l'eut prinse d'en faire sa femme; et bientost de lavandière
elle devint tainctiuière, bonne bourgeoyse de Tours, ayant des
dentelles, du beau linge, des meubles à foison, et feut heureuse,
nonobstant le taincturier, veu qu'elle s’entendit trez-bien à le pel-
lauder. Le bon taincturier avoyt pour compère ung iabricateur de
méchanicques à soyeries, lequel estoyt petit de taille, bossu pour
toute sa vie et plein de meschanterie. Aussy, le iour des nopces,
il disoyt au taincturier :
■ — Tu as bien faict de te marier, mon compère, nous aurons une
iolie femme...
Puis mille gaudrioles matoises comme il est coustume d’en dire
aux mariez.
De faict, ce dict bossu courtoisa la taincturière, qui, de sa nature,
aimant peu les gens mal bastis, se mit à rire des requestes du
méchanicien, et le plaisanta trez-bien sur ses ressorts, engins et
aultres bobines dont il avoyt sa bouticque trop pleine. Enfin, ceste
grant amour dudict bossu ne se rebuta de rien, et devint si fort
poisante à la taincturière, qu’elle
se résolut de la guarrir par mille
maulvais tours. Ung soir, après
de sempiternelles poursuites, elle
dit à son amoureux de venir à la
petite porte du logiz, et que, vers
minuict, elle luy ouvriroyt tous
lespertuys. Ores, c’estoyt, notez,
par une belle nuict d’hyver ; la rue
Ce bossu courtoisa la taincturière. Moiitfumier aboutit à la Loyre,
et dans ce pertuys citadin, s’en¬
gouffrent, mesmes en esté, des vents picquans comme ung cent
d’esguilles. Le bon bossu, bien empapillotté dans son manteau, ne
faillit point à venir, et se pourmena pour se tenir chauld en attendant
l’heure. Vers minuict, il estoyt à moitié gelé, tempestoyt comme
trente-deux diables prins dans une estole, et alloyt renoncer à son
bonheur, quand une foible lumière courut par les fentes des croisées
et descendit iusqu’à la petite porte.
L’APOSTROPHE
245
— Ah! c’est elle!... feit-il.
Et cet espoir le reschaufia. Lors,
il se colla sur la porte et entendit
une petite voi.x.
— Estes-vous là? lui dit la tainc-
turière.
— Oui!
— Toussez, que ie voye...
Le bossu se mit à tousser.
— Ce n’est pas vous.
Alors, le bossu dit a haulte 11 y avoyt plaisir à veoir les plats.
voi.x :
— Comment, ce n’est pas moi! Ne recognoissez-vous point
ma voix? Ouvrez!
— Qui est là? demanda le taincturier en levant sa croisée.
— Las ! vous avez resveiglé mon mary, qui est revenu d’Amboise,
ce soir, à l'improviste...
Là-dessus, voilà le taincturier qui, voyant au clair de la lune un
homme en sa porte, luy gecte une bonne potée d’eaue froide et
crie ; « Au voleur! » en sorte que force feut au bossu de s’ciiftiir;
mais dans sa paour, il saulta fort mal par-dessus la chaisne tendue
au bout de la rue, et tomba dans le trou punais que, lors, les
eschevins n’avoyent point faict encores remplacer par une vanne
à deschargier les boues en Loyre.
De ce bain pensa crever le méchanicien, qui mauldit la belle
Tascherette, veu que, son mary se nommant Taschereau, les
gens de Tours avoyent ainsy désigné sa gentille femme, par
mignonnerie.
Carandas, c’cstoyt le facteur d’engins à tisser, hier, bobiner et
enrouler les soyes, n’estoyt point assez entreprins pour croire à
l'innocence de la taincturière, et luy iura une haine de diable. Mais,
quelques iours après, quand il feut remis de sa trempette dans
l’esgout des taincturiers, il vint souper chez son compère. Alors,
la taincturière l’arraisonna si bien, luy mit tant de miel dans quelques
paroles et l'entortilla de si belles promesses, qu’il n’eut plus soup¬
çons. 11 demanda nouvelle assignation, et la belle Tascherette,
246 LES CONTES DROLATIQUES
avecques le visaige d’une femme occupée de ces cliouses-là, luy
dit :
— Venez demain soir. Mon mary restera trois iours à Chenon-
ceaux. La Royne veut faire taindre de vieilles estofîes et deslibé¬
rera des couleurs avecques luy; cela sera long...
Carandas se chaussa de ses plus belles nippes, ne feit point def-
fault, comparut à l’heure .dicte, et treuva ung brave souper : la
lamproye, le vin de Vouvray, nappes bien blanches, car il ne fal-
loyt point en remonstrer à la taincturière sur le tainct des buées ;
et tout estoyt si bien appresté que il y avoyt plaisir à veoir les plats
d’estain bien nets, à sentir la bonne odeur des metz, et mille iouis-
sances sans nom à mirer, au mitan de la chambre, la Tascherette
leste, pimpante et appétissante comme une pomme par ung iour de
grant chaleur. Ores, le méchanicien, oultre-chauffé par ces ardentes
perspectives, voulut de prime sault assaillir la taincturière,
lorsque maistre Taschereau frappa de grands coups à la porte de
la reue.
— Ha! feit la Portillone, qu’est-il advenu?... Mettez-vous dans
le bahut!... Car i’ai esté vitupérée à vostre endroict; et, si mon
mary vous trouvoyt, il pourroyt vous deffaire, tant violent il est
dans ses maulvaisetez.
Et tost elle boute le bossu dedans le bahut, en prend la clef et
va vite à son bon mary, quelle sçavoyt debvoir revenir de Chenon-
ceaux pour souper. Lors le taincturier feut baisé chauldement sur
les deux yeulx, sur les deux aureilles ; et luy, de mesmes, accola sa
bonne femme par de gros baisers de nourrice qui claquoyent tant
et plus. Puis les deux espoux se mirent à table, iocquetèrent,
finèrent par se concilier, et le méchanicien entendit tout, con-
trainct d’estre debout, de ne point faire de tousserie ni mouve¬
ment aulcun. Il estoyt parmi des linges, serré comme une sardine
dans ung poinçon, et n’avoyt de l’aër que comme les barbeaulx ont
du soleil au fund de l’eaue; mais il eut, pour soy divertir, les mu-
sicques de l’amour, les sospirs du taincturier, et les iolis proupos
de la Tascherette. Enhn quand il creut son compère endormi, le
bossu feit mine de crocheter le bahut.
— Qui est là? dit le taincturier.
L’APOSTROPHE
247
— Qu’as-tu mon mignon? reprint sa femme en levant le nez au-
dessus de la courte-poincte.
— l’entends gratter, dit le bonhomme.
— Nous aurons de l’eaue demain, c’est la chatte, respondit la
femme.
Le bon mary de remettre sa teste sur la plume, après avoir esté
papelardé légierenient par la taincturière.
— La! mon fils, vous avez le somme bien légier. Ah! il ne fau-
droyt point s’adviser de vouloir faire de vous un mary de haulte
Elle boule le bossu dedans le bahut.
•futaye. La! tiens-toi saige ! Oh! oh! mon papa, ton bonnet est de
travers. Allons! recoëffe-toy, mon petit bouchon, car il tant estre
•beau, mesme en dormant. La! es-tu bien?
— Oui.
— Dors-tu? fit-elle en le baisant.
— Oui.
Au matin, la belle taincturière vint, de pied coi, ouvrir au mécha-
nicien, qui estoyt plus pasle qu’un trespassé.
— Oh! de l’aër, de l’aër! fit-il.
Et il se saulva, guarri de son amour, emportant autant de haine
en son cueur qu’une poche peut contenir de bled noir. Le dict
bossu laissa Tours et s’en alla dans la ville de Bruges, où aulcuns
merchands l’avoyent convié de venir arrangier des méchanicques à
taire des haubergeons. Pendant sa longue absence, Carandas, qui
248
LHS CONTES DROLATIQUES
avoit du sang-
maure dans les
veines, veu qu’il
descendoyt
d’ung ancien
Sarrasin quitté
quasi-mort dans
le grant combat
qui se donna
entre les Mori-
caudsetlesFran-
çoys en la com¬
mune de Ballan
(dont est ques¬
tion au Conte
précédent),
auquel lieu sont
lesLandesdictes
de Charlemai-
gne, où il ne
pousse rien,
pour ce que des
mauldits, des
m e s c r é a n s y
sont ensevelis,
et que l’herbe y
damne mesmes
les vasches ;
doncques, ce
Carandas ne se levoyt ni ne se couchioyt en pays estrangér,
sans songier comment il donneroyt pasture à ses dezirs de
vengeance,' et il y resvoyt tousiours et ne vouloyt guères moins
que le trespas de la bonne buandière de Portillon, et souventes
foys se disoyt :
— le mangeroys de sa chair. Da! ie feroys cuire l’un de ses tet-
tins et le crocqueroys, mesmes sans saulce.
Le dict bossu s’en alla dans la ville de Bruges.
l'iie bonne potée d'eaue froide.
COXTES DROLATKIUES.
25o les contes drolatiques
C’estoyt une haine cramoisie de bon tainct, une haine cardinale,
une haine de guespe ou de vieille fille ; mais c’estoyent toutes les
haines cogneues, fondues en une seule haine, laquelle rebouilloyt,
se concoctionnoyt et se resolvoyt en un élixir de fiel, de sentimens
liaulvais et diabolicques, chauffé au feu des plus flambans tisons
de l’enfer; enfin, c’estoyt une maistresse haine.
Ores, ung beau iour, ledict Carandas revint en Touraine
avecques force deniers qu’il rapporta des pays de Flandres, où il
avoyt trafficqué de ses secrets méchanicques. Il achepta ung beau
logiz dans la rue Montfumier, lequel se veoit encores et faict
Vestonnement des passans, pour ce que il y ha des rondes-bosses
bien plaisantes practicquées sur les pierres des murs. Carandas le
haineux trouva de bien notables changemens chez son compère le
taincturier, veu que le bonhomme avoyt deux iolis enfans, les
quels, par cas fortuit, ne présentoyent aulcune ressemblance ni
avecques la mère, ni avecques le père; mais, comme besoing est
que les enfants ayent une ressemblance quelconque, il y en ha de
rusés qui vont chercher les traicts de leurs ayeulx, quand ils sont
beaulx, les petits flatteurs ! Doncques, en revanche, il estoyt
treuvé par le bon mary que ses deux gars ressembloyent à ung
sien oncle, iadis prebstre à Nostre-Dame de l’Esgrignolles;
mais, pour aulcuns diseurs de gogues, ces deux marmots estoyent
les petites pourtrayctures vivantes d’ung gentil tonsuré desservant
de Nostre-Dame la Riche, célèbre paroësse située entre Tours et
le Plessis. Ores, croyez une chouse et inculquez-la dans vostre
esperit; et quand, en cettuy livre, vous n’auriez broutté, tiré à
vous, extraict, puisé que ce principe de toute vérité, resguardez-
vous comme bien heureux : à sçavoir, que iamais un homme ne
pourra se passer d’ung nez, id est, que tousiours l’homme sera
morveux, c’est-à-dire qu’il demourera homme, et, par ainsy, con¬
tinuera dans tous les siècles futurs à rire et boire, à se treuver en
sa chemise sans y estre meilleur, ni pire, et aura mesmes occupa¬
tions; mais ces idées préparatoires sont pour vous mieux ficher en
l’entendement que ceste aame à deux pattes croira tousiours pour
vraies les chouses qui chatouillent ses passions, caressent ses
haines et servent ses amours : de là. la logique ! Par ainsy, du
L’APOSTROPHE
25i
premier iour que le dessus dict Carandas veil les enfans de son
compère, veit le gentil prebstre, veit la belle taincturière, veit le
Taschereau, tous assiz à table, et veit, à son détriment, le meilleur
tronsson de la lamproye donné d'ung certain aër par la Tasche-
rette à son amy prebstre, le méchanicien se dit :
— Mon compère est cocqu, sa femme couche avecques le petit
confesseur, les enfans ont été faicts avecques son eauc benoiste, et
Besoing est que les enfants aj'ent une
ressemblance quelconque.
ie leur demonstrerai que les bossus ont quelque chouse de plus
que les aultres hommes.
Et cela estoyt vray, comme il est vray que Tours ha esté et sera
tousiours les pieds dedans la Loyre, comme une iolie fille qui se
baigne et ioue avecque l'eau, taisant flicq flacq en fouettant les
ondes avecques ses mains blanches; car ceste ville est rieuse,
rigoleuse, amoureuse, fresche, fleurie, perfumée mieuLv que toutes
les aultres villes du monde, qui ne sont pas tant seulement dignes
de luy peigner ses cheveulx, ni de luy nouer sa ceincture. Et
comptez, si vous y allez, que vous luy trouverez, au milieu d’elle,
une iolie raye, qui est une rue délicieuse où tout le monde se
pourmène, où tousiours il y ha du vent, de l’umbre et du soleil,
de la pluys et de l'amour. Ha! ha! riez doncques, allez-y
doncques! C’est une rue tousiours neufve, tousiours royale, tou-
252 LES CONTES DROLATIQUES
siours impériale, une rue patrioticque, une rue à deux truiioirs,
une rue ouverte des deux bouts, bien percée, une rue si large que
iamais nul n'y a crié ; « Gare ! » une rue qui ne s'use pas, une rue
qui mène à l’abbaye de Grand-Mont et à une trenchée qui s’em¬
manche trez-bien avecques le pont, et au bout de laquelle est ung
beau champ de foire; une rue bien pavée, bien bastie, bien lavée,
propre comme ung mirouer, populeuse, silencieuse à ses heures,
cocquette, bien coëflfée de nuict par ses iolis toicts bleus; brief,
c'est une rue où ie suys né, c’est la royne des rues, tousiours
entre la terre et le ciel, une rue à fontaine, une rue à laquelle rien
ne manque pour estre célébrée parmy les rues ! Et, de faict, c’est
la vraye ru?, la seule rue de Tours. S’il y en a d’aultres, elles sont
noires, tortueuses, estroites, humides, et viennent toutes respec¬
tueuses saluer ceste noble rue, qui les commande. Où en suis-je?
car, une fois dans ceste rue, nul n’en veut yssir, tant plaisante elle
est. Mais ie debvoys cet hommaige filial, hymne descriptive, venue
du cueur, à ma rue natale, aux coins de laquelle manquent seule-
1! picque de tous costez le taincturier.
ment les braves figures de mon bon maistre Rabelais et du sieur
Descartes, incogneus aux naturels du pays. Doncques, le dessus
dict Carandas feut, à son retourner de Flandres, festoyé par son
compère et par tous ceulx dont il estoyt aymé pour ses gogues,
L’APOSTROPHE
253
drosleries et facétieuses paroles. Le bon bossu parut deschargié
de son ancien amour, feit des amitiés à la Tascherette, au prebstre,
embrassa les enfans; et, quand il feut seul avecques la tainctu-
rière, lui ramenteva la nuict du bahut, la nuict de l’esgout, en luy
disant :
— Hein ! comme vous vous estes gaussée de moy !
— • Cela vous estoyt deu, répondit-elle en riant. Si vous vous
estiez laissé, par grant amour, turlupiner, trupher, goguenarder,
encores ung tronsson de temps, vous m'auriez peut-estre fanfrelu-
chée comme tous les aultres!...
Là-dessus, Carandas se print à rire en enraigeant. Puis, voyant
ledict bahut où il avoyt failli crever, sa cholère devint d’autant
plus chaulde, pour ce que la belle taincturière s'estoyt encore
embellie comme toutes celles qui s’enraieunissent en soy trempant
dans les eaues de louvence, lesquelles ne sont aultres que les
sources d’amour. Le méchanicien estudia l'allure du cocquaige
254 LES CONTES DROLATIQUES
chez son compère, affin de soy venger : car, autant sont de logiz,
autant sont de variantes en ce genre; et, quoique tous les amours
se ressemblent de la mesme manière que les hommes ressemblent
tous les uns aux aultres, il est prouvé aux abstracteurs de chouses
vraies que, pour le bonheur des femmes, chaque amour ha sa
physionomie espéciale et que, si rien ne ressemble tant à ung
homme qu’ung homme, il n’y ha aussy rien qui diffère plus d’ung
homme qu’ung homme. Voilà qui confund tout, ou explique les
mille phantaisies des femmes, lesquelles querrent le meilleur des
hommes avecques mille poines et mille plaisirs, plus de l’ung que
de l’aultre.
Mais comment les vitupérer de leurs essays, changemens et
visées contradictoires ? Quoy! la Nature frétillé tousiours, vire,
tourne, et vous voulez qu’une femme reste en place ! Sçavez-vous
si la glace est vraiement froide ? Non. Eh bien, vous ne sçavez pas
non plus si le cocquaige n'est pas ung bon hazard, producteur de
cervelles bien guarnies et mieulx faictes que toutes aultres. Cher¬
chez doncques mieulx que des ventositez sous le ciel. Cecy fera
bien ronfler la réputation philosophicque de ce livre concentricque.
Oui, oui, allez, celluy qui crie : Vccy la mort aux rats\ est plus
advancé que ceulx occupés à trousser la Nature, veu que c’est une
tière pute, bien capricieuse et qui ne se laisse veoir qu’à ses
heures. Entendez-vous! Aussy, dans toutes les langues, elle appar¬
tient au genre féminin, comme chouse essentiellement mobile,
féconde et fertile en pipperies.
Aussy, bientost recogneut Carandas que, parmi les cocquaiges,
le mieulx entendu, le plus discret estoyt le cocquaige ecclésias-
ticque. De faict, vécy comme la bonne taincturière avoyt establi
ses traisnées. Elle se départoyt tousiours devers sa closerie de la
Grenadière-lez-Saint-Cyr, la veille du dimanche, laissant son bon
mary parachever ses travaulx, compter, vérifier, payer les labeurs
d’ouvriers; puis Taschereau la venoyt reioindre lendemain matin,
et treuvoyt ung bon déieuner, sa bonne femme gaye, et tousiours
amenoyt le prebstre avecques luy. De faict, le damné prebstre
traversoyt la Loyre en ung bateau la veille, pour aller tenir chauld
à la taincturière et luy calmer ses phantaisies, affin qu’elle dormist
L’APOSTROPHE
255
bien pendant la nuict, ouvraige auquel s’entendent bien les ieunes
gars. Puis, le beau brideur de phantaisies revenoyt au matin en
son logiz, à l’heure où le Taschereau advenoyt le requérir de se
divertir à la Grenadière, et tousiours le cocqu trouvoyt le
Comment les vitupérer de leurs essays et changemens.
prebstre en son lict. Le batelier bien payé, nul ne sçavoyt ceste
allure, veu que l’amant ne voyageoyt la veille que de nùict, et le
dimanche de grant matin. Lorsque Carandas eut bien vérifié
l’accord et constante praticque de ces dispositions guallantes, il
attendit un iour où les deux amans se reioindroyent bien affamés
l’ung de l’aultre, après quelque caresme fortuit. Geste rencontre
eut lieu bientost, et le curieux bossu veit le manège du batelier
attendant au bas de la grève, prouche le canal Saincte-Anne, le sus-
dict prebstre, lequel estoyt un ieune blond, bien gresle, gentil de
formes, comme le guallant et couard héros d’amour tant célébré
par messire Ariosto. Alors, le méchanicien vint trouver le vieulx
taincturier, qui tousiours aymoyt sa femme et se croyoyt seul à
mettre le doigt dans son ioly benoistier.
— Hé ! bonsoir, mon compère, feit Carandas à Taschereau.
256
LES CONTES LROLATIQUES
Et Taschereau d’oster son bonnet.
Puis, vécy le méchanicien qui raconte les secrettes festes de
l’amour, desbagoule des paroles de toute sorte et picque de tous
costez le taincturier.
Enfin, le voyant prest à tuer sa femme et le prebstre, Carandas
luy dict ;
— Mon bon voisin, i’ay rapporté de Flandres une espée empoi¬
sonnée, laquelle occit net quiconque, pourveu qu'elle luy fasse
une esgratigneure ; ores, dès que vous en aurez tant seulement
touchié vostre gouge et son concubin, ils monrront.
— Allons la quérir, s’escria le taincturier...
Puis les deux merchans d’aller à grant erre au logiz du bossu,
de prendre l’espée et de courir en campaigne.
— Mais les treuverons-nous couchiez? disoyt Taschereau.
— Vous attendrez, feit le bossu se gaussant de son compère.
De faict, le cocqu n’eut pas la griefve poine d’attendre la ioye
des deux amans. La iolie taincturière et son bien aymé estoyent
occupez à prendre, dans ce ioly lacqs que vous sçavez, cet oyseau
l'ay rapporté de Flandres une espée empoisonnée.
mignon qui tousiours s’en eschappe; et rioyent, et tousiours
essayoient, et tousiours rioyent.
— Ah! mon mignon, disoyt la Tascherette en restreignant
comme pour se l’engraver dessus l’estomach, ie t’ayme tant que ie
Arrcbtc, malheureux, tu vas tuer le pere de te> enfanta !
COXTES DROLATIQUES.
258 LES CONTES DROLATIQUES
voLildroys te crocquer. Non. Encores mieul.x, t’avoir en ma peau
pour que tu ne me quittasses iamais.
— le le veulx bien, respondoyt le prebstre; mais ie ne puis y
estre tout entier, il faut se contenter de m’avoir en destail.
Ce feut en ce doulx moment que le mary entra l’espée haulte et
nue. La belle taincturière, à qui le visaige de son homme estoyt
bien cogneu, veit que c’en estoyt faict de son bien aymé le
prebstre. Mais, tout à coup, elle s’élança vers le bourgeoys, demi-
nue, les cheveux espars, belle de honte, plus belle d’amour, et
luy dit :
— ■ Arrête, malheureux, tu vas tuer le père de tes enfans!
Sur ce, le bon taincturier, tout esblouy par la maiesté pater¬
nelle du cocquaige et peut-estre aussy par la flamme des yeulx de
sa femme, laissa tomber l’espée sur le pied du bossu qui le suivoyt,
et, par ainsy, le tua.
Cecy nous apprend à n’estre point haineux.
Épilogue
Cy fine le premier dixjin de ces Contes, miesvre eschantillon
des oeuvres de la Muse drolaticque iadis née en nos pays de la
Touraine, laquelle est bonne fille et sçayt par cueur ce beau
dicton de son amy Verville, escript dans le Moyen de parvenir ;
Il ne faut qiC estre effronté pour obtenir des faveurs. Las! folle
mignonne, recouche-toy, dors, tu es essoufflée de ta course; peut-
estre as-tu esté plus loing que le présent. Doncques, essuye tes
iolis pieds nus, bousche-toy les aureilles et retourne à l’amour.
Si tu resves d’aultres poésies tissues de rires, pour en parachever
les comicques inventions, tu ne doibs escouter les sottes clameurs
et iniures de ceulx qui, entendant chanter un ioyeulx pinson gau-
loys, diront ; <i Ah ! le vilain oiseau ! »
Deaxiesjvie dixhi)v
prologue
Aukuiis ont à rAutheur reprouché de ne pas plus sçavoir le lan-
guaige du vieulx temps que les lièvres ne se cognoissent à faire
des fagots. ladis ces gens eussent esté nommez, à bon escient,
cannibales, agelastes, sycophantes, voire mesmes ung peu yssus
de la bonne ville de Gomorrhe. Mais l’Autheur consent à leur
espargner ces iolies fleurs de la criticque ancienne, il se rabat à ne
point soubhaiter estre en leur peau, x^eu que il auroyt honte et
mesestime de luy-mesme, et se cuyderoyt le darrenier des caco-
graphes de calumnier ainsy.img paouvre livre qui n’est dedans la
voye d’aulcLin guaste-papier de cettuy temps. Hé! maulvaises gens,
vous gectez par les fenestres une prétieuse bile dont feriez meil¬
leur employ entre vous! L’Autheur s’est consolé de ne point plaire
à tous, en songiant que ung vieulx Tourangeau, d’éterne mémoire,
eut telles contumelies de gars de mesme estoffe que elles av^oyent
lassé sa patience, et s'estoyt, dit-il en ung de ses prologues, ciéli-
PROLOGUE
261
béré de ne plus escripre ung iota. Aultre aage, mesmes mœurs.
Rien ne chet en métamorphose, ni Dieu, là-hault, ni les hommes,
icy-bas. Doncques l’Autheur s’est afFermy sur sa besche en riant et
se repousant sur l’advenir du loyer de ses griefves poines. Et
certes est-ce bien ung grief labeur que d’excogiter cent contes
DROLATicQUES, veu que, après avoir essuyé le feu des ruffians et
envieux, celluy des amys ne luy ha point faict deffault, lesquels
sonf venus à la male heure, disant : « Estes-vous fol? y songiez-
vous? iamais homme ha-t-il eu dedans la bougette de son imagina-
Ung vieulx Tourangeau, d éterne mémoire.
tion une centaine de contes pareils? Quittez l’hyperbolicque esti-
quette de vos sacs, bon homme! Au bout point n’iriez! » Ceux-là
ne sont point des misanthropes, ni des cannibales; pour ruftians,
ie ne sçays; mais sont, pour le seur, de bien bons amys, de ceulx
qui ont le couraige de vous desbagouler mille duretez tout le long
de la vie, sont aspres et resches comme estrilles, soubz prétexte
que ils se donnent à vous de foye, de bourse et de pieds, en les
énormes meschiefs de la susdicte vie, et descouvrent tout leur
prix en l'heure de l’extresme onction. Encores si tels gens s'en
tenoyent à ces tristes gentillesses; mais point. Quand sont démen¬
ties leurs terreurs, ils disent triumphaiement : » Ha! ha! ie le sça-
voys! JBien l’avoys-je prophétisé. »
A cc'Ste fin de ne point descouraiger les beaulx sentimens, uU-
2-32 LES CONTES DROLATIQUES
cores que ils soyent intolérables, l’Autheur lègue à ces amys ses
vieilles pantophles fenestrées, et leur baille asseurance, pour les
reconforter, que il ha, en toute propriété mobilière, exempte de
saisies de iustice, dedans le réservoir de nature ez replis du cer¬
veau, septante iolys Contes. Vray Dieu! de beaulx fils d’entende¬
ment, bien nippez de phrases, soigneusement fournis de péripé¬
ties, amplement vestus de comicque tout neuf, levé sur la pièce
diurne, nocturne et sans defFault de trame que tisse le genre hu¬
main en chaque minute, chaque heure, chaque semaine, mois et an
du grant Comput ecclésiasticque commencé en ung temps où le
soleil n’y voyoyt goutte et où la lune attendoyt qu’on luy monstrast
son chemin. Ces septante subiects, qu’il vous octroyé licence d’ap¬
peler de maulvais subiects, pleins de pipperies, eflfrontez, pail¬
lards, pillards, raillards, loueurs, ribleurs, estant ioincts aux deux
Dixains présentement escloz, sont, ventre Mahom ! ung légier
à-compte sur la dessus dicte centaine. Et n’estoyt la male heure
des bibliopoles, bibliophiles, bibliomanes, bibliographes et biblio-
thecques, qui arreste la bibliophagie, il les eust donnez d’une ra-
zade et non goutte à goutte, comme s’il estoyt affligé d’une dysurie
de cervelle. Ceste infirmité per Braguettain^ nullement à re¬
douter en luy, veu que souvent il faict bon poids, boutant plus
d’ung conte en ung seul, comme il est apertement demonstré par
plusieurs de ce Dixain. Comptez mesmes que il ha esleu, pour
finer, les meilleurs et plus ribaulds d’entre eulx, à ceste fin de
n'estre point accusé d’un senile décours. Doneques, meslez plus
d'amitiez en vos haines, et moins de haines en vos amitiez. Ores,
mettant en oubly l’avaricieuse rareté de la Nature à l’endroict des
conteurs, lesquels ne sont pas plus de sept parfaicts en l’océan
des escriptures humaines, d’aultres, tousiours amys, ont esté d’ad-
vis que, en ung temps où chascun va vestu de noir, comme en
deuil de quelque chouse, besoing estoyt de concoctionner des ou-
vraiges ennuyeusement graves ou gravement ennuyeux; que ung
scriptolastre ne pouvoyt vivre désormais qu’en logiant son esperit
en de grans esdifices, et que ceux qui ne sçavoyent point rebastir
les cathédrales et chasteaulx, dont aulcune pierre ni ciment ne
bouge, moLirroyent incogneus comme les mules des papes. Ces
PROLOGUE
zu3
amys feurent requis de déclairer ce que mieulx ils aymoyent, ou
d’une pinte de bon vin ou d’ung fouldre de cervoise; d'ung dia¬
mant de vingt-deux carats ou d’ung caillou de cent li'Tes; de l'an¬
neau d’Hans Carvel conté par Rabelais ou d’ung escript moderne
piteusement expectoré par ung escholier? Ceux-là demourant qui-
naulds et pantois, il leur feut dict sans cholère : « Avez-vous en¬
tendu, bonnes gens? Ores doncques, retournez à vos vignes! »
Mais besoing est d’aiouxter cecy pour tous aultres : — Le bon
homme auquel nous debvons des fables et contes de sempiternelle
authorité n’y ha mis que son outil, ayant robbé la matière à aul-
truy ; mais la main-d’œuvre despensée en ces petites figures les
ha revestues d’une haulte valeur; et encores qu’il fust, comme
messer Loys Ariosto, vitupéré de songier à miesvreries et vétilles,
il y ha tel insecte, engravé par luy, tourné depuis en monument
de pérennité plus asseurée que n’est celle des ouvraiges les mieulx
massonés. En l’espéciale iurisprudence du Gay-Sçavoir, la cous-
tume est d’existimer plus chierement ung feuillet extorqué au gé-
zier de la Nature et de la Vérité que tous les tièdes volumes dont,
tant beaulx soyent-ils, ne sçauriez extraire ni ung rire, ni ung
pleur. L’Autheur ha licence de dire cecy sans aulcune incongruité,
veu que il n’ha point intention de se dresser en pieds à ceste fin
d’obtenir une taille supernaturelle, mais pour ce qu’il s’en va de la
maiesté de l’art et non de luy-mesme, paouvre greffier dont le
mérite est d’avoir de l’encre en son galimart, d’escouter Messieurs
de la Court, et calligrapher les dires de ung chascun en ce verbal.
Il y est pour la main-d’œuvre, la Nature pour le demourant, veu
que, depuis la Vénus du seigneur Phidias Athénian iusques au
petit bon homme Godenot, nommé le sieur Breloque, curieuse¬
ment élabouré par ung des plus célèbres autheurs de ce temps,
tout est estudié sur le moule éternel des imitations humaines, qui
à tous appartient. En cet honneste mestier, heureux les voleurs :
ils ne sont point pendus, ains estimez et chéris! Mais est ung triple
sot, voire sot dix cors en la teste, cil qui se quatre, iacte et pa¬
vane d’un advantaige deu au hazard des complexions, pour ce que
la gloire est seulement en la culture des facultez et aussy dans la
patience et le couraige.
:64 LES CONTES DROLATIQUES
Quant aux petites voix flustées et aux becs gentils de celles qui
sont venues mignonnement en l’aureille de l’Autheur, s’y plaignant
d’avoir graphiné leurs cheveulx et guasté leurs iupes en certains
endroicts, il leur dira : « Pourquoy y estes-vous allées? » A ces
chou-ses, il est contrainct, par les insignes maulvaisetez d’aulcuns,
d’adiouxter ung advertissement aux gens bénignes, à ceste fin
ladis ces gens eussent esté nommés cannibales, sycophantes.
qu’ils en usent pour clorre les calumnies des dessus dicts caco-
graphes en son endroict.
Ces Contes drolaticques sont escripts, suyvant toute authorité,
durant le temps où la royne Catherine, de la maison des Médicis,
feut en pieds, bon tronsson de règne, veu qu’elle se mesla tous-
iours des affaires publicques à l’advantaige de nostre saincte reli¬
gion, Lequel temps ha prins beaucoup de gens à la gorge, depuis
nostre deft’unct maistre Françoys premier du nom, iusques aux
Estats de Blois où cheut monsieur de Guyse. Ores, les escholiers
qui iouent à la fossette sçavent que, en ceste période de prinses
d’armes, pacifications et troubles, le languaige de France feut ung
peu trouble aussy, veu les inventions de ung chascun poëte qui,
en cettuy temps, souloyt faire, comme en celluy-cy, ung françoys
pour luy seul, oultre les mots bizarres, grecs, latins, italians, aile-
La foyrc de Tuurs.
CONTES DROLATIQUES,
•'4
206
LES CONTES DROLATIQUES
mands, souisses, phrases d’oultre-mer et iargons hespaignols ad¬
venus par le faict des estrangiers, en sorte que ung paouvre
scriptophile ha les coudées franches en ce languaige babelincque
auquel ont pourveu depuis messieurs de Balzac, Biaise Pascal,
Furetière, Mesnage, Saint-Evremond, de Malherbe et aultres, qui
les premiers balyèrent le françoys, feirent honte aux mots es-
tranges et donnèrent droict de bourgeoysie aux paroles légitimes,
de bon usaige et sceues de tous, dont feut quinauld le sieur
Ronsard.
Ayant tout dict, l’Autheur retourne à sa dame, et soubhaite mille
ioyeulsetez à ceulx dont il est aymé ; aux aultres, des noix grol-
lières en leurs degrez. Quand les hirundes descamperont, il re¬
viendra non sans le tiers et quart dixain dont il baille ici promesse
aux pantagruelistes, aux bons braguards et mignons de tout es-
taige auxquels desplaisent les tristilîcations, méditations et mélan-
cholies des choléographes.
h'
de Saînct-JSîcboUs
L’hostel des Trois-Barbeaulx estoyt iadis à Tours l’endroict de
la ville où se faisoyt la meilleure chiere, veu que l'hoste, réputé le
hault bonnet des rostisseurs, alloyt cuyre les repas de nopces
iusques à Chastelleraut, Loches, Vendosme et Blois. Ce sus dict
homme, vieulx reistre parfait en son mestier, n’allumoyt iamais ses
lampes de iour, sçavoyt tondre sur les œufs, vendoyt poil, cuir et
plume, avoyt l’œil à tout, ne se laissoyt point facilement payer en
monnoye de cinge, et, pour ung denier de moins au compte, eust
affronté quiconque, voire mesme ung prince. Au demourant, bon
gausseur, beuvant et riant avecques les grands avalleurs. tousiours
le bonnet en main devant les gens munis d’indulgences plenières
263
LES CONTES DROLATIQUES
au titre du Sît Nomen Domini bencdictum^ les poulsant en des
pense et leur prouvant au besoing, par de bons dires, que les vins
estoyent chiers ; que, quoi que on feist, rien ne se donnant en Tou¬
raine, force estoyt d’y tout achepter, partant d’y tout payer. Brief,
s’il l’eust pu sans honte, auroyt compté : tant pour le bon aër, et
tant pour la veue du pays. Aussy feit-il une bonne maison avecques
l’argent d’aultruy, devint-il rond comme ung quartaud, bardé de
Ils despendoyent escripteaux ou enseignes.
lard, et l’appela-t-on Monsieur. Lors de la darrenière foyre, trois’
quidams, lesquels estoyent des apprentifs en chicquane, dans qui
se trouvoyt plus d’estoffe à faire des larrons que des saincts, et
209
LES TROIS Clercs de sainct-nicholas
sçavoyent bien déià iusques où possible estoyt d’aller sans se
prendre en la chorde des haultes œuvres, eurent intention de soy
divertir et vivre, en condamnant quelques merchans forains ou
aultres en tous les despens. Doncques, ces escholiers du diable
faulsèrent compaignie à leurs procureurs, chez lesquels ils estu-
dioyent le grimoire en la ville d’Angiers, et vindrent de prime abord
se logier en l’hostel des Trois-Bar beaulx, où ils voulurent les
chambres du légat, mirent tout sens dessus dessoubz, feirent les
desgoutez, retindrent les lamproyes au marché, s’annoncèrent en
Les trois clercs.
gens de hault négoce, qui ne traisnoyent point de merchanuises
avecques eulx, et voyageoyent seuls de leur personne. L’hoste de
trotter, de remuer les broches, de tirer du meilleur, et d’apprester ung
vray disner d’avocats à ces trois congne-festu, lesquels avoyent ià
despensé du tapaige pour cent escuz, et qui, bien pressurez,
n'auroyent pas tant seulement rendu douze sols tournoys que l'ung
d’eulx faisoyt frestiller en sa bougette. Mais, s’ils estoyent desnuez
d'argent, point ne manquoyent d’engin, et tous trois s’entendirent à
iouer leur roole com-me larrons en foyre. Ce feut une farce où il y
eut à boire et à mangier, veu que ils se ruèrent pendant cinq iours
tant et si bien sur les provisions de toute sorte, qu’ung party de
lansquenets en eust moins guasté qu’ils n’en frippèrent. Ces trois
chats fourrez devalloyent en la foyre après désieuner, bien abreu-
Vjz, pansez, pansus; et, là, tailloyent en plein drap sur les bec-
270 LES CONTES DROLATIQUES
siaunes et aultres, robbant, prenant, louant, perdant; despendant
les escripteaux ou enseignes et les changeant, mettant celluy du
bimbelotier à l’orphebvre et de l’orphebvre au cordouanier; gec-
tant de la poudre ez bouticques, faisant battre les chiens, coupant
la bride aux chevaulx attachez, laschant des chats sur les gens
assemblez; criant au voleur ou disant à chascun :
— Estes-vous pas M. d’Entrefesses d’Angiers?
Puis, ils donnoyent des poulsées au monde, faisoyent des trouées
aux sacs de bled, cherchoyent leur raouschenez en l’aumosnière
des dames et en relesvoyent les cottes, plourant, questant un ioyau
tombé, et leur disant :
— Mes dames, il est dans quelque trou !
Ils esguaroyent les enfants, tappoyent en la pance de ceulx qui
bavoyent aux corneilles, ribloyent, escorchioyent et conchioyent
tout. Brief, le diable eust esté saige en comparaison de ces damnez
escholiers, qui se feussent pendus, s’il leur avoyt fallu faire acte
d’honneste homme ; mais autant auroyt valu demander de la cha¬
rité à deux plaideurs enraigez. Ils quittoyent le champ de loyre
non fatiguez, mais lassez de malfaisances, puis s’en venoyent
disner iusques à la vesprée, où ils recommençoyent leurs ribleries
aux flambeaux. Doncques, après les forains, ils s’en prenoyent aux
filles de ioye auxquelles, par mille ruses, ils ne donnoyent que ce
qu’ils en recevoyent, suyvant l’axiome de lustinian : Ciiicum ius
tribiiere^ à chascun son ius. Puis, en se gaussant après le coup,
disoyent à ces paouvres garses ;
— Que le droict estoyt à eulx et le tort à elles.
Enfin, à leur souper n’ayant point de subiects à pistolander, ils
se congnoyent entre eulx ou, pour se gaudir encores, se plaignoyent
des mousches à l’hoste en luy remonstrant qu’ailleurs les hostelicrs
les faisoyent attacher, pour que les gens de condition n’en feussent
point incommodez. Cependant, vers le cinquiesme iour, qui est le
iour criticque des fiebvres, l’hoste n’ayant iamais veu, encores qu'il
escarquillast trez-bien ses yeulx, la royale figure d'un escu chez
ses chalands, et saichant que, si tout ce qui resluit estoyt or,
il cousteroyt moins chier, commença de renfroigner son muzeau et
de n’aller que d’ung pied froid à ce que vouloyent ces gens de
LES TROIS CLERCS DE SAINCT-NICHOLAS
haultnegOce.Ores, redoutant de faire ung maulvais trafficq avecques
eulx, il entreprint de sonder l’aposteume de leurs bougettes. Ce
que voyant, les trois clercs luy dirent, avecques l’asseurance d’ung
Ils s’en prenoyent aux filles de loye.
prevost pendant son hoinine, de vitement leur servir ung bon sou¬
per, attendu que ils alloyent partir incontinent. Leur ioyeulse con¬
tenance desgreya l’hoste de ses soulcys. Ores, pensant que des
drolles sans argent debvoyent estre graves, il appresta ung digne
souper de chanoines, soubhaitant mesmes de les veoir yvres, affîn
de les serrer sans desbats en la geôle, le cas eschéant. Ne saichant
LES CONTES DROLATIQUES
comment tirer leurs grègues de la salle où ils estoyent autant à
l’aise que sont les poissons en la paille, les trois compaignons
raangièrent et beurent de raige, resguardant la longitude des croi¬
sées, espiant le moment de descamper, mais ne rencontroyent ni
ioinct ni desioinct. Mauldissant tout, l’ung vouloyt aller destacher
ses chausses en plein aër pour raison de cholicque; l’aultre quérir
ung médecin pour le troisiesme, qui s’esvanouiroyt comme faire
se pourroyt. Le mauldict hostelier baguenaudoyt tousiours de ses
fourneaux à la salle, et de la salle aux fourneaux, guettoyt les qui¬
dams, avançoyt ung pas pour saulver son deu, en reculoyt deux
pour ne point estre congné de ces seigneurs, au cas où ce seroyent de
vrays seigneurs, et alloyt en brave hostelier prudent, qui aymoyt
les deniers et haïssoyt les coups. Mais, soubz umbre de les bien
servir, tousiours avoytune aureille en la salle, ung pied en la court ;
puis se cuydoyt tousiours appelé par eulx, venoyt au moindre
esclat de rire, leur monstroyt sa face en guyse du compte et tou¬
siours leur disoyt :
— Messeigneurs, que vous plaist-il?
— Messeigneurs, que vous plaist-iU
Interroguat en response duquel ils auroyent voulu luy donner
dix doigts de ses broches dedans le gozier, pour ce que il laisoyt
mine de bien sçavoir ce qui leur plaisoyt en ceste coniuncture, veu
que, pour avoir vingt escuz tresbuchians, ils eussent vendu chas-
cun le tiers de leur éternité. Comptez que ils estoyent sur leurs
bancs comme sur des grilz, que les pieds leur desmangioyent trez-
bien, et que le cul leur brusloyt ung peu. Déià l’hoste leur avoyt
L lloste des Trois-Barbeaulx.
CONTES DR0L.\T1QUE>.
274
LES CONTES DROLATIQUES
mis les poires, le fourmaige et les compotes soubz le nez; mais
eulx, beuvant à petits coups, maschant de travers, s’entreresguar-
doyent pour veoir si l’ung d’eulx trouveroyt en son sac ung bon
tour de chicquane ; et tous commençoyent à se divertir trez-triste-
ment. Le plus rusé des trois clercs, qui estoyt ung Bourguignon,
soubrit et dit en voyant le quart d’heure de Rabelais arrivé :
— Besoing est de remettre à huictaine, messieurs, comme s’il
eust esté au palais.
Et les deux aultres, nonobstant le dangier, se hastèrent de rire.
— Que debvons-nous? demanda celluy qui avoyt en sa ceincture
les dessus dicts douze sols : il les mouvoyt comme s’il eust cuydé
leur faire engendrer des petits par cet enraigé mouvement.
Cettuy estoyt ung Picard, cholère en diable, et homme à s’offenr»
ser d’ung rien pour pouvoir bouter l’hoste par la croisée en toute
seureté de conscience. Doncques, il dit ces paroles avecques un
aër rogue, comme s’il eust eu dix mille doublons de rente au soleil.
— Six escuz, messeigneurs, respondit l’hoste en tendant la main.
— le ne souffrirai pas, vicomte, estre resgallé par vous seul...,
feit le tiers estudiant, qui estoyt ung Angevin, rusé comme une
femme enamourée.
— Ni moy ! dit le Bourguignon.
— Messieurs, messieurs! respartit le Picard, vous voulez gaus¬
ser. le suisvostre serviteur!...
— Sambreguoy! s’escria l’Angevin, vous ne vous lairrez pas
payer trois foys... Nostre hoste ne le souffriroyt mie.
— Eh bien, feit le Bourguignon, cil de nous qui dira le pire
conte satisfera l’hoste.
— Qui sera le iuge? demanda le Picard, renguaisnant ses douze
sols.
— Pardieu! nostre hoste. Il doit s’y entendre, veu qu’il est ung
homme de hault goust, dit l’Angevin. Allons! maistre queux, bou-
tez-vous-là, beuvons, et prestez-nousvos deux aureilles. L’audience
est ouverte.
Là-dessus l’hoste s’assit, non sans se verser amplement à bovre.
— A moy! dit l’Angevin, ie commence.
» En nostre duschié d’Aniou, les gens de la campaigne sont
LES TROIS CLERCS DE SAINCT-NICIIOLAS 2j5
trez-fidelles servateurs de nostre saincte religion catholicque, et
pas ung ne quitteroyt sa part du paradiz, faulte de faire pénitence
ou de tuer ung héréticque. Enda! si ung ministre des liffres-lofï'res
passoyt par là, tost il seroyt mis en pré, sans sçavoir d’où luy
tomberoyt la male mort. Doncques, ungbonhomme de larzé, revenant
ung soir de dire ses vespres en vuydant le piot à la Pomme-de-Pin,
où il avoyt laissé son entendoire et sapience mémoriale, tomba
dedans la rigole d’eaue de sa mare, cuydant estre en son lict. Ung
sien voisin qui ha nom Godenot, l’advisant déià prins dans la
gelée, veu qu’il s’en alloyt de l’hyver, luy dit en gaussant :
— le ne le souffriray pas, vicomte!
» — Eh! qu’attendez-vous doncques là?
» — Le desgel, feit le bon yvrogne, se voyant empesché par la
glace.
» Lors, Godenot, en bon chrestien, le désencanche de sa mor¬
taise et luy ouvre l'huys du logiz, par hault respect du vin, qui est
seigneur de ce pays. Le bonhomme vint lors se couchier en plein
lict de sa servante, laquelle estoyt ieune et gente fillaude. Puis le
vieulx manouvrier, fort de vin, en besongna le chauld sillon, cuy-
dant estre en sa femme, et la mercia du restant de pucelaige qu’il
luy treuvoyt. Ores, entendant son homme, la femme se mit à crier
comme mille, et, par ces cris horrificques, le laboureur feut adverti
que il n’estoyt point dedans la voye du salut, ce dont paouvrc
laboureur de se navrer plus qu’on ne sçauroyt le dire.
-~lb
LES CONTES DROLATIQUES
» — Ha! fit-il, Dieu m'ha puni de n’avoir point esté à vespres
en l’ecclise.
» Puis s’excusa de son mieux sur le piot qui avoyt brouillé la
mémoire de sa braguette, et, en revenant au lict, ragottoyt à sa
bonne mesnaigière que, pour sa meilleure vasche, il vouldroyt
n’avoir point ce meschief sur la conscience.
» — ■ Ce n’est rien!... disoyt à son homme la femme, à qui la
tille ayant respondu que elle resvoyt de son amant, la battoyt un
peu ferme pour luy enseigner à ne point dormir si fort. Mais le
chier homme, veu l’énormité du cas, se lamentoyt dessus son gra¬
bat et plcuroyt des larmes de vin par crainte de Dieu.
Il tomba dans la rigole d'eaue cuydant estre dans son lict.
» — Mon mignon, feit-elle, drez demain va en confession et n’en
parlons plus.
» Le bonhomme trotte au confessionnal et raconte en toute
humilité son cas au recteur de la paroësse, lequel estoyt ung bon
vieulx prebstre capable d’estre là-hault la pantophle de Dieu.
» — Erreur n’est pas compte, feit-il à son pénitent, vous ieus-
ncrez demain, et vous absous.
LES TROIS CLERCS DE SAINCT-NICHOLAS 277
ï — leusner! Avecques plaisir! dit le bonhomme. Ça n’em-
pesche point de boyre.
Lors, il la mène au corps de garde..
ï — • IIo! respondit le curé, vous boyrez de l’eaue, pois ne man¬
gerez rien aultre chouse, sinon ung quarteron de pain et une
pomme.
» Lors, le bonhomme, qui n’avoyt nulle fiance en son entende¬
ment, revint, répétant à part soy la pénitence ordonnée. Mais,
ayant loyalement commencé par ung quarteron de pain et une
pomme, il arriva chez luy disant ;
» — Ung quarteron de pommes et ung pain.
» Puis, pour se blanchir l’aame, se mit en debvoir d’accomplir
son ieusne, et sa bonne mesnaigiere luy ayant tiré ung pain de la
mette, et descroché les pommes du planchier, il ioua trez-mélan-
cholicquement de l’espée de Caïn. Comme il faisoyt ung soupir en
arrivant au darrenier boussin de pain, ne saichant où le mettre,
veu qu’il en avoyt iusques en la fossette du col, sa femme luy
remonstra que Dieu ne vouloyt point la mort du pécheur, et que,
faulte de mettre ung rusteau de pain de moins en sa panse, il ne
luy seroyt point reprouché d’avoir mis ung petit son chouse au verd.
270 LES CONTES DROLATIQUES
» — Tais-toy, femme ! dit-il. Quand ie debvroys crever, faut que
ie ieusne...
»... Fai payé mon escot. A toy, vicomte!... adiouxta FAngevin
en resguardant le Picard d’ung aër narquois.
— Les pots sont vuydes, dit Fhoste. Holà! du vin...
— Beuvons, s'escria le Picard. Les lettres mouillées coulent
mieulx.
Là-dessus, il lampa son verre plein, sans y laisser une crotte de
vin, et, après une belle petite tousserie de prosneur, dit cecy ;
— Ores, vous sçavez que nos petites garses de Picardie, premier
que de se mettre en mesnaige, ont accoustumé de gaigner saige-
ment leurs cottes, vaisselle, bahuts, brief, tous ustensiles de ma-
riaige. Et, pour ce faire, vont en maison à Péronne, Abbeville,
Amiens et aultres villes, où sont chamberières, fouettent les verres,
torchent les plats, ployent le linge, portent le disner et tout ce
qu’elles peuvent porter. Puis sont tost espousées dès que elles
sçavent faire quelque chouse, oultre ce qu’elles apportent à leurs
marys. Ce sont les meilleures mesnaigieres du monde, pour ce que
elles cognoissent le serAÛce, et tout trez-bien. Une de Azonville,
qui est le pays dont ie suis seigneur par héritaige, ayant ouy par¬
ler de Paris où les gens ne se Daissoyent point pour ramasser six
blancs, et où l’on se substantoyt pour ung iour à passer devant les
rostisseurs, rien qu’à humer l’aër, tant graisseux il estoyt, s’in¬
génia d'y aller, espérant rapporter la valeur d’ung tronc d’ecclise.
Elle marche à grant renfort de pieds, arrive de sa personne, munie
d’ung panier plein de vuyde. Là, tombe à la porte Sainct-Denys,
en ung tas de bons souldards plantez pour ung temps en vedette,
à cause des troubles, veu que iceulx de la Religion faisoyent mine
de s’envoler à leurs presches. Le sergent, voyant venir ceste dan-
rée coëffée, boute son feutre sur le costé, en secoue la plume,
retrousse sa moustache, haulse la voix, affarouche son œil, se met
la main sur la hanche, et arreste la Picarde comme pour veoir si
elle est deument percée, veu qu’il est defîendu aux tilles d’entrer
aultrement à Paris. Puis luy demande, pour faire le plaisant, mais
de mine griefve, en quel pensier vient-elle, cuydant que elle vou-
’oYt prendre d’assault les clefs de Paris. A quoy la naïfve garse res-
LES TROIS CLERCS DE SAINCT-NICHOLAS 2'/<>
pondit que elle y cherchioyt une bonne condition en laquelle elle
pust servir, et n’auroyt cure d’aulcun mal, pourveu qu’elle gaignast
quelque cliouse.
» — Bien vous en prind, ma commère, dit le raillard ; ie suis Picard ,
et vais vous faire entrer icy, où vous serez traictée comme une royne
vouldroyt l’estre souvent, et vous y guignerez de bonnes chouses.
» Lors, il la mène au corps de garde, où il luy dict de balyer les
planchiers, bien escumer le pot, attiser le feu et veigler à tout,
adiouxtant que elle auroyt trente sols parisis par ung cliascun
homme, si leur service luy plaisoyt. Ores, veu que l’escouade
estoyt là pour ung mois, elle gaigneroyt bien dix escuz ; puis, à
leur départie, trouveroyt les nouveaux venus qui s’arrangeroyent
trez-fort d’elle, et à ceste honeste mestier emporteroyt force de¬
niers et présens de Paris en son pays. La bonne fille de rendre la
chambre nette, de tout nettoyer, de si bien apprester le repas et
tout, chantant, rossignolant, que, ce iour, les bons souldards
treuvèrent à leur taudis la mine d’ung réfectouère de bénédictins.
Aussy, tous contens, donnèrent-ils chascun ung sol à leur bonne
chamberière. Puis, bien repue, la concilièrent au lict de leur com¬
mandant, qui estoyt en ville chez sa dame, et l’y dodinèrent bien
congruement avecques mille gentillesses de souldards philosophes,
id est, amoureux de ce qui est saige. La voilà bien attifée en ses
draps. Ores, pour éviter les noises et querelles, mes gaule-bon-
temps tirèrent au sort le tour de chascun; puis se mirent à la ran-
gette, allant trez-bien à la Picarde, tout chaulds, ne soufflant mot,
bons souldards, ung chascun en prenant au moins pour six-vingts
sols tournoys. Encores que ce feust service ung peu dur dont elle
n’avoyt coustume, la paouvre fille s’y employa de son mieulx, et,
par ainsy, ne ferma point l’œil ni rien de toute la nuict. Au matin,
voyant les souldards bien endormis, elle leva le pied, heureuse de
n’avoir aulcune escorcheure au ventre après avoir porté si lourde
charge, et, quoique légierement fatiguée, gaigna le large à travers
champs avecques ses trente sols. Lors, sur la route de Picardie,
voit une de ses amyes qui, à son imitation, vouloyt taster du ser¬
vice de Paris, et venoyt toute affriolée, laquelle l’arreste et l’inter-
rogue sur les conditions.
280
LES CONTES DROLATIQUES
» — Ah! Perrine, n’y va pas, il y fauldroyt ung cul de fer, en-
cores l’useroyt-on bientost! luy dit-elle.
» ... A toy, grosse panse de Bourgongne, feit-il en rabattant
l’aposteurae naturel de son voysin par une tape de sergent. Crache
ton conte, ou paye !...
Par la royne des andouilles! respondit le Bourguignon, par
ma fey! par le morbey! par Dieu! par diable! ie ne sçays que des
La bonne fille de bien apprester le rep.as.
histoires de la court de Bourgongne, lesquelles n’ont cours'qu’avec-
ques nostre monnoye...
— Eh! ventre-Dieu! sommes-nous pas en la terre de Beauffre-
mont? s’escria l’aultre, monstrant les pots vuydez.
— le vous diray doneques une adventure bien cogneue à Diion,
laquelle est advenue au temps où i’y commandoys, et ha deu estre
mise par escript. Il y avoyt ung sergent de iustice nommé Franc-
Taupin, lequel estoyt ung vieulx sac à maulvaisetez, tousiours
grongnant, tousiours battant, faisant à tout une mine de verglas,
ne réconfortant iainais par quelques gaudriolles ceulx qu’il menoyt
Elle tombe à la porte Siar.ct-Denys en ung tas de sûuldards.
CONTES DROLATIQUES
iC: LES CONTES DROLATIQUES
pendre, et, pour estre brief, homme à trouver des poux en teste
chaulve et des torts à Dieu. Ce dict Taupin, rebuté de tout poinct,
s'enchargea d’une femme, et, par grant hasard, il luy en écheut
une doulce comme pelure d’oignon, laquelle, voyant la dcfléc-
tueuse complexion de son mary, se donna plus de poine pour luy
cuire de la ioye au logiz qu’une aultre en eust prins à l’encorner.
Mais, encores qu’elle se complust à luy obéir en toute chouse, et,
pour avoir la paix, eust tasché de luy fianter de l’or, si Dieu l’eust
voulu, ce niaulvais homme rechignoyt perpétuellement, et n’espar-
gnoyt pas plus les coups à sa femme qu’ung débiteur les promesses
aux recors. Ce traictement incommode continuant maulgré les
soings et travail angélicque de la paouvre femme, elle feut con-
traincte, ne s’y accoustumant point, à en référer à ses parens, les¬
quels intervindrent à la maison. Lors, eulx venus, leur feut par le
mary déclairé : Que sa mesnaigiere estoyt despourvue de sens,
qu’il n’en recevoyt que des desplaisirs, et que elle luy rendoyt la
vie trez-dure à passer; tantost le resveigloyt dans son premier
somme; tantost ne venoyt point ouvrir la porte, et le laissoyt à la
bruine ou à la gelée; puis que iamais rien n’estoyt à proupos
léans. Ses agraphes manquoyent de boutons et ses aiguillettes de
ferrets. Le linge se chamoussoyt, le vin se picquoyt, le bois suoyt,
le lict crioyt tousiours intempestivement. Brief, tout estoyt mal. A
ce dévoyment de faulses paroles, la femme respondit en monstrant
les hardes et tout, en bon estât de réparations locatives. Lors, le
sergent dit que il estoyt trez-mal traicté ; ne trouvoyt iamais son
disner appresté, ou que, s’il l’estoyt, le bouillon n’avoyt point
d’yeulx, ou la soupe estoyt froide ; il falloyt du vin ou des verres
à table; la viande estoyt nue, sans saulce ni persil; la moustarde
estoyt tournée; il rencontroyt des cheveulx sur le rost, ou les
nappes sentoyent le vieulx et luy ostoyent l’appétit; en fin de tout,
elle ne luy donnoyt iamais rien qui feust à son goust. La femme,
estonnée, se contentoyt de nier le plus honnestement que iaire se
pouvoyt ces estranges griefs à elle imputez.
» — Ha! feit-il, tu dis non, robbe pleine de crotte! Eh bien,
venez disner léans vous-mesmes auiourd’huy, vous serez tesmoings
de ses desportemens. Et, si elle peut me servir une foys selon
LES TROIS CLERCS DE SAINCT-NICHOLAS 233
mon vouloir, i’auray tort en tout ce que i'ay advancé, ne leveray
plus la main sur elle, ains luy laisseray ma hallebarde, les bra¬
guettes, et luy quitteray le commandement ici.
» — Oh bien! dit-elle toute gaye, ie seray doncques désormais
dame et maistresse.
» Lors, le mary, se fiant en la nature et les imperfections de la
femme, voulut que le disner leust appresté sous la treille dans sa
court, pensant à crier après elle si elle tardoyt en trottant de la
table à la crédence. La bonne mesnaigiere s’employa de tous
crins à bien faire son office. Et si donna-t-elle des plats nets à s’y
mirer, de la moustarde fresche et du bon faiseur, ung disner bien
concoctionné, chauld à emporter la gueule, appétissant comme
ung fruict desrobbé, les verres bien fringuez, le vin rafreschy, et
tout si bien, si blanc, si reluysant, que son repas eust faict hon¬
neur à la Margot d’un évesque. Mais, au moment où elle se pour-
leschioyt devant sa table, en y gectant l’œillade superflue que les
bonnes mesnaigieres ayment à donner à tout, son mary vient à
heurter la porte. Lors, une mauldite poule, qui avoyt eu l’engm
de monter sur le treilliz pour se saouler de raizins, laissa cheoir
une ample ordeure au plus bel endroict de la nappe. La paouvre
284 LES CONTES DROLATIQUES
femme taillit à tomber quasi-morte, tant grant feut son désespoir,
et ne sceut aultrement remédier à l’intempérance de la poule qu’en
en couvrant le cas incongreu d’une assiette où elle mit des fruicts
qui se treuvoyent en trop dedans sa poche, n’ayant plus aulcun
soLilcy de la symétrie. Puis, à ceste fin que nul ne s’aperceust de
Le diable de mary, restoyt sombre.
la chouse, apporta promptement le potaige, feit seoir ung chascun
en son ban et les convia gayement tous à se rigoller.
» Ores, tous voyant ceste belle ordonnance de bonnes platées,
se rescrièrent, moins le diable de mary, lequel restoyt sombre,
refrongnoyt, iouoyt des sourcils, grommeloyt, resguardoyt tout,
cherchant ung festu à veoir pour en assommer sa femme. Lors,
elle se print à luy dire, bien heureuse de pouvoir l’aguasser à
l’abri de ses prouches :
» — Voilà vostre repas bien chauld, bien dressé, le linge bien
blanc, les salières pleines, les grez bien nets, le vin frais, le pain
doré. Que raanque-t-il ? Que querez-vous? Que voulez-vous? Que
ovus faut-il?
LES TROIS CLERCS DE SAINCT-NICIIOLAS
:ûj
* — Du bran! dit-il par haulte cholère.
La mesnaigiere descouvre vilement l’assiette et respond :
» — Mon amy, en voilà!
» Ce que voyant, le sergent demoura quinauld, pensant que le
diable estoyt passé du costé de sa femme. Là-dessus, il feut griet-
vement reprouché par les parens qui luy donnèrent tort, luy chan¬
tèrent mille pouilles, et luy dirent plus de gogues en une aulne de
temps qu’ung greffier ne faict d'escriptures en son mois. Depuis
ce iour, le sergent vesquit trez-bien en paix avecques sa femme,
laquelle, à la moindre équivocque, fronsseure de sourcils, hrv
disoyt :
» Veux-tu du bran?...
* ... Qui a faict le pire? s’escria l’Angevin en frappant ung petit
coup de bourreau sur l’espaule de l’hoste.
— C’est luy! c’est luy! dirent les deux aultres.
Et lors commencèrent à disputer comme de beaulx Pères en ung
concile, cherchèrent à s'entrebattre, à se gecter les pots à la teste,
se lever et, par un hasard de bataille, courir et gaigner les champr.
286
LES CONTES DROLATIQUES
— le vais vous accorder, s’escria l'hoste, voyant que là où il
avoyt eu trois débiteurs de bonne voulenté, maintenant aulcun ne
pensoyt au vray compte.
Ils s’arrestèrent espouvantés.
— le vais vous en faire ung meilleur; par ainsy, vous me don¬
nerez dix sols par chaque panse.
— Escoutons l’hoste! feit l’Angevin.
— Il y avoyt dans nostre faulxbourg de Nostre-Dame la Riche,
duquel dépend ceste hostellerie, une belle fille qui, oultre ses aa-
vantaiges de nature, avoyt une bonne charge d’escuz. Doncques,
aussitost que elle feut en aage et force de porter le faix du ma-
riaige, elle eut autant d’amans qu’il y ha de sols au tronc de
Sainct-Gatien le iour de Pasques. Ceste fille en esleut ung qui,
sauf vostre respect, pouvoyt faire de la besongne le iour et la
nuict autant que deux moynes. Aussy feurent-ils bientost accordez
et le mariaige en bon train. Mais le bonheur de la première nuictée
ne s’approuchoyt point sans causer une légiere appréhension à
l’accordée, veu qu’elle estoyt subiecte, par infirmité de ses con-
duicts soubterrains, à excogiter des vapeurs qui se résolvoyent en
manière de bombe.
» Ores, redoubtant de laschier la bride à ses folles ventositez,.
pendant que elle penseroyt à aultre chouse, en ceste première
nuict, elle fina par advouer son cas à sa mère, dont elle invocqua
l’assistance. Lors, la bonne dame lui déclaira que ceste propriété
d’engendrer le vent estoyt en elle un héritaige de famille, et que
elle avoyt esté fort empeschée en son temps. Mais que, sür le tard
de la vie, Dieu luy avoyt faict la graace de serrer sa cropière, et
que depuis sept ans, elle n’avoyt rien évaporé, sauf une darre-
nière foys où, par fasson d’adieu, elle avoyt notablement esventé
son deffunct mary.
» — Mais, dit-elle à sa fille, i’avoys une seure recepte que me
légua ma bonne mère, pour amener à rien ces paroles de sur¬
plus et les exhaler sans bruict. Ores, veu que ces souffles n’ont
point odeurs maulvaises, le scandale est parfaictement évité. Pour
ce, doncques, besoing est de laisser miioter la substance venteuse
et la retenir à l’yssue du pertuys; puys, de poulser ferme; alors,
LES TROIS CLERCS DE SAINCT-NICIIOL AS
287
Elle eut autant d'amans qu'il y ha de sols
au tronc de Sainct-Gatien.
l'aër, s’estant amenuisé, coule
comme ung soubpçon. Et, en
nostre famille, cecy s’appelle
estrangler les pets.
» La fille, bien contente de
sçavoir estrangler les pets, mer-
cia sa mère, dança de la bonne
fasson, tassant ses flatuositez au
fund de son tuyau comme ung
souffleur d’orgue attendant le
premier coup de la messe. Puis,
venue en la chambre nuptiale,
elle se délibéra d’e.vpulser tout
en montant au lict ; mais le fantasque élément s’estoyt si bien cuict,
qu’il ne voulut point yssir. Le mary vint ; ie vous laisse à penser
comme ils s’escrimèrent à la iolie bataille où avecques deux chouses
en en faict mille, si l’on peut. Au mitan de la nuict, l’espousée se
leva, sOLibz ung petit prétexté menteur, puis revint vitement;
mais, en eniambant à sa place, son pertuys, ayant eu lors la
phantaisie d’esternuer, feit une telle descharge de coulevrine, que
vous eussiez creu comme moy que les rideaulx se deschiroyent.
» — Ha! i’ai manqué mon coup, feit-elle.
» — Tudieu! iuy dis-je, ma mye, alors espargnez-les. Vous gai-
gneriez vostre vie à l’armée avecques ceste artillerie.
» C’estoyt ma femme...
— Ho! ho! ho! feirent les clercs.
Et ils se respandirent en esclats, se tenant les costes, louant
l’hoste.
— As-tu, vicomte, entendu meilleur conte?
— Ha! quel conte!
— C’est ung conte!
— C’est ung maistre conte'.
— Le roy des contes!
— Ha! ha! il estrippe tous les contes, et
contes que contes d’hostellerie.
— Foy de chrestien! vécy le meilleur conte quei’aieouyde ma vie.
n’y ha désormais
288
LES COXTES DROLATIQUES
— Moy, i’en'ends le pet.
— Moy, ie vouldroys baiser l’orchestre.
— Ha! monsieur l’hoste, dit gravement l’Angevin, nous ne sçau-
rions sortir de léans sans avoir veu l’hostesse; et, si nous ne de¬
mandons pas à baiser son instrument, c’est par grant respect pour
un si bon conteur.
Là-dessus, tous exaltèrent si bien l’hoste, son conte et le chouse
de sa femme, que le vieulx rostisseur, ayant fiance en ces rires
naïfs et pompeux éloges, huchia sa femme. Mais, elle ne venant
point, les clercs dirent, non sans intention frustratoire :
— Allons la veoir!
Doncques, tous sortirent de la salle. Puis l’hoste print la chan¬
delle, monta, premier, par les degrez, pour leur monstrer le che¬
min en les éclairant ; mais, voyant la porte de la rue entrebayée,
les chicquaniers s’évadèrent, légiers comme des umbres, laissant à
riioste licence de prendre pour solde un aultre pet de sa femme.
Les chicquaniers s’évadèrert.
Ung chascun sçayt par quelle adventure le roy Françoys, pre¬
mier du nom, feut prins comme ung oyseau niais et mené dedans
la ville de Madrid en Hespaigne. Là, l’empereur Charles cin-
quiesme le serra trez-estroictement, ainsy que chouse d’ung hault
prix, en ung sien chasteau, ce dont nostre defFunct maistre,
d’éterne mémoire, conceut beaucoup d’ennuy, veu qu’aymant le
grand aër, ses aises et tout, il ne s’entendoyt pas plus à demourer
en caige qu’une chatte à renger des dentelles. Aussy tomba-t-il en
3?
CONTES DROLATIQUES.
290 les contes drolatiques
des tristifîcations si estranges, que, ses lettres leues en plein con¬
seil, madame d’Angoulesme, sa mère ; madame Catherine, la
Daulphine; le cardinal Duprat, monsieur de Montmorency et eeulx
qui avoyent en charge l’Estat de France, cognoissant tous la
haulte paillardise du Roy, feurent d’advis, après meure délibéra¬
tion, de luy députer la royne Marguerite, de laquelle il recevroyt
seurement allégeance en ses soulcys, la bonne dame estant bien
aymée de luy, ioyeulse et docte en toute sapience. Mais, elle, allé¬
guant qu'il s’en alloyt de son aame, pour ce qu’elle ne sçauroyt
sans grant dangier estre seule avecques le Roy en sa geôle, il feut
despesché devers la Court de Rome ung secrétaire habile, le sieur
de Fizes, avecques mandat d’impétrer le Pontife ung brief d’espé-
ciales indulgences, contenant valables absolutions des légierA
péchez que, veu la consanguinité, pourroyt faire ladicte Royne en
veue de guarrir la mélancholie du Roy.
En ce temps, le Batave Hadrien VII chaussoyt encores la tiare,,
lequel, bon compaignon au demourant, ne mit point en oubly,
maulgré les liens scholasticques qui l’uniSiOyent à l’Empereur,
que il s’agissoyt du lîls aisné de l’Ecclise catholicque, et eut la
guallantise d’envoyer en Hespaigne ung exprès légat muny de
pleins pouvoirs à ceste fin d’adviser à saulver, sans trop nuyre à
Dieu, l’aame de la Royne et le corps du Roy. Ceste affaire de
gtiefve urgence mit martel en teste aux seigneurs de la Court et
desmangeaison entre les pieds des dames, lesquelles, par grant
dévouement envers la couronne, se f eussent presque toutes
offertes d’aller à Madrid, n’estoyt la noire deffiance de Charles-
Quint, qui ne laissoyt point au Roy licence de veoir aulcuns de
ces subiects ni mesmes les gens de sa famille. Aussy feut-il besoing
de négocier le départ de la Royne de Navarre. Doncques, il n’es¬
toyt bruit que de ce ieusne desplourable et du deffault d’exercice
amoureux si contraire à ung prince qui en estoyt si grant coustu-
mier. Brief, de plaincte en querimonie, les femmes finèrent par
plus penser à la braguette du Roy qu’à luy-mesme. La Royne
feut première à dire que elle soubhaitoyt avoir des aësles. A ce
respondit monseigneur Odet de Chastillon que elle n’avoyt point
besoing de ce pour estre ung ange. Une, ce feut madame l’Ami-
LE lEUSNE DE FRANÇ.OYS PREMIER 291
raie, s’en prenoyt à Dieu de ne pouvoir envoyer en courrier ce qui
defFailloyt tant au paouvre sire, veu que chascune d’elles le pres-
teroyt à son tour.
— Dieu ha bien fai'ct de les clouer, s’escria gentement la Daul-
phine. Car nos marys nous lairroyent, en leurs absences, bien
traistreusement despourveues.
Tant feut dict, tant feut pensé, que la Royne des Marguerites
feut, à sa départie, enchargiée par ces bonnes chrestiennes de
bien baiser le captif pour toutes les dames du royaulme; et, s’il
leur eust esté loysible de faire provision de liesse comme de
moustarde, la Royne en eust esté encombrée à en vendre aux
deux Castilles.
Ce pendant que Madame Marguerite passoyt les monts, maulgré
les neiges, à grant renfort de mules, courant à ces consolations
comme au feu, le Roy se trouvoyt arrivé à la plus ardue pesan-
292 LES CONTES DROLATIQUES
teur de reins où il devoyt estre en sa vie. Dans ceste extresme
réverbération de nature, il s’ouvrit à l’empereur Charles-Quint, à
ceste fin d’estre pourvu d’ung miséricordieux spécificque, luy
obiectant que ce seroyt honte esternelle à ung roy d’en laisser
mourir ung aultre, faulte de guallanterie. Le Castillan se monstra
bon homme. Ores, pensant que il pourroyt se récupérer de ses
Hespaignoles, sur la ransson de son hoste, il arraisonna bouilli-
ficquement les gens commis à la guarde de son prisonnier, leur
baillant licence occulte de luy complaire en cela. Doncques, ung
certain don Hiios de Lara y Lopez Barra di Ponto, paouvre capi¬
taine, desnué d’escuz maulgré sa généalogie, et qui songioyt
depuis ung temps à quérir fortune en la Court de France, cuyda
qu’en procurant au dict seigneur ung doux cataplasme de chair
L’Empereur Charles-Quint.
vifve, il s’ouvriroyt une porte honnestement féconde, et, de faict,
ceux qui cognoissent et la Court et le bon Roy sçavent s’il se
trompoyt.
Quand le dessus dict capitaine vint à son tour de roole en la
Il tomba en des tristilications estrangcs.
294
LES CONTES DROLATIQUES
chambre du roy de France, il luy demanda respectueusement si
son bon plaisir estoyt de luy permettre une interroguation dont il
estoyt curieux autant que d’indulgences papales. A quoy le prince,
quittant sa mine hypocondriacque et se mouvant en la chaire où il
estoyt sis, feit signe de
consentement. Le ca¬
pitaine luy dit de ne
point s’offenser de la
licence de son lan-
guaige ; puis, luy
advouant qu’il avoyt
renom d’estre,luy Roy,
ung des plus grans
paillards de France, il
vouloyt sçavoir de luy-
mesmesi les dames de
sa Court estoyent bien
expertes en amour. Le
paouvre Roy, se ra-
mentevant ses bons
coups, lascha ung
sospir tiré de creux et
dit nulles femmes
d’aulcuns pays, y com¬
pris celles de la lune,
ne cognoistre mieulx que les dames de France les secrets de cette
alquémie, et que, au soubvenir des savoureuses, gracieuses et
vigoureuses mignardises d’une seule, il se sentoyt homme, si elle
luy estoyt lors offerte, à la ferrer avecques raige, sur ung aiz
pourry, à cent pieds au-dessus d’ung précipice...
En ce disant, ce bon Roy, ribauld si iamais il en feut, gectoyt
la vie et la flamme par les yeulx, si druement, que le capitaine,
quoique brave, en sentit des tresmoussemens intimes dedans sa
fressure, tant flamba la trez-sacrée maiesté de l’amour royal. Mais,
retreuvant son couraige, il print la deffense des dames hespai-
gnoles, se iactant que, en Castille seulement, faisoyt-on bien
Elles debvoyent prendre plaisir pour toute l’éternité.
LE lEUSNE DE FRANÇOYS PREMIER
395
l’amour, pour ce que il
y avoyt plus de religion
qu’en aulcun lieu de la
chrestienté, et que, tant
plus les femmes y
avoyent paour de se
damner en s’adonnant à
ung amant, tant mieux
ellesyalloyent, saichant
que elles debvoyent
prendre plaisir en la
chouse pour toute l’éter¬
nité. Puis il adiouxta
que, si le seigneur Roy
vouloyt gaiger une des
meilleures et plus prouf-
fictables seigneuries ter¬
riennes de son royaulme
de France, il luy don-
neroyt une nuictée
d’amour à l’hespaignole,
en laquelle une Royne
fortuite luy tireroyt
l’aame par sa braguette,
s’il n’y prenoyt guarde.
— Tost, tost! feit le
Roy se levant de sa
chaire. le te bailleray,
de par Dieu, la terre de
la Ville-aux-Dames, en
ma province de Tou¬
raine, avecques les plus
amples privilèges de
chasse et de haulte et
basse iustice.
Lors, le capitaine, qui
Ce pendant que .Madame .Marguerite passoyt
les monts.
29b LES CONTES DROLATIQUES
cognoissoyt la dona du cardinal archevesque de Tolède, la
requit de rouer de tendresse le Roy de France, et luy desmonstrer
le hault advantaige des imaginations castillanes sur le simple
mouvement des F rançoyses. A quoy consentit la marqueza d’Amaes-
guy pour l’honneur de l’Hespaigne, et aussy pour le plaisir de
sçavoir de quelle paste Dieu faisoyt les roys, veu que elle l’igno-
royt, n'en estant encores qu’aux princes de l’Ecclise. Doncques.
La marqueza d’Amaesguy.
elle vint, fougueuse comme ung lion qui ha brisé sa caige, et feit
craquer les os, la moelle du Roy et tout si druement qu’un aultre
en seroyt mort. Mais le dessus dict seigneur estoyt si bien guarny,
si bien affamé, si bien mordant, que il ne se sentit point mordre,
et de ce duel horrificque la marqueza sortit quinaulde, cuydant
avoir eu le diable à confesser.
Le capitaine, confiant en sa guaisne, s’en vint saluer son seigneur,
pensant à luy faire hommaige de ce fief. Lors, le Roy luy dit
en manière de raillerie que les Hespaignoles estoyent d’assez
bonne température, qu’elles y alloyent druement, mais que elles
mettoyent trop de phrenesie là où besoing estoyt de gentillesse,
et qu’il cuydoyt à chasque gaudisserie que ce feust ung esternue-
nient ou ung cas de viol; brief, que les accointances françoyses y
ramenoyent le beuveur plus altéré, ne le lassant iamais, et que
Don Hiios de Lara y Lopez.
CONTES DROLATIQUES.
2q8 les contes drolatiques
avecques les dames de sa Court l’amour estoyt une doulceur sans
pareille, et non labeur de maistre mitron en son pestrin.
Le paonvre capitaine feut estrangément picqué de celanguaige.
Maulgré la belle foy de gentilhomme dont le Roy faisoyt estât, il
— Sire, c’est ma femme!
crut que le sire vouloyt le gabeler comme ung escholier robbant
une transon d’amour en ung clappier de Paris. Néantmoins, ne
saichant, au demourant, si la marqueza n’avoyt point par trop
hespaignolé le Roy, il demanda revanche au captif, luy baillant sa
parole que il auroyt, pour le seur, une vraye fée, et luy gaigneroyt
son fief. Le Roy estoyt trop courtois et guallant chevalier pour
ne point octroyer ceste requeste, et aiou.xta mesmes une gentille
parole royale, en tesmoignant le dezir de perdre la gageure.
Doncques, après Vespres, le guarde passa toute chaulde, en la
chambre du Roy, la dame la plus blanchement reluysante, la plus
mignonnement folastre, à longs cheveulx, à mains velouxtées,
enflant sa robbe au moindre geste, veu que elle estoyt gracieuse¬
ment rebondie, ayant une bouche rieuse et des yeulx humides par
advance, femme à rendre l’enfer saige, et dont la prime parole
eut telle puissance chordiale que la brayette du Roy en cracqueta.
.i^endemain, alors que la belle feut évadée après le desieuner du
LE lEUSNE DE FRANÇOYS PREMIER
Rov, le bon capitaine vint bien heureux et triumphant en la
chambre.
A sa venue, le prisonnier de s’escrier :
— • Baron de la Ville-aux-Dames, Dieu vous procure ioy>>x
pareilles! Fayme ma geôle! par Nostre-Dame, ie ne veulx poifut
iuger entre l’amour de nos pays, mais paye la gageure.
— le le sçavoys bien! dit le capitaine.
— Et comment? feit le Roy.
— Sire, c’est ma femme.
Voilà l’origine des Larray de la Ville-aux-Dames en nostre pa}"S
veu que, par corruption de nom, celui de Lara y Lopez lina par se
dire Larray. Ce feut une bonne famille, bien affectionnée au ser¬
vice des roys de France, et qui ha moult frayé. Bientost la royne
de Navarre vint à temps pour le Roy, qui, se desgoustant de la
manière hespaignole, vouloyt se gaudir à la françoyse; mais le
surplus n’est point le subjet de ce Conte. le me réserve de dire
ailleurs comme s’y print le légat pour espongier les péchez de la
chouse, et le gentil mot de nostre Royne des Marguerites,
La vieille meschante femme héréticque.
laquelle mérite une niche de saincte en ces Dixains, elle, qui, pre¬
mière, feit de si beaulx contes. Les moralités de cettuy sont de
facile entendement.
En prime enseignement, les roys ne doibvent point se laisser
3oo
LES CONTES DROLATIQUES
prendre en guerre plus que leur archétype au ieu du sieur Pala-
medes. Mais, de ce, il conste que ce est une bien calamiteuse et
horrificque playe tombée sur le populaire que la captivité de son
Roy. Si c’eust esté une royne, ou mesmes une princesse, quel
pire destin ! Mais aussy ie cuyde que, voire chez les cannibales, la
chouse n’advindroyt point. Y ha-t-il iamais raison d’emprisonner
la fleur d’ung royaulme? le pense trop bonnes diableries de Asta-
roth, Lucifer et aultres, pour imaginer que, eulx régnant, ils vou¬
lussent musser la ioye de tous, la lumière bien faisante à quoy se
chauffent les paouvres souffreteux. Et besoing estoyt que le pire
des diables, id est, une vieille meschante femme héréticque, se
rencontrast en ung throsne, pour détenir la iolie Marie d’Escosse
à la honte de tous les chevaliers de la chrestienté, lesquels
debvroyent estre advenus, tous sans assignation, aux pieds de
Fotheringay, n’en laissant aulcune pierre.
des Religieuses de poissy
L’abbaye de Poissy ha esté célébrée par les vieulx autheurs
comme ung lieu de liesse, où les desportemens des nonnains prin-
drent commencement et d’où tant de bonnes histoires procédèrent
pour apprester à rire aux laïcques, aux despens de nostre saincte
religion. Aussy la dessus dicte abbaye est-elle devenue matière à
proverbes que aulcuns sçavans ne comprennent plus de nos iours,
quoique ils les vannent et concassent de leur mieulx pour les digé¬
rer.
Si vous demandiez à ung d’eulx ce que sont les olives de Poissy^
gravement il respondroyt que ce est une périphrase en l’endroict
des truffes, et que la manière de les accommoder , dont on parloyt
en se gaussant iadis de ces vertueuses filles, debvoyt comporter
302
LES CONTES DROLATIQUES
une saulce espéciale. Voilà comme ces plumigères rencontrent
vray une foys sur cent. Pour en revenir à ces bonnes recluses, il
estoyt dict, en riant s’entend, que elles aymoyent mieulx trouver
une pute qu’une femme de bien en leurs chemises. Aulcuns aultres-
raillards leur reprouchsyent d’imiter la vie des sainctes à leur
'méthode, et disoyent-ils que de la Marie Ægyptiacque elles n’exis-
timoyent que sa fasson de payer les bateliers. D’où la raillerie :
Honorer les saincts à la mode de Poissy . Il y ha encores le cru¬
cifix de Poissy^ lequel tenoyt chauld à l’estomach. Puis, les
matines de Poissy, lesquelles finoyent par des enfans de choeur.
Entin, d’une brave galloise bien entendue aux friandises de l’amour
il estoyt dict ; Ce est une religieuse de Poissy. Geste certaine
chouse que vous sçavez et que |,rhomme ne peut que prester, ce
estoyt la clef de l’abbaye de Poissy. Pour ce qui est àn portail de
ladicte abbaye, ung chascun le congnoyt de bon matin. Cettuy por¬
tail, porte, huis, ouvrouere, baye, car tousiours reste entrebayé,
est plus facile à ouvrir qu’à fermer, et couste moulte en répara¬
tions. Brief, il ne s’inventoyt pas, dans cettuy temps, une gentil¬
lesse en amour, qu’elle ne vinst du bon convent de Poissy. Comp¬
tez qu’il y a beaucoup de menteries et d’emphases hyperbolicques
dans ces proverbes, mocqueries, bourdes et coq-à-l’asne. Les
nonnes dudict Poissy estoyent de bonnes damoiselles qui tri-
choyent bien, ores cy, ores là. Dieu au prouffict du diable, comme
tant d’aultres, pour ce que nostre naturel est fragile, et que,
encores qu’elles feussent religieuses, elles avoyent leurs imperfec¬
tions. En elles force estoyt qu’il se rencontrast ung endroict où
l’estoffe manquoyt, et de là le maulvais. Mais le vray de cela est
que ces maulvaisetez feurent le faict d’une abbesse, laquelle eut
quatorze enfans, tous vivans, veu qu’ils avoyent esté parfaicts à
loysir. Ores, les amours phantasques et les drôleries d’icelle, qui
estoyt une fille de sang royal, mirent à la mode le convent de
Poissy. Et lors il n’y eut histoire plaisante advenue ez abbayes de
France qui ne feut yssue de desmangeaisons de ces paouvres filles,
lesquelles auroyent bien voulu y estre seulement pour la dixme.
Puis l’abbaye feut réformée, comme ung chascun sçayt, et l’on
osta à ces sainctes nonnains le peu d’heur et de liberté dont elles
LES BONS PROUPOS
3o3
iouissoyent. En ung vieulx cartulaire de Tabbaye de Turpenay
près Chinon, qui, par ces darreniers maulvais temps, avoyt trouvé
azyle en la bibliothecque d’Azay, où bien le receut le chastelain'
d’auiourd’huy, i’ay rencontré ung fragment soubz la rubrique de ;
Elles faisoyent de bonnes causetles
entremeslées de confictures.
les Heures de Poiss)'^ lequel ha évidemment esté composé par ung
ioyeulz abbé de Turpenay, pour le divertissement de ses voisines
d’Ussé, Azay, Mongauger, Sacché, et aultres lieux de ce pays. le
le donne soubz l’authorité du froc, mais en raccommodant à ma
guyse, veu que i’ay esté contrainct de le transvaser de latin en
françoys. le commence.
Doncques, à Poissy, les religieuses avoyent coustume, quand
Mademoiselle, fille du Roy, leur abbesse, estoyt couchiée... Ce
feut elle qui nomma faire la petite oie s’en tenir en amour aux
préliminaires, prolégomènes, avant-proupos, préfaces, protocolles,
advertissemens, notices, prodromes, sommaires, prospectus, argu-
mens, notes, prologues, épigraphes, titres, faulx titres, titres cou-
rans, scholies, remarques marginales, frontispices, observations,
dorures sur tranche, iolis signets, fermails, reiglets, roses,
vignettes, culs-de-lampe, gravures, sans aulcunement ouvrir le livre
loyeulx, pour lire, relire, estudier, appréhender et comprendre le
contenu. Et si rassembla-t-elle en corps de doctrine toutes les
menues gaudisseries extra-iudiciaires de ce beau languaige qui
304 les contes drolatiques
procède bien des lèvres, mais ne faict aulcun bruit, et le practiqua
si saigement, qu’elle mourut vierge de formes et point guastée.
Geste gaye science feut depuis grantement approfundie par les
dames de la court, lesquelles prenoyent des amans pour la petite
oie, d’aultres pour l’honneur, et, parfoys aussy, ^aulcuns qui
avoyent sur elles droict de haulte et basse iustice, estoyent
maistres de tout, estât que beaucoup préfèrent. le reprends.
Quand doncques ceste vertueuse princesse estoyt nue entre ses
draps sans avoir honte de rien, lesdictes filles, celles qui avoyent
le menton sans rides et le cueur guay, sortoyent à petit bruit de
leurs cellules et venoyent se musser en celle d’une de leurs soeurs,
laquelle estoyt fort affectionnée de toutes. Là, elles faisoyent de
bonnes causettes entremeslées de confictures, dragées, beuveries,
noises de ieunes filles, houspillant les vieilles, les contrefaisant en
Elles mesuroyent leurs pieds.
cingeries, s’en mocquant avecques innocence, disant des contes à
plourer de rire, et iouant à mille ieux. Tantost elles mesuroyent
leurs pieds, cherchant les plus mignons; comparoyent les blanches
rondeurs de leurs bras; vérifioyent quel nez avoyt l’infirmité de
Quan J la supérieure était cou:hiée.
COXTES DROl.ArlQVES.
eo
3o6
LES CONTES DROLATIQUES
rougir après souper; comptoyent leurs grains de rousseur; se
disoyent où estoyent situez leurs signes; estimoyent qui avoyt le
tainct le plus net, les plus iolies couleurs, la taille plus belle.
Faictes estât que, parmy ces tailles appartenant à Dieu, s’en ren-
controyent de fines, de rondes, de plates, de creusées, de bombées,
de souples, de gresles, de toute sorte. Puis elles se disputoyent à
qui falloyt moins d’estofFe pour la ceincture, et celle qui compor-
toyt le moins d’empans estoyt contente sans sçavoir pourquoy.
Tantost se racontoyent leurs resves et ce qu’elles y avoyent
aperceu. Souvent une ou deux, aulcunes foys toutes, avoyent son-
gié tenir bien fort les clefs de l’abbaye. Puis se consultoyent pour
leurs petits maulx. L’une s’estoyt eschardé le doigt; l’aultre avoyt
ung panariz ; ceste-cy s’estoyt levée avecques ung filet de sang
dedans le blanc de l’œil; ceste-là s’estoyt desmanchié l’index à
dire son rosaire. Toutes avoyent ung petit remue-mesnaige.
— Ha! vous avez menty à nostre mère : vos ongles sont mar¬
quez de blanc, disoyt l’une à sa voisine.
— Vous estes restée longtemps à confesse ce matin, ma sœur,
disoyt une aultre; vous aviez doncques bien des péchez mignons à
déclairer?
Puis, comme il n’y ha rien qui mieulx qu’une chatte ressemble à
ung chat, elles se prenoyent en amitié, se querelloyent, se bou-
doyent, disputoyent, s’accordoyent, se reconcilioyent, se ialou-
zoyent, se pinçoyent pour rire, rioyent pour se pincer, faisoyent
des tours aux novices.
Puis souvent disoyent :
— Si ung gendarme tomboyt icy par ung temps de pluye, où
donc le bouterions-nous?...
— Chez la sœur Ovide, sa cellule est la plus graat; il pourroyt
y entrer avecques son penache.
— Qu’est-ce à dire? s’escria la sœur Ovide; nos cellules sont-
elles pas toutes pareilles?
Sur ce, mes filles de rire comme des figues meures. Ung soir,
elles approuvisionnèrent leur petit concile d’une iolie novice qui
avoyt di.x-sept ans, paroyssoyt innocente comme enfant qui naist,
auroyt eu le bon Dieu sans confession, laquelle avoyt l’eaue en la
LES BONS PROUPOS 3o7
bouche de ces secrettes causeries,
petites beuvettes et iousteries par
lesquelles les ieunes nonnes adoul-
cissoyent la sacro-saincte captivité
de leurs corps, et plouroyt-elle de
n’yestre point admise.
— Hé bien, lui dit la sœur Ovide,
avez-vous bien dormy, ma petite
bichette?
— Oh! non, feit-elle, i’ay esté mordue par des puces..
— Ha! vous avez des puces dans vostre cellule? Mais il faut
vous en délivrer sur-le-champ. Sçavez-vous comment la règle de
nostre Ordre eniointde les chasser pour que iamais une sœur n’en
revoye la queue d’une pendant tout e temps de sa vie conven¬
tuelle?
— Non, respondit la novice.
— Ores bien, ie vais vous l’enseigner. Voyez-vous des puces,
apercevez-vous vestiges de puces, sentez-vous odeur de puces, y
ha-t-il aulcune apparence de puces en ma cellule? Cherchez.
— le n’en treuve point, dit la petite novice, qui estoyt mada-
moiselle de Viennes, et ne sens aultre odeur que la nostre!
— Faictes ce que ie vais vous dire, et ne serez plus mordue. Si
tost que vous serez picquée, ma fille, besoing est de vous despouil-
1er, de lever vostre chemise et ne point pécher en resguardant
vostre corps partout. Vous ne debvez vous occuper que de la
mauldicte puce en la cherchant avecques bonne foy, sans faire
aulcune attention aux aultres chouses, ne pensant qu’à la puce et à
la prendre, ce qui est desià une œuvre difficile, veu que vous pou¬
vez vous tromper à de petites taches noires naturelles, venues en
vostre peau par héritaige. En avez-vous, ma mignonne?
— Oui, feit-elle. l’ai deux lentilles violettes, une à l’espaule et
l’aultre dans le dos, ung peu plus bas; mais elle est cachée dans la
raye...
— Comment l’avez-vous veue? demanda la sœur Perpétue.
— le n’en sçavoys rien • c’est M. de Montrezor qui l’ha descou¬
verte.
^o8 LES CONTES DROLATIQUES
— Ha? ha! dirent les sœurs, et n'iia-
t-il veu que cela ?
— 11 ha veu tout, feit-elle, i’estoys
bien petite, Luy avoyt quelque chouse
de plus que neuf ans, et nous nous
amusions à iouer.
Lors, les religieuses cuydant s’estre
trop pressées de rire, la sœur Ovide
reprint :
— La dessus dicte puce ha doneques
beau saulter de vos iambes à vos yeulx,
vouloir se musser dans les creux, dans les forests, dans les
fossez, aller à val, à mont, s’entester à vous eschapper., la règle
de la maison ordonne de la poursuivre couraigeusement en disant
des Ave. D’ordinaire, au troisiesme Ave, la beste est prinse...
— La puce? demanda la novice.
— Tousiours la puce! repartit sœur Ovide; mais, pour éviter
les dangiers de ceste chasse, besoing est, en quelque lieu que
vous mettiez le doigt sur la beste, de ne prendre qu’elle... Alors,
sans avoir aulcun esguard à ses cris, à ses plainctes, à sesgémisse-
mens, à ses efforts, à ses tortillemens, si, par adventure, elle se
révolte, ce qui est ung cas assez fréquent, vous la pressez soubz
vostre poulce, ou tout aultre doigt de la main occupée à la tenir,
puis, de l’aultre main, vous cherchez une guimpe pour bender les
■ yeulx de ceste puce et l’empescher de saulter, veu que la beste, n’y
voyant plus clair, ne sçayt où aller. Cependant, comme elle pour-
royt encores vous mordre et seroyt en cas de devenir enraigée de
cholère, vous luy entr’ouvrez légierement le bec et y mettez délica¬
tement ung brin dubuys benoist qui est au petit benoistier pendu à
vostre chevet. Alors, la puce est contraincte de rester saige. Mais
songez que la discipline de nostre Ordre ne nous octroyé la pro¬
priété d’aulcune chouse sur terre, et que ceste beste ne sçauroyt
vous appartenir. Ores, il vous faut penser que ce est une créature
de Dieu et tascher de la luy rendre plus agréable. Doneques, avant
toute chouse, besoing est de vérifier trois cas graves, à sçavoir :
si la puce est masle, si elle est femelle, si elle est vierge. Prenez
Sœur Ovide.
LES BONS PROUPOS
3o9
que elle soit vierge, ce qui est trez-rare, veu que ces bestes n’ont
point de mœurs, sont toutes des galloises trez-lascives, et se don¬
nent au premier venu ; vous saisissez ses pattes de derrière en les
tirant de dessoubz son petit caparasson, vous les liez avecques
ung de vos cheveulx, et la portez à la supérieure, qui décide de
son sort après avoir consulté le Chapitre. Si ce est une masle....
— A quoy peut-on veoir qu’une puce est pucelle? demanda la
curieuse novice.
— D’abord, reprint la sœur Ovide, elle est triste et mélancho-
licque, ne rit pas comme les
aultres, ne mort pas si dru, ha
la gueule moins ouverte et rou¬
git quand on la touche vous
sçavez où...
— En ce cas, repartit la
novice, i’ay esté mordue par
des masles...
Sur ce, les sœurs s’esclaf¬
fèrent de rire tant et tant, que
l’une d’elles feit ung pet en la
dieze, si druement attaqué,
qu’elle en laissa cheoir de l’eaue,
et la sœur Ovide la leur monstra sur le planchier, disant :
— Voyez ! il n’y ha point de vent sans pluye.
La novice en rit elle-même et cuyda que ces estouffades
venoyent de l’apostrophe eschappée à la sœur.
— Doncques, reprint la sœur Ovide, si c’est une puce masle,
vous prenez vos ciseaulx, ou la dague de vostre amant, si par
hazard il vous l’ha baillée en souvenir de luy avant vostre entrée
au couvent. Brief, munie ^’nng instrument trenchant, vous fendez
avecques précaution le .flanc de la puce. Attendez-vous à l’en¬
tendre iapper, tousser, cracher, vous demander pardon ; à la veoir
se tordre, suer, faire des yeulx tendres, et tout ce qu’elle aura
idée de faire pour se soustraire à ceste opération; mais ne vous en
estonnez point. Raffermissez vostre couraige en songiant que
vous agissez ainsy pour mettre une créature pervertie dedans la
les contes drolatiques
voye du salut. Alors, vous prenez dextrement la fressure, le foye,
les poumons, le cueur, le gezier, les parties nobles, puis vous
trempez le tout à plusieurs reprises dedans l’eaue benoiste en les
Emoi.
y lavant, les y purifiant, non sans implorer l’Esprit sainct de
sanctifier rintérieur de ceste beste. Enfin, vous remettez promp¬
tement toutes ces chouses intestines dans le corps de la puce
impatiente de les recouvrer. Estant, par ce moyen, baptizée,
raame de ceste créature devient catholicque. Aussitost vous allez
quérir une aiguille et du fil, et recousez le ventre de la puce
avecques les plus grans mesnagemens, avecques des esguards, des
attentions, pour ce que vous en debvez à vostre sœur en lésus-
Clirist. Vous priez mesmes pour elle, soing auquel vous la verrez
sensible par les génuflexions et resguards attentifs que la dame
LES BONS Î'ROUPOS 3il
VOUS adressera. Brief, elle ne criera plus, n’aura plus envie de
vous mordre, et il s’en rencontre souvent qui meurent de plaisir
d’estre ainsy converties à nostre saincte religion. Vous vous com¬
portez de mesmes à l’esguard de toutes celles que vous prenez;
ce que voyant, les aultres s’en vont, après s’estre estomirées de la
convertie, tant elles sont perverses et ont grant paour de devenir
ainsy chrestiennes...
— Et elles ont bien tort asseurement, dit la novice. Est-il ung
plus grant bonheur que d’estre en religion ?
— Certes, reprint la sœur Ursule, icy nous sommes à l’abry des
dangiers du monde, et de l’amour, où il s’en rencontre tant...
— Est-ce qu’il y en ha d’aultresque celluy de
faire intempestivement ung enfant ? demanda
une ieune sœur.
— Depuis le nouveau règne, respondit sœur
Ursule en hochant la teste, l’amour ha hérité
de la lèpre, du feu Sainct-Anthoine, du mal des
Ardens, de la plicque rouge, et
en ha pilé toutes les fiebvres, an¬
goisses, drogues, souf¬
frances, dans son ioly
mortier, pour en faire
Tourmenteurs de nonnes.
3i2 les contes drolatiques
yssir ung effroyable mal dont le diable ha donné la recepte heu¬
reusement pour les convens, pour ce qu’il y entre ung numbre
infiny de dames espouvantées, lesquelles se font vertueuses par
paour de cet amour.
Là-dessus, toutes se serrèrent les unes contre les aultres, effra¬
yées des paroles, mais voulant en sçavoir davantaige.
— Et il suffît d’aymer pour souffrir ? dit une sœur.
— Oh ! oui, mon doulx lésus, s’escria la sœur Ovide.
— Vous aymeriez une paouvre petite foys ung ioly gentilhomme,
reprint la sœur Ursule, que vous auriez la chance de veoir vos
dents s’en aller une à une, vos cheveulx tomber
ung à ung, vos ioues bleuir, vos cils se desplan¬
ter .avecques des douleurs sans pareilles, et
l’adieu de vos plus gentilles chouses vous couste
bien chier. Il y a de paouvres femmes auxquelles
vient une escrevisse au bout du nez, d’aultres
ont une beste à mille pattes qui fourmille tou-
siours et ronge ce que nous avons de plus tendre.
Enfin, le pape ha esté obligé d’excommunier
ceste nature d’amour.
— Ah ! que ie suis heureuse de n’avoir rien eu de tout cela !
s’escria bien gracieusement la novice.
En entendant ceste remembrance d’amour, les sœurs se doub-
tèrent que la susdicte s’estoyt ung peu desgourdie à la chaleur de
quelque crucifix de Poissy, et avoyt truphé la sœur Ovide en se
gaudant d’elle. Toutes se resiouirent d’avoir en elle une bonne
robbe, bien gaye, comme de faict elle estoyt, et luy demandèrent
à quelle adventure elles debvoyent sa compaignie.
— Hélas ! dit-elle, ie me suis laissé mordre par une grosse puce
qui avoyt ia esté baptizée.
A ce mot, la sœur au la dieze ne put retenir ung second sospir.
— Ah ! dit la sœur Ovide, vous estes tenue de nous monstrer le
troisiesme. Si vous parliez ce langaige au chœur, l’abbesse vous
mettroyt au régime de la sœur Pétronille. Ainsy boutez une sour¬
dine à vostre musicque.
— Est-il vray, vous qui avez cogneu la sœur Pétronille en son
— Ah ! que ie suis
heureuse !
3i 1 LES CONTES DROLATIQUES
vivant, que Dieu luyavoyt impétré le don de n’aller que deuxfoys
Fana la chambre des comptes? demanda la sœur Ursule.
— Oui, feit la sœur Ovide. Et il luy arriva ung soir de rester
accropie iusques à Matines, disant : « le suis là, à la voulenté de
Dieu ! » Mais, au premier verset, elle feut délivrée, pour qu’elle
en manquast point Foflîce. Iséantmoins la feue abbesse ne vouloyt
pas que cela vinst d’une espéciale faveur octroyée d’en hault, et
disoyt que la veue de Dieu n’alloyt point si bas. Vécy le faict :
deff'uncte nostre sœur, dont nostre Ordre poursuict à ceste heure
la canonisation en la Court du Pape, et l’auroyt obtenue, s’il
pouvoyt payer les loyaulx cousts du Bref, Pétronille doneques
eut l’ambition d’avoir son nom escript au calendrier, ce qui ne
nuisoyt point à l’Ordre. Ores, elle se mit à vivre en prières,
restoyt en eestase devant l’autel de la Vierge qui est du costé des
prez, et prétendoyt entendre apertement les anges voler en paradiz,
si bien que elle en ha pu noter la musicque. Ung chascun sçayt
qu’elle y ha prins le gentil chant de Miorc/zii/s, dont aulcun homme
n’auroyt pu treuver ung seul sospir. Elle demouroyt des iours
entiers l’œil li.xe comme une estoille, ieusnant et ne mettant pas plus
de nourriture en son corps qu’il n’en peut tenir dedans mon œil.
Elle avoyt faict vœu de ne iamais gouster de viande, ni cuicte, ni
vifve, et ne mangioyt que ung frusteau de pain par iour; mais, aux
^estes à doubles basions, elle ioignoyt à son ordinaire ung peu de
poisson au sel, sans aulcim soupçon de saulce. A ceste diette,
elle devint maigre elle-mesme, iaune comme saffran, seiche comme
ung os de cimetiere, veu que elle estoyt de comple.xion ardente,
et ung qui auroyt eu l’heur de la congner en auroyt tiré du feu
comme d’ung caillou. Cependant, si peu qu’elle mangeast, elle
n’avoyt point pu se soustraire à une inlirmité de laquelle nous
sommes plus ou moins subiectes pour nostre malheur ou pour
nostre bonheur, puisque, si ce n’estoyt pas, nous pourrions estre
bien embarrassées. Ores, ceste chouse est l’obligation d'expulser
vilainement, et après le repas, comme tous les animaulx, ung bran
plus ou moins gracieux selon les personnes. Ainsy, sœur Pétro¬
nille dilféroyt des aultres en ce qu’elle tîantoyt sec et dur qu’auriez
dict des crottes de biche en amour, lesquelles sont bien les coc-
LES BONS PROUPOS
3i‘
lions les mieulx cimentées que aulcuns geziers produisent, si, par
adventure, vous en avez rencontré soubz vos pieds en ung sentier
de forest. Aussi, pour leur dureté, sont nommées des nonces en
languaige de haulte venerie. Cecy de sœur Petronille n’estoyt
doneques point supernaturel, veu que les ieusnes entretenoyent
son tempérament en cuisson permanente. Suyvant les vieilles
sœurs, sa nature estoyt si bruslante, que, en la mettant dans de
l’eaue, elle y faisoit frist comme ung charbon. Il y ha eu des
sœurs qui l'ont accusée de cuire secrettement des œufs, la nuict,
entre ses deux orteils, afin de supporter ses austeritez. Mais c’es-
toyent des maulvaisetez inventées pour ternir ceste grant sainc-
teté dont les aultres moustiers concevoyent ialousie. Nostre sœur
estoyt pilottée en la voye du salut et perfection divine par l’abbe
de Sainct-Germain des Prez de Paris, sainct homme, lequel finovt
tousiours ses advis par ung darrenier, qui disoyt d’offrir à Dieu
toutes nos poines et de nous soubmettre à ses voulentez, veu que
rien n’arrivoyt sans son exprès commandement. Geste doctrine,
saige en apparence, ha donné matière à grosses controverses et
ha esté finablement condamnée sur l'advis du cardinal de Chastil-
Ion, lequel ha prétendu qu’alors il n’y auroyt [dus de péchez, ce
qui poLirroyt amoindrir les revenus de l’Ecdisc. Mais sœur Petro¬
nille vivoyt imbue de ceste sentence sans en cognoistre le dangicr.
Après le quaresme et les ieusnes du grant iubilé, pour la pre¬
mière foys depuis huict mois, elle eut besoing d'aller en la
chambre dorée, et, de faict, y alla. Puis, là, relevant honnestement
scs cottes, elle se mit en debvoir et posture de faire ce que nous
paouvres pécheresses faisons ung peu plus souvent. Ains la sœur
Petronille n’eut d’aultre valiscence que d’expectorer ung commen¬
cement de la chouse, qui la teint en haleine sans que le reste
voulust yssir du réservoir. Encores qu’elle tortillast son bagoni-
sier, jouast des sourcils et pressast tous les ressorts de la machine,
son hoste preferoyt demourer dans ce benoist corps, mettant
seulement la teste hors la fenestre naturelle, comme grenouille
prenant l’aér, et ne se sentoyt nulle vocation de tomber en la
vallée de misère, pariny les aultres, alléguant qu’il n'y serovt
point en odeur de saincteté. Et il y avoyt du sens pour ung simpE
3i6
LES CONTES DROLATIQUES
crottin qu’il estoyt. La bonne saincte, ayant usé de toutes les
voyes coërcitives iusqu’à enfler oultre mesure ses muscles bucci-
nateurs et bender les nerfs de sa face maigre de manière à les faire
saillir, lecogneut que nulle souffrance au monde n’estoyt si griefve
Le feu sieur de Poissy avoyt mangié et aussi beu, sa légiliine.
et sa douleur atteignant l’apogée des affres sphinctérielles : « O
mon Dieu ! dit-elle en poulsant de rechief, ie vous l’offre! » Sur
ceste oraison, la matière pierreuse se cassa net au razibus de
l’orifice et choppa comme ung caillou contre les murs du privé,
faisant croc croc crooc paf! Vous comprenez, mes sœurs, qu’elle
n’eut aulcun besoing de mouschecul, et remit le reste à l’octave.
— Adoncques, elle voyoyt les anges? dit une sœur.
— Ont-ils ung derrière? demanda une aultre.
— Mais non, feit Ursule. Ne sçavez-vous point que, en ung
LES BONS PROUPOS 3i7
iour d’assemblée, Dieu leur ayant ordonné de se seoir, ils luy
respondirent qu’ils n’avoyent point de quoy ?
Là-dessus, elles allèrent se concilier, les unes seules, les aultres
presque seules. C’estoyent de bonnes lîlles qui ne faysoient de
tort qu’à elles.
le ne les quitteray point sans raconter une adventure qui eut
lieu dans leur maison, quand la réforme y passa l’esponge et les
feit toutes sainctes, comme ha esté dessus dict. En cettuy temps,
doncques, il y avoyt au siège de Paris ung véritable sainct qui ne
sonnoyt point ses œuvres avecques des crecelles, et n’avoyt de
soulcy que des paouvres et souffreteux, lesquels il logioyt dans
son cueur de bon vieulx évesque, se mettoyt en oubly pour les
gens endoloris, estoyt en queste de toutes les misères aflin de
les panser en paroles, en secours, en soings, en argent, selon
l’occurrence, advenant en la male heure des riches comme en celle
des paouvres, raccoustrant leurs aames, leur ramentevant Dieu,
s'employant des quatre fers à veigler sur son troupeau, le chier
bergier! Doncques, ce bon
homme alloyt nonchalant de
ses soutanes, manteaulx, bra¬
guettes, pourveu que les
membres nuds de son Ecclise
feussent couverts. Et il
estoyt charitable à se bouter
en gaige pour saulver
mesmes ung mescréant de
poine. Ses serviteurs estoyent
contraincts de songier à
luy. Souvent il les rab-
brouoyt quand iceulx lui
changeoyent, sans en estre
requis, ses vestemens rongez pour des neufs, et il souloyt les faire
rapetasser iusques in extremis. Ores, ce bon vieulx archevesque
sceutque le feu sieur de Poissy laissoyt une fille sans sou ne maille,
après en avoir mangié et aussy beu, voire ioué la légitime. Laquelle
damoiselle demouroyt en ung bouge, sans feu en hiver, sans
Le Sainct .\rchevesque.
3i3
lÆS CONTES DROLATIQUES
cerizes au printemps, laborant à menus ouvraiges, ne voulant
point se mésallier ni vendre sa vertu. En attendant qu’il rencon-
trast ung ieune espoux dont il la pust fournir, le prélat conceut de
luy en envoyer le moule dans la personne de ses vieilles bra¬
guettes à raccommoder, ouvraige que la paouvre damoiselle feut
moult heureuse d’avoir dans son desnuement de tout. Doncques,
ung iour que l’archevesque délibéroyt à part luy se rendre au
couvent de Poissy, pour veigler auxdictes filles réformées, il bail-
loyt à ung sien serviteur le plus vieulx de ses hault-de-chausses.
A rOuvraige.
qui imploroyt ung recoustraige. « Portez cecy, Saintot, aux
damoiselles de Poissy... » dit-il. Nottez que il cuydoyt dire à
madamoiselle de Poissy. Et, comme il songioyt aux affaires du
cloistre, il n’enseigna point à son varlet le logiz de ladicte damoi-
sclle, dont il avoyt discrettenient celé la situation désespérée.
Saintot print le hault-de-chausses à braguette et s’achemine vers
Poissy, gay comme ung hosche-queue, s’arrestant avecques les
amys qu’il rencontre en chemin, l'estant le piot chez les cabare-,
tiers, et faisant veoir bien des chouses à la braguette de l’arche-
vesque, laquelle put s’instruire en ce voyaige. Brief, il arrive au
moustier de Poissy, et dict à l’abbesse que son maistre Plia en¬
voyé devers elle pour luy remettre cecy. Puis le varlet s’en va,
laissant à la révérende mère le vestement habitué à modeler en
relief les proportions archiépiscopales de la continente nature du
LES BONS PR0UP03
3 10
bon homme, selon le mode du temps, oultre bimaige de ces
chouses dont le Père éternel ha privé ses anges, et qui ne pé-
chioyent point par ampleur chez le prélat. .Madame l'abbesse
ayant advisé les sœurs d'ung prétieu.v messaige du bon archc-
vesque, elles vindrent en haste, curieuses et affairées comme
foLirmys en la respublicque desquelles tombe une bogue de chas-
taigne. Lors, au dcspacqueter de la braguette, qui s'entrebâilla
trez-horrilicquement, elles s’esclamèrent, se voilant les yeul.v d'une
main, en appréhension de veoir vssir le diable, l'abbesse ayant
dict : « Mussez-vous, mes filles : cecy est la
demeure du péché mortel. »
La mère des novices, coulant ung resguard
entre ses doigts, raffermit le couraige du
sainct clappier en iurant par ung Ave que
aulcLine beste vivante n'estoyt logiée en ceste
braguette. Lors toutes rougirent à leur aise en
considérant cet ILihitavil^ songiant que peut-
estre la voulenté du prélat estoyt que elles y
descouvrissent quelque saige admonition ou
parabole évangelicque. Ores, encores que ceste
veue feist certains ravaiges au cueur de ces trez-vertueuses filles,
elles ne tinrent aulcun compte des tresmoussemens de leurs
fressures, et, gectant ung peu d'eaue benoiste au fund de cet
abysme, une y touchant, l'aultre y passant le doigt en ung trou,
toutes s'enhardirent à le veoir. Mesmes, ha-t-on prétendu, l’abbesse
treuva, la prime estouft'ade dissipée, une voi.x non esmeue pour
dire :
— Qu’y ha-t-il au fund de cela? En quelle intention nostre père
nous envoye-t-il ce qui consomme la ruyne des femmes?
— Vécy quinze ans, ma mère, que ie ne avoys eu licence de
veoir la bougette au démon!
— Taisez-vous, ma fille! vous m’empeschez de songier raison¬
nablement à ce qu’il est prudent de faire.
Lors tant feut tournée et retournée, flairée, soubzpoisée, mirée
et admirée, tirée et destirée, mise c’en dessus dessoubz, ladicte
braguette archiépiscopale; tant en fout délibéré, parlé, tant y feut
Madamoisclle
de Poissy.
320
LES CONTES DROLATIQUES
pensé, tant y feut resvé la nuict, le iour, que le lendemain une
petite sœur dit, après avoir chanté les matines, en lesquelles le
couvent obmit un verset et deux respons :
• — Mes sœurs, i'ay treuvé la parabole de l'archevesque. Il nous
ha baille, par mortification, son hault-de-chausses à raccommoder,
en sainct enseignement de fuir l’oisiveté, mère abbesse de tous les
vices.
Là-dessus, ce fut à qui mettroyt la main aux chausses de l’ar-
chevesque; mais l’abbesse usa de sa haulte authorité pour se ré¬
server les méditations de ce rhabillage. Et si s’employa-t-elle
avecques la soubz-prieure, pendant plus de dix iours, à parfiler la
dicte braguette, y passer des soyes, faire de doubles ourlets bien
cousus en toute humilité. Puis, le Chapitre assemblé, feut conclud
que le couvent tesmoingneroyt, par ung gentil souvenir, son heur
audict archevesque de ce que il songioyt à ses filles en Dieu.
li y eut une table bordée de dames de hault lig'iiaige.
Doneques toutes, iusques à la plus novice eut à faire ung labeur
en ces chausses de hault entendement, à ceste fin d’honorer la
vertu du bon homme.
Laquelle Jamoiselle demeruyt en uny buuge.
COXTE^ [IROLATIQI ES,
41
322 LES CONTES DROLATIQUES
Pendant ce, le prélat avoyt tant de pois à ramer, que il mit ses
chausses en oubly. Vécy comme. Il feit cognoissance d’ung sei¬
gneur de la court, lequel, ayant perdu sa femme, vicieuse en
diable et brehaignc, dit au bon prebstre que il avoyt la grant am¬
bition d’en vouloir une saige, conficte en Dieu, avecques laquelle
il eust la chance de n’estre point brancheyé, d’avoir de beaulx et
bons enfans, et deziroyt la tenir de sa main, ayant fiance en luy.
Ores, le sainct homme luy feit si grant estât de madamoiselle de
Poissy, que ceste belle devint tost madame de Genoilhac. Les
nopces se célébrèrent en l’archevesché de Paris, où il y eut ung
festin de qualitez et une table bordée de dames de hault lignaige,
beau monde de la court, où l’espousée parut la plus belle, veu
que il estoyt seur que
elle feust pticelle, l’ar-
chevesque se portant
guaraut de sa fleur.
Lorsque les fruicts,
compotes et pastisse-
ries l'eurent, avecques
force ornemens, sur la
nappe, Saintot dit à
l’archevesque ;
— Monseigneur, vos
bien aymées filles de
Poissy vous envoyent
un beau plat pour le
milieu.
— Plantez-lc ! feit le
bon homme en admirant ung hault édifice de atIoux, de satin,
brodé de cannetilles et bobans en manière de vase anticque, dont
le couvercle exhaloyt odeurs superfines.
Aussitost l’espousée, le desconvrant, treuva sucreries, dragées,
massepains et mille confictures délicieuses dont se resgallèrent les
dames. Puis une d’elles, quelque dévote curieuse, apercevant une
aureillette en soye et l’attyrant à elle, feit veoir à l’aër l'habitacle
de la boussole humaine, à la grant confusion du prélat, veu que
V'os bien aymées filles de Poissy vous envoyent
un beau plat pour le milieu.
LES BONS PROUPOS
3:3
mille rires esclatèrent comme une escopetterie sur tous les bancs.
— Bien en ha-t-on faict le plat du milieu, feit le marié. Ces
damoiselles sont de sai^e entendement. Là sont les sucreries du
mariaige.
Y a-t-il meilleures moralitez que ce que ha dict monsieur de Gc-
noilhac? Aussy point n'en fault aultre.
Le sire de (ienoilliac.
Le Cbasteau d’Hzay
lehan, fils de Simon Fourniez, dict Simonnin, bourgeoys de
Tours, originaire du village de Moulinet, près de Beaune, dont, à
l’imitation de aulcuns traitans, il print le nom, alors que il obtint
la charge d’argentier du feu roy Loys unze, s’enfuyt ung iour en
Languedoc avecques sa femme, estant tombé en grant disgraace,
et laissa son iils Jacques tout nud en Touraine. Cettuy, qui ne
possédoyt rien au monde, fors sa personne, sa cappe et son
espée, mais que les vieulx dont la braguette avoyt rendu l’ame
eussent cuydé bien riche, bouta dedans sa cervelle ferme intention
de saulver son père et faire sa fortune en la court, laquelle vint
pour lors en Touraine. Dès le matin, ce bon Tourangeau laissoyt
son hostel, et, mussé dans son manteau, fors le nez qu’il mettoyt
LE CHASTEAU D’AZAY
325
à resvent, le gezier vuyde, se pourmenoyt par la ville, sans estre
trop encombré de ses digestions. Lors, entroyt dans les ecclises,
les estimoyt belles, inventorioyt les chapelles, esmouchioyt les
tableaux, numbroyt les nefs en curieux qui de son temps et argent
ne sçayt que faire. A d’aultres foys, feignoyt de réciter des pate-
nostrès, mais faisoyt de muettes prières aux dames, leur offroyt à
leur départie de beau benoiste, les suivoyt de loing et taschioyt,
par ces menus services, de rencontrer quelque adventure où, au
péril de sa vue, il se seroyt fourny d’ung protecteur ou d’une gra¬
cieuse maistresse. 11 avoyt en sa ceincture deux doublons, lesquels
il mesnagioyt plus que sa peau, veu que elle pouvoyt se refaire,
et les dessus dicts doublons nullement. Par ung chascun iour, il
prenoyt sur ses deniers le prix d’une miche et de quelques mes-
chantes pommes avecques quoy il se sustantoyt, puis beuvoyt, à
son aise et discrétion, l’eau de la Loire. Geste saige et prudente
diette, oultre que elle estoyt saine pour ses doublons, l’entrcte-
noyt frisque et légier comme ung levrier, luy faisoyt ung entende-
326
LES CONTES DROLATIQUES
ment clair et ung cueur chauld, veu que l'eaue de la Loire est de-
tous les sirops le plus eschaufFant, pour ce que, yssue de loing,
elle s’est eschauffée à courir sur les grèves paravant d’estre à
Tours. Aussy, comptez que le paouvre hère ingenioyt mille et une-
fortunes et bonnes rencontres auxquelles il ne s’en manquoyt que-
d’ung poulce que vrayes elles feussent. Ho! le bon temps! Ung
soir, lacques de Beaune, nom que il guarda, encores que il ne-
feust point seigneur de Beaune, alloyt le long des levées, occupé
de mauldire son estoile et tout, veu que le darrenier doublon fai-
soyt mine de le quitter sans nul respect, alors que, au destourner
d’une petite rue, il faillit aheurter une dame voilée qui luy donna
par les nazeaux une bourrasque superhue de bonnes odeurs de
femme.
Cette pourmeneuse, bravement montée sur de iolis patins, avoyt
une belle robbe de veloux italian, à grans manches doublées en
satin; puis, pour eschantillon de sa fortune, à travers le voile, un
diamant blanc d’ampleur raisonnable brilloyt sur son front aux
rais du soleil couchant, entre des cheveulx si bien mignonnement
roulez, estagez, tressez et si nets, que ses femmes y avoyent deu
passer trois heures. Elle marchoyt comme une dame qui ha cous-
tume de n’aller qu’en lictière. Ung sien paigebien armé la suyvoyt.
Ce estoyt aulcune fille folle de son corps appartenant à quelque-
seigneur de hault rang ou aulcune dame de la court, veu que elle-
levoyt bien ung peu sa cotte et tortilloyt gentement sa croupe en
femme de hault mouvement. Dame ou galloise, elle plut à lacques
de Beaune, lequel ne feit point le dcsgouté et print l’imagination
désespérée de s’attacher à elle et de n’en quitter que mort. Dans
ceste visée, il se délibéra de la pourchasser, à ceste fin de sçavoir
où elle le meneroyt, en paradiz ou ez limbes de l’enfer, au gibet
ou dedans ung réduict d’amour; tout luy feut espoir au fond de
sa misère. La dame alla se pourmener le long de la Loire, en
aval, devers le Plessis, et respiroyt, comme les carpes, la bonne
frescheur de l’eaue, allant, bimbelottant, fagottant en souriz qui
trotte, veult tout veoir et gouster à tout. Lorsque ledict paige
s’aperceut que lacques de Beaune faisoyt de l’entesté, suyvoyt la
dame en toutes ses desmarches, s'arrestoyt à ses repos et la rcs-
LE r”'‘^TEAÜ D’AZAY 32:
guàrdoyt niaiscr, sans vcrgongne, comme si la cliouse luy estoyt
loysible, il se retourna brusquement et luy monstra une mine
rogue et griesche, comme celle d’ung chien qui dict : « Arrière,
messieurs! » Mais le bon Tourangeau avoyt ses raisons. Cuydant
que, si ung chien veoiî, sans conteste, passer ung Pape, luy bap-
tizé pouvoyt veoir ung minon de femme, il alloyt de Pavant, fei-
gnoyt de soubrire au dict paige et se prélassoyt derrière ou devant
la dame. Ores, elle ne disoyt mot, resguardoyt le ciel, qui se
coëftoyt de nuict, les estoiles et tout, pour son plaisir. Voilà qui
va bien. Brief, venue en face de Portillon, elle demoura debout;
puis, pour mieul.x veoir, regecta son dict voile sur son espaule.
I.e se retourna brusquement
et, ce faisant, lança sur le compaignon un resguard de fine com¬
mère, pour s’enquérir s’il y avoyt aulcun dangier d’estre volée.
Faictes estât que lacques de Beaune pouvoyt faire l’ouvraige de
trois marys, estre aux costez d’une princesse sans luy causer de
honte, avoyt Pair brave et résolu qui plaist aux dames; et, s’il
estoyt ung peu bruny par le soleil force de courir devant, son
tainct debvoyt apertement se blanchir soubz les courtines d’ung
lict. Le resguard coulant comme anguille que lui darda ceste
dame luy parut estre plus animé que cclluy qu’elle auroyt gecté
en ung livre de messe. Et doneques, il fonda l’espoir d’une au-
328
LES CONTES DROLATIQUES
baille d’amour sur ce coup d’œil, et se résolut à poulser l’adren-
ture iusques au bord de la iuppe, risquant, pour aller encores
plus loing, non pas sa vie, veu qu’il y tenoyt peu, mais ses deux
aureilles et mesmes encores quelque chouse. Ores, le sire suyvit
en ville la dame, qui rentra par la rue des Trois-Pucelles et mena
le guallant, par un escheveau meslé de petites ruelles, iusques au
quarroy où est auiourd’hui l’hostel de la Crouzille. Là, elle s’ar-
resta au porche d’ungbeau logiz, auquel aheurta lepaige. Puis ung
sien serviteur ouvrit, et, la dame rentrée, se ferma la porte, lais-
r.e sire suivit en ville la dame.
sant le sieur de Beaune béant, pantois et sot comme monseigneur
sainct Denys devant qu’il se feust ingénié de ramasser sa teste. Il
leva le nez en l’aër pour veoir s’il luy tomberoyt une goutte de
faveur, et ne veit rien aultre chouse, si ce n’est une lumière qui
montoyt par les degrez et couroyt par les salles, puis s’arresta à
une belle croisée où debvoyt estre la dame. Croyez que le paouvre
amoureux demoura là tout mélancholifié, resvasseur, ne saichant
CONTES DROLATIQUES.
33o LES CONTES DROLATIQUES
plus à quoy se prendre. La croisée grongna soubdain et l’inter¬
rompit dans ses phantaisies. Ores, cuydant que sa dame alloyt le-
huchier, il dressa de rechief le nez, et sans l’appuy de la dessus dicte
croisée, qui le préserva en fasson de couvre-chief, il eust recipé
fort amplement de l’eaue froide, plus le contenant du tout, veu
que l’anse resta au.v mains de la personne en train d’estuver
l’amoureux. lacques de Beaune, trez-heureux de ce, ne perdit
point l’esteuf et se gecta en bas du mur, criant ; « le meurs! »
d’une voix trez-estaincte. Puis se roidit dans les tessons et de-
moura mort, attendant le reste. Vécy les serviteurs en grant re-
mue-mesnaige, qui, en crainte de la dame à laquelle ils advouèrent
leur faulte, ouvrent l’huys, se chargent du navré, lequel faillit à.
rire alors que il feut ainsy convoyé par les degrez.
— Il est froid, disoyt le paige.
— Il ha bien du sang, disoyt le maistre d’hostel, lequel, en le
tastant, se conchioyt les mains dedans l’eaue.
— S’il en revient, ie fonde une messe à Sainct-Gatien! s’escria
le coupable en pleurs.
— Madame tient de son deffunct père, et, si elle fault à te faire-
pendre, le moindre loyer de ta poine sera d’estre bouté hors de
sa maison et de son service, repartit ung aultre. Oui, certes, il
est bien mort, il poise trop.
— Ah! ie suis chez une bien grant dame, pensa lacques.
— Las! sent-il le mort? demanda le gentilhomme autheur dm
meschief.
Lors, en hissant à grant poine le Tourangeau le long de la vis,
le pourpoinct d’icelluy s’accrocha dans une tarasque de la rampe,,
et le mort dit :
— Ha! mon pourpoinct!
— Il ha geint! dit le coupable, sospirant de ioye.
Les serviteurs de la Régente, car ce estoyt le logiz de la fille-
du feu roy Loys le unziesme, de vertueuse mémoire, les serviteurs
doncques entrèrent lacques de Beaune en la salle, et le laissèrent
royde sur une table, ne cuydant point qu’il se saulvast.
— Allez quérir ung maistre myre, feit madame de Beauieu, allez,
cy, allez là...
LE CHASTEAU 1) AZAY
33 1
Et en ung Paler tous
les gens descendirent
les degrez. Puis la
bonne Régente des-
pescha ses femmes à
l’onguent, à la toile à
bender les playes, à
l’eaue du Bonhomme,
à tant de chouses, que
elle démolira seule.
Lors, advisant ce bel
homme pasmé, dit à
haulte voix, admirant
sa prestance et sa def-
functe bonne mine :
— Ha! Dieu veult
me rabbrouer. Pour
unepaouvre petite foys
que, en ma vie, ung
maulvais vouloir s'est
resveiglé du fund de
ma nature et me l'ha
endiablo ttée , ma
saincte patronne se
fasche et m’enlève le
plus ioly gentilhomme
que i’aie iamais veu.
Pasques-Dieu ! par
l’aame de mon père, ie ferai pendre tous ceulx qui auront mis la
main à son trespas !
— Madame, feit Jacques de Beaune en saultant de bais où il
gizoyt aux pieds de la Régente, ie vis pour vous servir et suis si
peu meurdry, que, pour ceste nuict, ie vous promets autant de
ioyes que il y ha de mois en l’année, à l’imitation du sieur Her
cules, baron païen. Depuis vingt iours, reprint le bon compaignon,
.se doubtant que, là, besoing estoyt de mentir ung petit pour
Il se gecta en bis du mur, criant ; « le meurs!
LES CONTES DROLATIQUES
moyenner Iss chouses,
vécyie ne sçays combien
de rencontres que ie fais
de vous, dont ie me suis
aftollé, et n’osoys, par
grant respect de vostre
personne, m’advancer à
vous; mais comptez que
ie suis bien yvre de vos
royales beaultez, pour
avoir inventé la bourde à
quoy ie doibs l'heur
d'estre à vos pieds.
Lk-dessus, il les baisa
bien amoureusement, et
resguarda la bonne dame
d'ung air à tout ruyner.
La dicte Régente, par
force de l’aage, lequel ne
respecte point les roynes,
estoyt, comme ung chas-
cun sçayt, en la secunde ieunesse des dames. Ores, en ceste
criticque et rude saison, les femmes iadis sages et desnuées
d’amans, convoitent, ores cy, ores là, de prendre, à l’insceu de
tout, fors Dieu, aulcune nuictée d’amour, à ceste fin de ne point
vssir en l’aultre monde les mains, le cueur et le tout vuydes, faulte
d’avoir notablement cogneu les chouses espéciales que vous
sçavez. Doncques, ma dicte dame de Beauieu, sans faire de
l’estonnée en escoutant la promesse de ce ieune homme, veu que
les personnes royales doibvent estre accoustumées à tout avoir par
douzains, guarda ceste parole ambitieuse au fund de sa cervelle
ou de son registre d’amour, qui en grezilloyt d’advance. Puis elle
releva le ieune Tourangeau, qui treuvoyt dedans sa misère le cou-
raige de soubrire à sa maîtresse, laquelle avoyt la maiesté d’une
vieille rose, les aureilles en escarpin et le tainct d’une chatte
malade, mais si bien attifée, si iolie de taille, et le pied si royal,
-- Il ha geint! dit le coupable.
LE CIIASTEAU D'AZAY
333
la croupe tant alerte, que il pouvoyt se rencontrer, en ceste maul-
vaise fortune, des ressorts incogneus pour l'ayder à parfaire le
verbe qu’il avoyt lasché.
— Qui estes-vous? feit la Régente en prenant l’air rebarbatil du
feu Roy.
— le suis votre trez-fîdelle subiect lacques de Beaune, fils de
vostre argentier, lequel est tombé endisgraace, maulgré ses .feaulx
services.
— He bien, respondit la dame, reboutez-vous sur vostre ais !
i’entends venir, et il n’est point séant que les gens de ma maison
cuydent que ie suis vostre complice en ceste farce et momerie.
Ce bon lils veit, au doulx son de la voix, que la bonne dame
lui pardonnoyt bien gracieusement l’énormité de son amour,
Doncques il se couchia sur la table et songia que aulcuns seigneurs
estoyent advenus à la Court en chaussant ung vieil estrier; pensier
qui le raccommoda parfaictement avecques son bon heur.
— Bien! feit la Régente à ses
meschines, ne faut rien. Ce gen¬
tilhomme est mieulx. Graaces
soient rendues à Dieu et à la
saincte Vierge, il n’y aura point
eu de meurtre en mon hostel.
En ce disant, elle passoyt
la main dedans les cheveulx de
l’amant qui luy estoyt à point
tombé du ciel ; puis, prenant de
l’eaue du Bonhomme, elle lui
en frotta les tempes, deffeit le
pourpoinct, et, soubz l’umbre
de veoir au salut du navré,
vérifia, mieux qu’ung greffier
commis à aulcune expertise,
combien douce et ieune estoyt la
peau de ce bon petit homme si
dru prometteur de liesse. Ce que
ung chascun, gens et femmes,
— Madame, dict Jacques de Heaume, ic vis
pour vous servir.
334
LES CONTES DROLATIQUES
s’esbahirent de veoir faire à la Régente. Mais riiunianité ne
inessied iamais aux personnes royales. Jacques se dressa, feist le
desconnu, mercia trez-humblement la Régente et congédia le phy-
■sician, maistre myre et aultres diables noirs, se disant revenu du
coup; puis se nomma et voulut s’évader, en saluant madame de
Beauieu, comme ayant paour d’elle, à cause de la disgraace où
estoyt son père, mais sans doubte effrayé de son horrificque vœu.
— le ne sçauroys permettre, feit-elle. Les gens qui viennent en
mon logiz ne doibvent point y recepvoir ce que vous avez receu.
— Le sieur de Beaune soupera léans, dit-elle à son maistre de
lacques ne se feit taulte de mangier.
riiostel. Cil qui le ha induement congné sera à sa discrétion, s’il
se fait incontinent cognoistre ; sinon, ie le fais rechercher et bran-
chier par le prevost de l’hostel.
Entendant ce, le paige qui avoyt suivy la dame à la pourmenade
s’advança.
— Ma dame, feit lacques, qu’il luy soit accordé à ma prière et
pardon et guerdon, veu que à luy doibs-ie l’heur de vous veoir,
la faveur de souper en vostre compaignie et peut-estre celle de
faire restablir mon père en la charge que il ha plu à vostre glo¬
rieux père luy commettre.
— Bien dict, repartit la Régente. — D’Estouteville, feit-elle en se
revirant devers le paige, ie te baille une compaignie d’archers.
Mais à l’advenir ne gecte plus rien par les fenestres.
Puis la Régente, afifriandée dudict Beaune, luy tendit la main, et
il la mena fort guallamment dedans sa chambre, où ils devisèrent
LE CIIASTEAE D'AZAY
337
trez-bien en attendant l'apprest du souper. Là, point ne faillit le
sieur Jacques à desbagouier son sçavoir, iustifier son père et se
bien seoir en l’esperit delà dicte dame, laquelle, comme ung chas-
cun sçayt, practiquoyt bien l’estât de son père et menoyt tout en
grans volées. lacques de Beaune pourpensoyt en luy-mesme que
bien difficile estoyt que il couchiast avecques la Régente; tels
trafficqs ne se parfaisoyent point comme le maiiaige des chattes,
qui ont tousiours une gouttière ez toits des maisons pour y aller
margauder à leur aise. Doncques, il se gaudissoyt d’estre cogneu
de la Régente sans avoir à luy compter ce douzain diabolicque,
veu que, pour ce, besoing estoyt que meschines et gens teussent à
l’escart et l’honneur sauf. Néantmoins, redoubtant l’engin de la
bonne dame, parfoys il se tastoyt, se disant : « En auroys-je
l’estoffe? » Mais, à l’umbre de ses discours, à ce songioyt aussy la
bonne Régente, laquelle avoyt accommodé mainte affaire moins
crochue. Et de deviser trez-saigement. Elle feit venir ung sien
secrétaire, homme au faict des imaginations idoynes au parfaict
gouvernement du royaulme, et luy donna en commandement de luy
remettre secrettement ung faulx messaige pendant le souper. Puis
vint le repas, auquel point ne tou chia la dame, veu que son cueur
estoyt gonflé comme esponge et avoyt diminué l’estomach, car
tousiours elle pensoyt à ce bel et duysant homme, n’ayant appétit
que de luy. lacques ne se feit faulte de mangier, pour raisons de
toute sorte. Bon messaigier de venir, madame la Régente de tem-
pester, fronsser les sourcils à la mode du feu Roy, de dire ;
« N’aura-t-on point la paix en cet Estât? Pasques-Dieu ! nous ne
sçaurions avoir une vesprée de bonne! » Et Régente de se lever,
de marcher. « Holà! ma hacquenée! Où est M. de Vieilleville, mon
escuyer? Point. Il est en Picardie. D’Estouteville, vous allez me
reioindre avecques ma maison au chasteau d’Amboise... » Et, advi-
sant son lacques, elle dit : « Vous serez mon escuyer, sieur de
Beaune. Vous voulez servir le Roy? Bonne est l’occasion. Pasques-
Dieu! venez. Il y ha des mescontens à rebattre, et besoing est de
fidelles serviteurs. »
Puis, le temps que ung vieulx paouvre eust mis à dire ung cent
d’dre, chevaulx feurent bridez, sanglez, prests, madame sur sa
336
LES CONTES DROLATIQUES
hacquenée, et le Tourangeau à ses costez, courant dare dare, au
chasteau d’Amboise, suyvis de gens d’armes. Pour estre brief et
venir au fait sans commentaires, le sieur de Beaune feut logié à
douze toises de madame de Beauieu, loing des espies. Les courti-
zans et tous les gens, bien estonnez, discouroyent s’enquérant d’où
viendroyt l’ennemy ; mais le douzainier, prins au mot, sçavoyt bien
où il estoyt. La vertu de la Régente, chouse cogneue dans le
royaulme, la saulvoyt des soupçons, veu que elle passoyt pour
Bon messaig’ier de venir.
estre aussy imprenable que le chasteau de Péronne. A l’heure du
couvre-teu, quand tout feut clos, les aureilles et les yeul.x, le chas¬
teau muet, madame de Beauieu renvoya sa meschine et manda son
escuyer. Escuyer de venir. Lors, la dame et l’adventurier se veirent
soubz le manteau d’une haulte cheminée, accottez sur ung banc
bien guarny de veloux; puis la curieuse Régente de demander
aussitost à lacques d’une voix mignarde :
— Estes-vous point meurdry? le suis bien maulvaise de avoir
faict chevaulcher pendant douze miljes ung gentil serviteur navré
tout à l’heure par ung des miens. Pestoys tant en poine, que ie
n’ai point voulu me couchier sans vous avoir veu. Ne souffrez-vous
point?
— Il' leray pendre tou> ceulx qui auront mis la main à ton trépas.
CONTES DROLATIiruES.
333
LES CONTES DROLATIQUES
— le souffre d’impatience, feit le sire au douzain, exisîiinant que
il falloyt ne point resnagler en ceste occurrence. — Bien vois-je,
reprint-il, ma noble et toute belle niaistresse, que vostre serviteur
ha trouvé graace devant vous.
— La la! respondit-elle, ne mentiez-vous pas alors que vous
me disiez...?
— Quoy? feit-il.
— Mais me avoir suyvie ceste douzaine de foys aux ecclises et
aultres lieux où i’alloys de ma personne?
— Certes, dit-il.
— Doncques, respondit la Régente, ie m’estonne de n’avoir vea
que auiourd’huy ung preux ieune homme dont le couraige est si
bien engravé dedans les traicts. le ne me dédis point de que vous
avez entendu quand ie vous cuydoys navré. Vous m’agréez et vous
veulx bien faire.
Lors, l’heure du sacrifice diabolicque estant sonnée, Jacques
tomba aux genoilz de la Régente, luy baisa pieds, mains, tout,
dict-on. Puis, en baisant et faisant ses préparatoires, prouva par
maint argument à la vieille vertu de sa souveraine que une dame
portant le faix de l’Estat estoyt bien en droict de s’esbattre ung
petit. Licence que n’admit point ladicte Régente, laquelle tenoyt
à estre forcée, affin d’enchargier son amant de tout le péché. Ce
néantmoins, comptez que elle s’estoyt, par advance trez-bien per-
fumée, attornée de nuict, et reluisoyt de ses dezirs d’accointance,
dont la haulte couleur luy prestoyt ung fard de bon aloy, lequel
luy avoyt bien esclaircy le tainct. Et, maulgré sa molle deffense,
feut, comme ung tendron, emportée d’assault en son lict royal, où
la bonne dame et le ieune douzainier s’espousèrent en conscience.
La, de ieux en noize, de noize en riottes, de riottes en ribaulde-
ries, de fil en esguille, la Régente déclaira croire mieux en la
virginité de la royne Marie qu’au douzain promis. Ores, par
adventure, lacques de Beaune ne treuvoyt point d’aage à ceste
grant dame, sous les toiles, veu que tout chet en métamorphosé à
la lueur des lampes de nuict. Bien des femmes de cinquante ans
au iour ont vingt ans sur le minuict, comme aulcunes ont vingt ans
à midy et cent après Vespres. Doncques lacques, plus heureux de
LE CHASTEAU D’AZAY
339
■ceste rencontre que de celle du Roy en ung iour de pendaison,
tint derechief sa gageure. Ores, Madame, estonnée à part elle, y
promit de son costé bonne assistance, oultre la seigneurie d’Azay-
.le-Bruslé, bien guarnie de mouvances, dont elle s’engagioyt à
ensaisiner son cavalier, oultre la graace du père, si de ce duel elle
' sortoyt vaincue.
Lors, le bon fils de se dire :
— Vécy pour saulver mon père de iustice ! Cecy pour le fief.
Cela pour les lods et ventes! Cettuy
pour la forest d’Azay! Item pour
le droit de pesche! Encores pour
les isles de l’Indre ! Gaignons la
prairie! Desgageons des mains de
la iustice nostre terre de la Carte,
•si chierement acheptée par mon
père ! Voilà pour une charge en
court!
En arrivant sans encombre à
cet à-compte, il crut la dignité de
sa braguette engagée, et songia
que, tenant soubz luy la France,
il s'en alloyt de l’honneur de la
couronne. Brief, moyennant ung
vœu qu’il feit a son patron mon- lacques tomba aux genoilz de la Régente,
sieur sainct lacques de luy bastir
une chapelle audict lieu d’Azay, il présenta son hommaige-lige à
la Régente en unze périphrases claires, nettes, limpides et bien
sonnantes. Pour ce qui est du darrenier épilogue de ce discours
en bas lieu, le Tourangeau eut l’oultre-cuydance d’en vouloir fes¬
toyer largement la Régente, luy guardant, à son resveil, ung salut
d'honneste homme, et comme besoing estoyt au seigneur d’Azay
de mercier sa souveraine. Ce qui estoyt saigement entendu. JMais,
quand la nature est fourbue, elle agit comme ung vray cheval, se
couche, mourroyt soubz le fouet paravant de bougier, et gist
iusques à ce que il luy plaise de se lever guarnie en ses magazins.
Doncques, alors que, au matin, le faulxconneau du chasteau d’Azay
340 LES CONTES DRO^ATIQUES
entreprint de saluer la fille du roy Loys unziesme, il feut contraint,
maulgré ses bonnetades, de la saluer comme se saluent les souve¬
rains, par des salves à pouldre seulement. Aussy la Régente, au
désiuchier du Uct, ce pendant que elle desieunoyt avec lacques,
lequel se disoyt seigneur légitime d’Azay, print acte de cette insuf¬
fisance pour contredire son escuyer et prétendit que il n’avoyt
point gaigné la gageure, partant point de seigneurie.
— Ventre-Sainct-Paterne ! i’en ay esté bien près ! dit lacques
de Beaune. Mais, ma chiere dame et noble souveraine, il n’est
séant ni à vous ni à moy d’estre iuge en nostre cause. Ce cas,
estant ung cas allodial, doibt estre porté en vostre conseil, veu
que le fief d’Azay relève de la couronne.
— Pasques-Dieu ! repartit la Régente en riant, ce qui lui adve-
noyt petitement, ie vous donne la charge du sieur de Vieilleville
en ma maison, ne feray point rechercher vostre père, ie vous
baille Azay, et vous bouteray en ung office royal, si vous pouvez,
mon honneur sauf, exposer le cas en plein conseil. Mais, si ung
mot venoyt à entacher mon renom de preude femme, ie...
— le veulx estre pendu, dit le douzainier, tournant la chouse
en rire, pour ce que madame de Bauieu avoyt ung soupçon de
cholère en son visaige.
De faict, la fille de Loys le unziesme se soulcioyt plus voulen-
tiers de la royaulté que de ces douzains de miesvreries, dont elle ne
LE CHASTEAU D'AZAY
341
feit aulcun estât, veu que, cuydant avoir sa bonne nuictée sans
bourse deslier, elle préféra le récit ardu de la chouse à ung aultre
douzain dont le Tourangeau lui faisoyt offres réelles.
— Doncques, ma dame, reprint le bon compaignon, ie seray,
pour le seur, vostre escuyer...
Ung chascun des capitaines, secrétaires et aultres gens ayant
des offices en la régence, estonnez de la briefve départie de
madame de Bauieu, apprindrent son esmoy, vindrent au chasteau
d’Amboise, en haste de sçavoir d'où procédoyt le tumulte, et se
treuvèrent prests à tenir conseil au lever de la Régente. Elle les
convocqua, pour ne point être soubpçonnée de les avoir truphez,
et leur donna aulcunes bourdes à distiller que ils distillèrent sai-
gement. En fin de ceste séance vint le nouvel escuyer pour accom-
paigner la dicte dame. Voyant les conseillers levez, le hardy
Tourangeau leur demanda solution d’ung litige qui importoyt à
luy et au domaine du Roy.
— Escoutez-le, feit la Régente. Il dict vray.
Lors, lacques de Beaune, sans s’espanter de l’appareil de ceste
haulte justice, print la parole ainsy, ou à peu près :
— Nobles seigneurs, ie vous supplie, encores que ie vais parler
342 lÆS CONTES DROLATIQUES
à VOUS de cocquilles de noix, d’estre attentifs en ceste cause, et
me pardonner la vétillerie du languaige. Ung seigneur se pournie-
nant avecques ung aultre seigneur en ung verger advizèrent ung
teau noyer de Dieu, bien planté, bien venu, bel à veoir, bel à
guarder, quoique ung peu creux; ung noyer tousiours frais, sen¬
tant bon, ung noyer dont vous ne vous lasseriez point, si vous
l’aviez veu; noyer d’amour qui sembloyt l’arbre du bien et du
mal, deflfendu par le Seigneur Dieu, et pour lequel feurent bannis
nostre mère Eve et le sieur son mary. Ores, messeigneurs, ce dict
noyer feut le subiect d’une légiere noize entre les deux seigneurs,
une de ces ioyeulses gageures que nous soûlons faire entre amys.
Le plus ieune se iacta d’envoyer douze foys, à travers ce noyer
feuillu, ung baston que, pour lors, il avoyt en la main comme ung
ehascun de nous en ha parfoys en la sienne quand il se pourmène
cmmy son verger, et, par chaque gect dudict baston, iouxter par
terre une noix...
— Ce est-il bien le nœud du procès?... feit Jacques se virant
ung petit devers la Régente.
— Oui, messieurs! respondit-elle, surprinse de l’estocq de son
•escuyer.
— L’aultre gagea le contre, reprint le plaideur. Vécy mon beau
plaideur de gecter le baston avecques adresse et couraige, si gen-
tement et si bien, que tous deux y avoyent plaisir. Puis, par
loyeulse protection des saincts qui soy divertissoyent sans doubte
à les veoir, en chaque coup tomboyt une noix; et, de faict, en
eurent douze. Mais, par cas fortuit, la darrenière des noix abattues
se treuva creuze et n’avoir aulcune poulpe nourricière d’où pust
venir ung aultre noyer, si iardinier l’eust voulu mettre en terre.
L’homme au baston ha-t-il gaigné? l’ay dict. Jugez!
— Tout est dict, feit messire Adam Fumée, Tourangeau qui
lors avoyt les sceaulx en guarde. L’aultre n’ha qu’une manière do
s’en tirer.
— En quoy ? dit la Régente
— • En payant, madame.
— J1 est par trop subtil, feit-elle en donnant un coup de main
sur la ioue de son escuyer : il sera pendu quelque iour...
LE CHASTEAU D'AZAY 34?
Elle cuydoyt gausser. Mais ce mot feut la réalle horoscope du
dict argentier, lequel rencontra l’eschelle de Montfaucon au bout
de la faveur royale, par la vengeance d’une aultre vieille femme et
la trahison insigne d’ung homme de Ballan, sien secrétaire, dont
il avoyt faict la fortune, lequel ha nom Prévost, et non point René
Gentil, comme aulcuns l’ont à grant tort appelé. Cettuy ganelon
et'maulvais serviteur bailla, dict-on, à madame d’AngouIesme la
quittance de l’argent que uy avoyt compté le dict Jacques de
Beaune, alors devenu baron de Semblançay, seigneur de la Carte,
d’Azay, et ung des plus haults bonnets de l’Estat. De ses deux fils,
l’ung estoyt archevesque de Tours, l’aultre général des finances et
gouverneur de Touraine. Mais cecy n’est point le subiect des
présentes.
Ores, pour ce qui est de ceste adventure de la ieunesse du
bon homme, madame de Beauieu, à qui si beau ieu estoyt escheu
ung peu tard, bien contente de rencontrer haulte sapience et
entendement des affaires publicques en son amant fortuit, luy
bailla en garde l’espargne du Roy, où il se comporta si bien,
344 les contes DROLATIQUES
multiplia si curieusement les douzains royaulx, que sa grant
renommée luy acquit ung iour le maniement des finances, dont il
t'eut superintendant et controola iudicieusement l’employ, non
sans de bons proufficts pour luy, ce qui iuste estoyt. La bonne
Régente paya la gageure et feit délivrer à son escuyer la sei¬
gneurie d’Azay-le-Bruslé, dont le chastel avoyt esté piéçà ruyné
par les premiers bombardiers qui vindrent en Touraine, comme
ung chascun sçayt. Et, pour ce miracle pulverin, sans l’interven¬
tion du Roy, les dicts enginieurs eussent esté condamnez comme
idUteurs et héréticques du démon par le tribunal ecclésiasticque
du Chapitre.
Lors se bastissoyt aux soings de messire Bohier, général des
finances, le chasteau de Chenonceaulx, lequel, par mignardise
et curiosité, boutoyt son bastiment à cheval sur la rivière du
Cher.
Mais feut pendu le bon Semblançay.
Ores, le baron de Semblançay, voulant aller à l’encontre du
dict Bohier, se iacta d’édifier le sien au fund de l’Indre, où il est
encore debout, comme le ioyau de ceste belle vallée verde, tant il
y feut solidement assiz ez pilotis. Aussy Jacques de Beaune y
despendit-il trente mille escuz, oultre les corvées des siens.
Comptez en da que ce chasteau est ung des beaulx, des gentils,
des mignons, des mieulx élaborez chasteaulx de la mignonne Tou¬
raine, et se baigne tousiours en l’Indre comme une galloise prin-
cière, bien attifé de ses pavillons et croisées à dentelles avecques
iolis souldards en ses girouettes, tournant au gré du vent comme
Sur la route d'Ambroise.
CONTES DROL.\TIQTES
3 6 LES CONTES DROLATIQUES
tous les soLildards. Mais feut pendu le bon Semblançay paravant
de le finer, en sorte que nul du depuis ne s’est rencontré assez
pourveu de deniers pour le parachever. Cependant, son maistre le
roy Françoys, premier du nom, y avoyt esté son hoste, et si en
veoit-on encores la chambre royale. Au couchier du Roy, Sem¬
blançay, lequel estoyt, par ledict sire, nommé « mon père », en
riionneur de ses cheveulx blancs, ayant entendu dire à son maistre
auquel il estoyt tant affectionné :
— Voilà douze heures bien frappées en voslre horologe, mon
chier père?
— Mé ! Sire, reprint le superintendant des finances, à douze
coups d’ung marteau, pour le présent bien vieil, mais bien frappez
iadis en ceste mesme heure, doibs-je ma seigneurie, l’argent
despendu en icelle et l’heur de vous servir...
Le bon Roy voulut sçavoir ce que entendoyt son serviteur par
ces estranges paroles. Doncques, ce pendant que le sire se boutoyt
en son lict, lacques de Beaune luy raconta l’histoire que vous
sçavcz. Ledict Françoys premier, lequel estoyt friand de ces mar-
gauderies, estima la rencontre bien drolaticque, etyprint d’autant
plus de divertissement, que alors madame sa mère, duchesse
d’Angoulesme, sur le retourner de la vie, pourchassoyt ung petit
le connestable de Bourbon, pour en obtenir quelques-uns de ces
douzains. Maulvais amour de maulvaise femme, car de ce vint en
péril le royaulme, feut prins le Roy et mis à mort le paouvre
Semblançay, comme ha esté cy-dessus dict.
Fay eu cure de consigner icy comment feut basty le chasteau
d’Azay, pour ce qu’il demoure constant que ainsy print commen¬
cement la haulte fortune de Semblançay, lequel ha moult faict
pour sa ville natale, que il aorna; et si employa-t-il bien de
notables sommes au parachèvement des tours de la cathédrale.
Geste bonne adventure s’est contée, de père à fils et de seigneur
à seigneur, audict lieu d’Azay-le-Ridel, où ledict récit fringue
encore soubz les courtines du Roy, lesquelles ont esté curieuse¬
ment respectées iusques aujourd’huy. Doncques est faulse de
toute faulseté l’attribution de ce douzain tourangeau à ung cheva¬
lier d’Allemaigne, qui, par ce faict, auroyt conquesté les domaines
LE CHASTEAU D’AZAY
347
d’Austriche à la maison de Hapsbourg. L’autheur de nostre
temps qui ha mis en lumière ceste histoire, quoique bien sçavant,
s’est laissé trupher par aulcuns chronicqueurs, veu que la chan¬
cellerie de l’empire romain ne faict point mention de ceste manière
d’acquest. le luy en veulx d’avoir cuydé que une braguette nourrie
de bierre ayt pu fournir à ceste alquemie honneur des braguettes
chinonnoises tant prisées de Rabelais. Et iay, pour l’advantaige
du pays, la gloire d’Azay, la conscience du chastel, le renom de la
maison de Beaune, d’où sont yssus les Sauves et les Noirmous-
liers, restably le faict dans sa véritable historicque et mirificque
gentillesse. Si les dames vont veoir le chasteau, elles treuveront
encores, dans le pays, quelques douzains, mais en destail.
'n ’ ' ' ,
.\say-le-Rklcl.
I
Ce que aulcuns ne sçavent point est la vérité touchant le tres-
passement du duc d’Orléans, frère du roy Charles sixiesme,
meurtre qui advint par bon numbre de causes, dont une sera le
subiect de ce conte. Cettuy prince ha esté, pour le seur, le plus
grand et aspre paillard de toute la race royale de monseigneur
sainct Loys, qui feut, en son vivant, roy de France, sans mettre
néantmoins hors de concours aulcun de ceulx qui ont esté les plus
desbauchez de ceste bonne famille, laquelle est si concordante aux
vices et qualitez especiales de nostre brave et rigolleuse nation,
que vous inventeriez mieulx l’enfer sans monsieur Satan que la
France sans ses valeureux, glorieux et rudes braguards de roys.
Aussy riez-vous autant des regrattiers de philosophie qui vont
disant : « Nos pères estoyent meilleurs! » que des bonnes savattes
philanthropicques, lesquelles prétendent les hommes estre en voye
de perfection. Ce sont tous aveugles, lesquels n’observent point
le plumaige des huistres et le coquillaige des oyseaulx, qui ïamais
LA FAULSE COL'RTIZANE o-ig
ne changent, non plus que nos alleures. Hé doncques! regoubil-
lonnez ieune, beuvez frais et ne plourez point, veu que ung quintal
de raélancholie ne sçauroyt payer une once de frippe.
Les desportemens de ce seigneur, amant de la royne Isabeau,
laquelle aymoyt dru, comportèrent beaucoup d’adventures plai¬
santes, veu que il estoyt goguenard, d’un naturel alcibiadesque,
vray Françoys de la bonne roche. Ce feut luy qui, premier, con-
ceut d’avoir des relays de femmes, en sorte que, alors que il alla
de Paris à Bourdeaulx, treuvoyt tousiours, au desseller de sa
monture, ung bon repas et ung lict
guarny de iolies doubleures de chemises.
Heureux prince! qui mourut à cheval
comme tousiours il estoyt, voire mesmes
entre ses draps. De ses comicques ioyeul-
setez nostre trez-excellent roy Loys le
unziesme en ha consigné une mirificque
au livre des Cent nouvelles nouvelles,
escriptes soubz ses yeulx, pendant son
exil en la court de Bourgongne, où pen¬
dant les vesprées, pour soy divertir, luy
et son cousin Charolois se racontoyent
les bons tours advenus en cettuy temps.
Puis, quand défailloyent les vrays, ung
chascun de leurs courtizans leur en
inventoyent à qui mieulx mieulx. Mais,
par respect pour le sang royal, monsei¬
gneur le Dauphin ha mis la chouse
advenue à la dame de Cany sur le compte d’ung bourgeoys, et
sous le nom de la Médaille à revers, que ung chascun peut lire
au recueil dont il est ung des ioyaulx les mieulx ouvrez et com¬
mence la centaine. Vécy le mien.
Le duc d’Orléans avoyt ung sien serviteur, seigneur de la pro¬
vince de Picardie, nommé Raoul d’Hocquetonville, lequel print
pour femme, au futur estrif du prince, une damoiselle alliée de la
maison de Bourgongne, riche en domaines. Mais, par exception
aux figures d’héritières, elle estoyt d'une beaulté si esclatante,
35o
LES CONTES DROLATIQUES
qae, elle présente, toutes les dames de la court, voire la Royne
et madame Valentine, sembloyent estre dans Tumbre. Néantmoins
ce ne estoyt rien, en la dame d’Hocquetonville, que sa parenté
bourguignotte, ses hoyeries, sa ioliesse et mignonne nature, pour
ce que ces rares advantaiges recebvoyent ung lustre religieux de
sa supresme innocence, belle modestie et chaste éducation. Aussy
le duc ne flaira-t-il pas longtemps ceste fleur tombée du ciel sans
en estre enfiebvré d’amour. Il cheut en mélancholie, ne se soulcia
plus d’aulcun clappier, ne donna qu’à regret, de temps à autre,,
un coup de dent au friand morceau royal de son Allemande Isa-
beau, puis s’enraigea et iura de iouyr par sorcellerie, par force,
par trupherie ou bonne voulenté, de ceste tant gracieuse femme,
laquelle, par la vision de son mignon corps, le contraingnoyt à
s’appréhender luy-mesme pendant ses nuicts devenues tristes et
vLiydes. D'abord la pourchassa trez-fort de paroles dorées; mais-
bien tost cognent à son air gay que, à part elle, estoyt conclud d&
demourer saige, veu que elle luy respondit sans s’estomirer de
la chose, ni soy fascher comme font les femmes de court talon :
— Mon seigneur, ie vous diray que ie ne veulx point m’incom¬
moder de l’amour d’aultruy, non par mespris des ioyes qui s’y
rencontrent, car bien cuysantes doibvent-elles estre, pour ce que
si grant numbre de femmes s’y abysment, elles, leurs maisons,
gloire, advenir et tout, mais par amour des enfans dont i’ay la
charge. Point ne veulx mettre la rougeur en mon front, alors que
ie rebattray mes filles de ce principe servateur : que dans la vertu
sont pour nous les vrayes félicitez. De faict, mon seigneur, si nous-
avons plus de vieulx iours que de ieunes, à ceu.x-là debvons-nous
songier. De ceulx qui m’ont nourrie i’ai apprins à e.xistimer réalle-
ment la vie, et sçays que tout en est transitoire, fors la sécurité
des affections naturelles. Aussy ie veulx l’estime de tous, et par¬
dessus celle de mon espoux, lequel est pour moy le monde entier.
Doncques ay-je le dezir d’estre honneste à ses yeulx. l’ay dict. Et
vous supplie de me laisser vacquer en paix aux chouses de mon
mesnaige, aultrement i’en refereroys, sans vergongne, à mon sei¬
gneur et maistre, qui se retireroyt de vous.
Ceste brave response amourachant davantaige le frère du Roy,
LA FAULSE COURTIZANE
35 1
il £: délibéra d’empiéger cestè noble femme, à ceste ün de la pos¬
séder morte ou vifve, et ne doubta point de la mettre en son
greffe, se fiant à son sçavoir en ceste chasse, la plus ioyeulse de
toutes, où besoing est d'user des engins des aultres chasses, veu
■que ce ioly gibier se print à courre, aux mirouers, aux flambeaulx,
de nuict, de iour, à la ville, en campaigne, ez fourrez, aux bords
d’eaue, aux filets, aux faulxcons deschapperonnez, à l'arrest, à la
trompe, au tir, à l’appeau, aux rets, aux toiles, à la pippée, au
giste, au vol, au cornet, à la glue, à l’appast, au pippeau, enfin à
tous pièges ingéniez depuis le bannissement d’Adam. Puis se tue
de mille manières, mais presque tousiours à la chevaulchée.
Doncques, le bon sournoys ne sonna plus mot de ses dezirs,
mais feit donner à la dame d’Hocquetonville une charge en la
maison de la Royne. Ores, ung iour que ladicte Isabeau s'en
alloyt à Vincesnes veoir le Roy malade, et le laissoyt maistre en
l’hostel Saint-Paul, il ordonna le plus friand souper royal au
madame Isabeau.
-i]ueux, luy enioignant de le servir dedans les chambres de la Royne.
Puis manda sa restive dame par exprès commandement et par un
paige de l’hostel. La comtesse d’Hocquetonville, cuydant estre
dezirée par madame Isabelle pour affaire de sa charge, ou conviée
à quelque esbat soubdain, se hasta de venir. Ores, selon les dispo-
35i
LES CONTES DROLATIQUES
silions prinses par le desloyal amoureux, nul ne put informer la
noble dame de la départie de la princesse; doncques elle accourut
iusque en la belle salle qui est à l'hostel Saint-Paul avant la
chambre où couchioyt la Royne. Là veit le duc d’Orléans seul.
Lors redoubta quelque traistre emprinse, alla vitement en la
— le suis perdue! feit-elle.
chambre, ne rencontra point de Royne, mais entendit ung bon
franc rire de prince.
■ — le suis perdue ! feit-elle.
Puis voulut se enfuir.
Mais le bon chasseur de femmes avoyt aposté des serviteurs
dévouez, lesquels, sans cognoistre ce dont il s’en alloyt, fermèrent
l'hostel, barricadèrent les portes, et dedans ce logiz, si grant que
faisoyt-il le quart de Paris, la dame d’Hocquetonville se treuva
comme en ung désert, sans aultre secours que celluy de sa
patronne et Lieu. Lors, doubtant de tout, la paouvre dame tres¬
saillit horrifîcquement et tomba sur une chaire, quand le travail
de ceste embusche, si curieusement excogitée, luy feut démonstré
entre mille bons rires par son amant. Alors que le duc feit mine de
s’approucher, ceste femme se leva, puis lui dit en s’armant de
sa langue d’abord, et mettant mille malédictions en ses yeulx :
— Vous iouyrez de moy, mais morte ! Ha ! mon seigneur, ne m-e
contraignez point à une lucte qui se sçaura sans double aulcun'.
En ce moment, ie puis me retirer, et le sieur d’Hocquetonville
— Quand vüus passerez cestc raye, ic me tueray !
CONTES DROLATIQUES.
-I?
354 I^ES CONTES DROLATIQUES
Ignorera la male heure que vous avez mise à tousiours en ma vie.
Duc, vous resguardez trop le visaige des dames pour treuver le
temps d’estudier en celluy des hommes, et vous ne cognoissiez
point quel serviteur est à vous. Le sire d’Hocquetonville seferoyt
hascher pour vostre usaige, tant il est bien lié à vous, en mémoire
de vos bienfaicts, et aussy pour ce que vous luy plaisez. Mais
autant il ayme, autant il hait. Et ie le cuyde homme à vous des-
chargier, sans paour, un coup de masse en vostre teste, pour tirer
vengeance d’ung seul cry que vous me auriez contraincte à
gecter. Soubhaitez-vous ma mort et la vostre, meschant? Soyez
acertené que mon tainct d’honneste femme ne sçayt guarder ne
taire mon bon ni maulvais heur. Ores, bien, ne me lairrez-vous
point yssir ?...
Et le braguard de siffler. Oyant ceste sifflerie, la bonne femme
alla soubdain en la chambre de la Royne et y print, en ung lieu
que elle sçavoyt, un ferrement agu. Puis, alors que le duc entra
pour s’enquérir de ce que vouloyt dire ceste fuite :
— Quand vous passerez ceste raye, cria-t-elle en luy monstrant
le planchier, ie me tueray !
Le duc, sans s’effrayer, print une chaire, se bouta iuz la solive,
et commença des arraisonnemens de négociateur, ayant espoir
d’eschaufler les esprits à ceste femme faulve et la mettre au poinct
de n’y veoir goutte, en luy remuant la cervelle, le cueur et le reste
par les imaiges de la chouse. Doneques, il luy vint dire, avecques
les fassons mignonnes dont les princes sont coustumiers, que
d’abord les femmes vertueuses acheptoyent bien chier la vertu,
iveu que, en ceste tin de gaigner les chouses fort incertaines de
l’advenir, elles perdoyent les plus belles iouyssances du présent,
pour ce que les marys estoyent contraincts, par haulte politicque
coniugale, de ne point leur descouvrir la boëte aux ioyaulx de
l’amour, veu que cesdits ioyaulx resluisoyent tant dans le cueur,
avoyent si chauldes délices, si chatouilleuses voluptez, que une
femme ne sçavoyt plus rester ez froides régions du mesnaige; que
ceste abomination maritale estoyt trez-feslonne, en ce que, pour
le moins, ung homme debvoyt-il, en recognoissance de la saige vie
d’une femme de bien et de ses tant cousteux mérites, s’eschinen
LA FAULSE COURTIZANE 3.'5
se bender, s’exterminer à la bien servir en toutes les lassons,
pigeonneries, becquetaiges, rigolleries, beuvettes, friandises et
gentilles conlîctures de l’amour ; et que, si elle vouloyt gouster
ung petit à la séraphicque doulceur de ces mignonneries à elle
incognues, elle ne verroyt le restant des chouses de la vie que
comme festus; et, si telle estoyt sa voulenté, luy seroyt plus muet
que ne sont les trespassez ; par ainsy, nul scandale ne conchieroyt
sa vertu. Puis le rusé paillard, voyant que
la dame ne se bouchioyt nullement les
aureilles, entreprint de luy descripre en
manière de peinctures arabesques, qui lors
avoyent grant faveur, les lascives inventions
des desbauchez. Ores doneques, il gecta
des flammes par les yeul.x, bouta mille
braziers dedans ses paroles, musicqua sa
voix, et print plaisir pour luy-mesme à
se ramentevoir les diverses méthodes de
ses amyes, les nommant à madame d’Hoc-
quetonville, et lui racontant mesmes les
lesbineries, chattonneries et doulces es-
trainctes de la royne Isabelle, et feit usaige
d’une loquelle si gracieuse et si ardemment
incitante, que il crut veoir lascher à la
dame un petit son redoubtable fer agu, et
lors feit mine d’approucher. Mais elle,
honteuse d’estre prinse à resver, res-
guarda fièrement le diabolicque Leviathan qui la tentoyt et
lui dit :
— Beau sire, ie vous mercie. Vous me faictes davantaige
aymer mon noble espoux, pour ce que, par ces chouses i’apprends
qu’il m’existime moult, en ayant tel respect de moy, qu’il ne des¬
honore point sa couche par les veautreries des villotières et femmes
de maulvaise vie. le me cuyderoys à iamais honnie et seroys con¬
taminée pour l’éternité, si ie mettoys les pieds en ces bourbiers
où vont les posticqueuses. Aultre est l’espouse, aultre est la
maistresse d’ung homme.
356
LES CONTES DROLATIQUES
— le gaige, dit le duc en soubriant, que désormais vous pres¬
serez néantmoins ung peu plus le sire d’Hocquetonville au
déduict.
A cecy, la bonne femme frémit et s’escria :
— Vous estes ung maulvais. Maintenant, ie vous mesprise et
vous abomine! Quoy ! ne pouvant me tollir mon honneur, vous
visez à souiller mon aame! Ha! mon seigneur, vous porterez
griefve poine de cettuy momen .
Si ie vous e pardoint.
Dieu ne l'oubliera point.
Ne est-ce pas vous qui avez faict ces versiculets?
— Madame, dit le duc paslissant de cholère, ie puis vous faire
lier...
— Ho ! non, ie me suis faicte libre ! respondit-elle en brandis¬
sant son fer agu.
Le braguard se print à rire.
— N’ayez paour, feit-il, ie sçauray bien vous plongier en les
bourbiers où vont les posticqueuses et dont vous foignez.
— lamais, moy vivante!
— Vous irez en plein, reprint-il, et des deux pieds, des deux
mains, de vos deux tettins d’ivoire, de vos deux aultres chouses
blanches comme neige, de vos dents, de vos cheveulx et de
tout !... Vous irez de bonne voulenté, bien lascivement et à briser
vostre chevaulcheur comme feroyt une hacquenée enraigée qui
LA FAULSE COURTIZANE 357
casse sa cropière, piaffant, saultant et pétarradant ! le le jure par
sainct Castud !
Et tost il siffla pour faire monter ung paige. Puis, le paige venu,
secrettement luy commanda d'aller quérir le sire d’Hocqueton-
ville, Savoisy, Tanneguy, Cypierre et aultres ruffians de sa bande.
— Biau sire, ie vous ayderay mie à la bataille.
les invitant à souper léans, non sans, eulx conviez, requérir aussy
quelques iolies chemises pleines de belle chair vifve.
Puis revint se seoir en sa chaire, à dix pas de la dame, laquelle
il n’avoyt cessé de guigner, en faisant à voix muette ses comman-
demens au paige.
— Raoul est ialoux, dit-il. Alors, ie vous doibs ung bonadvis...
En ce réduict, feit-il monstrant ung huys secret, sont les huiles et
senteurs superflues de la Royne. En ceste aultre petit bouge, elle
faict ses estuveries et vacque à scs obligations de femme. le sçays,
par mainte expérimentation, que ung chascun de vos gentils becs
ha son perfum espécial à quoy il se sent et est recogneu. Lors, si
358 LES CONTES DROLATIQUES
Raoul ha, comme vous dictes, une ialousie estranglante, ce qui
est la pire de toutes, vous userez de ces senteurs de bourbeteuse,
puisque bourbier y ha.
— Ha! mon seigneur, que prétendez-vous?
— Vous le sçaurez en l’heure où besoing sera que vous en
soyez informée. le ne vous veulx nul mal, et vous baille ma parole
de loyal chevalier que ie vous respecteray trez-fort et me tairay
sempiternellement sur ma desconhture. Brief, vous cognoistrez
que le duc d’Orléans ha bon cueur et se venge noblement du
mespris des dames en leur donnant en main la clef du paradiz.
Seulement, prestez l’aureille aux paroles ioyeulses qui se desba-
gouleront en la pièce voisine, et sur toutes chouses ne toussez
point, si vous aymez vos enfans.
Veu que aulcune yssue n’estoyt en ceste chambre royale, et que
la croix des bayes laissoyt à grant poine la place de passer la
teste, le braguard ferma l’huys de ceste chambre, acerterné d’y
tenir la dame captive, et à laquelle il commanda en darrenier lieu
de demourer coite. Vécy mes rigolleurs venir en grant haste, et
treuvèrent-ils ung bel et bon souper qui rioyt ez plats vermeils
en la table, et table bien dressée, bien esclairée, belle de ses
pots d’argent et pots pleins de vin royal. Puis leur maistre
de dire :
— Sus, sus, aux bancs, mes bons amys ! l’ai failly m’ennuyer.
Ores, songiant à vous, i’ay voulu faire en vostre compaignie ung
bon transon de chère lie à la méthode anticque, alors que les
Grecs et Romains disoyent leurs Pater noster à messer Priapus et
au dieu cornu qui ha nom Bacchus en tous pays. La feste sera,
vère, cà doubles bastons, veu que au serdeau viendront de iolies
corneilles à trois becs, dont ie ne sçays, depuis le grant usaige
que i’en fays, quel est le meilleur au becqueter.
Et tous, recognoissant leur maistre en toute chouse, s’esbau-
dirent à ce gay discours, fors Raoul d’Hocquetonville, qui s’ad-
vança pour dire au prince :
— Biau sire, ie vous ayderay mie à la bataille, mais non en celle
des iuppes : en champ cloz, mais non en celluy des pots. Mes
bons compaignons que vécy sont sans femmes au logiz, ains non
LA FAULSE COURTIZANE SSç
moy. Si ay-ie gentille espouse à laquelle ie doibs ma compaignie
et compte de tous mes faicts et gestes.
— Doncques, moy qui suis chaussé de mariaige, ie suis en
faulte ? feit le duc.
— Ho ! mon chier maistre, vous estes prince, et vous comportez
à vostre mode...
Ces belles paroles feirent, comme bien vous pensez, chauld et
froid au cueur de la dame prisonnière.
— Ha ! mon Raoul, feit-elle, tu es ung noble homme !
— Tu es, respondit le duc, ung homme que i’ayme et tiens pour
le plus fîdelle et prisable de mes serviteurs. — Nous aultres, feit-il
en resguardant les trois seigneurs, sommes des maulvais ! —
Mais, Raoul, reprint-il, sieds-toy. Quand viendront les linottes,
qui sont linottes de hault estaige, tu te départiras devers ta mes-
naigiere. Par la mort de Dieu ! ie t’a^À)ys traicté en homme saige,
qui des ioyes de l’amour extraconiugal ne sçayt rien, e t t’avoys
soingneusement mis, en ceste chambre, la royne des Lesbines,
une diablesse en qui s’est retiré tout l’engin de la femelle. le vôu-
loys, une foys en ta vie, toy qui ne has iamais eu grant goust aux
saulces de l’amour et ne resves que de guerre, te bailler à
cognoistre les absconses merveilles du guallant déduict, veu que
il est honteux à ung homme qui est à moy de mal servir une gente
femme.
Sur ces dires, d’Hocquetonville s’attabla pour complaire au
prince en ce qui luy estoyt
licite de faire. Doncques,
tous de rire, tenir ioyeulx
devis et fourraiger les
dames en paroles. Puis,
SLiyvant leurs us, se confes¬
sèrent leurs adventures,
bonnes rencontres, n’espar-
gnant aulcune femme, fors
les bien aymées, trahissant les fassons espéciales de chascune;
d’où s’ensuyvit de bonnes petites horribles confidences qui crois-
soyent en traistrise et paillardise à mesure que descroissoyent les
Le duc poulsa Raoul.
ôt)0 LES CONTES DROLATIQUES
pots. Le duc, gay comme ung légataire universel, de poulser ses
compaignons, disant faulx pour cognoistre le vray; et les com-
paignons de aller au trot vers les plats, au galop vers les pots,
et d’enrouler leurs ioyeulx devis. Ores, en les escoutant, en s’em¬
pourprant, le sire d’Hocquetonville se deshouza brin à brin de
ses restivecez. Maulgré ses vertus, il s’indulgea quelques dezirs de
ces chouses et desboula dedans ces ini-
puretez comme ung sainct qui s’englube en
ses prières.
Ce que voyant, le prince, attentif à
satisfaire son ire et sa bile, se print à luy
dire en iocquetant :
— Hé ! par sainct Castud ! Raoul, nous
sommes tous mesures testes en ung bonnet.
Quel homme ne quitteroyt tous discrets hors de table. Va, nous n’en
dirons rien à Madame ! Doncqucs, ventre-
Dieu, ie veulx te faire cognoistre les ioyes du ciel. — Là ! feit-il en
tocquantriruys de la chambre où estoyt la dame d’Hocquetonville,
là est une dame de la court et amye de la Royne, mais la plus grant
prestresse de Vénus qui feutoncques, et dont ne sauroyent approu-
cher aulcunes courtizanes, clapotières, bourbeteuses, villotières ni
posticqueuses... Elle ha esté engendrée en ung moment où le
paradiz estoyt en ioye, où lanature s’entrehloyt, où les plantes prac-
ticquoyent leurs hymenées, où les bestes hannissoyent, baudoui-
noyent et où tout flamboyt d’amour. Quoyque femme à prendre ung
autel pour son lict, elle est néantmoins trop grant dame pour se
laisser veoir et trop cogneue pour proférer aultres paroles que
crys d’amour. Mais point n’est besoing de lumière, veu que ses
yeulx gectent des flammes; et point n’est besoing de discours, veu
que elle parle par des mouvemens et torsions pluâ rapides que
celles des bestes faulves surprinses en la feuillée. Seulement, mon
bon Raoul, avecques monture si gaillarde, tiens-toy mie aux crins
de la beste, lucte en bon chevaulcheur et ne quitte point la selle,
veu que d’un seul gect elle te cloueroyt aux solives, si tu avoys à
l’eschine ung boussin de poix. Elle ne voit que sur la plume,
brusle tousiours et tousiours aspire à homme. Nostrc paouvre
Un" iour que la ro.\ ae Isabeau s'cn alloyt à Mneesncs.
CONTES DROLATKJUES.
-1'-
o63 les contes drolatiques
amy defFiinct, le ieune sire de Giac, est mort blesmy par son faict;
elle en ha frippé la mouelle en ung printemps. Vray-Dieu ! pour
cognoistre feste pareille à celle dont elle sonne les cloches et
allume les ioyes, quel homme ne quitteroyt le tiers de son heur à
venir? et qui l’ha cogneue donneroyt, pour une seconde nuictée,
l’éternité tout entière sans nul regret.
— Mais, feit Raoul, en chouses si naturellement unies, comment
y ha-t-il doncques si fortes dissemblances ?
— lia ! ha ! ha !
Vécy mes bons compaignons de rire. Puis, animez par les vins
et sur un clignement d’yeulx du maistre, tous se prindrent à racon¬
ter mille finesses, mignardises, en criant, se démenant et s’en
pourleschant. Ores, ne saichant point que une naïfve escholière
estoyt là, ces braguards qui avoyent noyé leur vergongne ez pots,
desiiLimbrèrent les chouses à faire rougir les figures engravées
aux cheminées, lambriz et boiseries. Puis le duc enchérit sur tout,
disant que la dame qui estoyt couchiée en la chamb»-e et attendoyt
ung guallant debvoyt estre l’empérière de ces imaginations farfal-
lesques pour ce qu’elle en adiouxtoyt en chaque nuict de diabo-
licquement chauldes. Sur ce, les pots estant vuydez, le duc poulsa
Raoul, qui se laissa poulser à bon escient, tant il estoyt endiablé,
dedans la chambre où, par ainsy, le prince contraingnoyt la dame
à délibérer de quel poignard elle vouloyt ou vivre ou mourir.
Sur le minuict, le sire d’Hocquetonville yssit trez-ioyeulx, non
sans remords d’avoir truphé sa bonne temme. Lors, le duc d’Or¬
léans feit saulver madame d’Hocquetonville par une porte des
lardins, à ceste fin que elle gaignast son hostel devant que son
espoux y arrivast.
— Cecy, luy dit-elle en l’aureille en passant la poterne, nous
coustera chier à tous.
Ung an après, en la vieille rue du Temple, Raoul de Hocque-
tonville, qui avoyt quitté le service du duc pour celluy de lehan de
Bourgongne, deschargea, premier, ung coup de hache en la teste
dudict seigneur, frère du Roy, et le navra, comme ung chascun
sçayt. Dans l’année estoyt morte la dame d’Hocquetonville, ayant
despéry comme fleur sans aër ou rongée par ung taon. Son bon
LA FAULSE COURTIZANE 363
mary feit engraver au marbre de sa tumbe, j qui est en ung
cloistre de Péronne, le devis ensuyvant : k
Le duc t'eit saulver madame d’Hocquetonville par les jardins.
CY GIST
BERTHE DE BOURGONGNE
NOBLE ET GENTE FEMME
DE
RAOUL, SIRE DE HOCQUETONVILLE
LAS ! NE PRIEZ POINT POUR SON AAME
ELLE
HA REFLORI EZ CIEULX
LE UNZE lANVIER
DE LAN DE N. -S. MCCCCVIII
EN l’aAGE DE XXII ANS
LAISSANT DEUX FIEUX ET SON SIEUR ESPOUX EN GRANT
DEUIL
Ce tumbeau feut escript en beau latin; mais, pour la commodité
de tous, besoing estoyt de le françoiser, encores que le mot de
gente soit foyble pour celluy de formosa, qui signifie gracieuse
36-1 LES CONTES DROLATIQUES
de formes. Monseigneur le duc de Bourgongne, dict Sa?2s-faour,
en qui, paravant de mourir, se deschargea le sire d’Hocqueton-
ville de ses poines, cimentées à chaulx et à sable en son cueur,
souloyt dire, maulgré son aspre dureté en ces chouses, que ceste
épitaphe le muoyt en mélancholie pour ung mois, et que, parmy
les abominations de son cousin d’Orléans, s’en treuvoyt une pour
laquelle il recommenceroyt à le meurdrir, si ià ne l’estoyt, pour
que ce maulvais homme avoyt villainement mis le vice en la plus
divine vertu de ce monde, et prostitué deux nobles cueurs l’ung par
l’aultre. Et, ce disant, il songioyt à la dame d’Hocquetonville et à
la sienne, dont la pourtraycture avoyt esté induement placée au
cabinet où son cousin boutoyt les imaiges de ses gouges. Ceste
adventure estoyt si griefvcment espouvantable, que, alors que elle
feut racontée par le comte de Charolais au Daulphin, depuis le roy
Loys unziesme, cettuy ne voulut
pointque les secrétaires la missent
en lumière dedans son Recueil,
paresguardpourson grantuncle le
duc d’Orléans et pour Dunois, son
vieil compaignon, fils d’icelluy.
Mais le personnaige de la dame de
Hocquetonville est si reluysant
de vertus et beau de mélancholie,
que, en sa faveur, sera pardonné
à cettuy conte d’estre icy, maulgré
la diabolicque invention et ven¬
geance de monseigneur d’Orléans.
Le iuste trespasde ce braguard ha
néantmoins causé plusieurs grosses
guerres que, finablement, Loys le
unziesme, impatienté, estaingnità
coups de hache. Cecy nous dé-
monstré que, dans toutes chouses,
il y ha de la femme, en France et
ailleurs, puis nous enseigne que
tost ou tard il faut payer nosfollies.
D’6strc trop Cocquebîn
Le sieur de Moncontour, bon souldard
tourangeau, lequel, en l’houneur de la
bataille remportée par le duc d’Aniou, de
présent nostre trez-glorieux sire, i'eit bastir
lez Vouvray le chasteau ainsy nommé, veu
que il se estoyt fort vaillamment comporté en ceste affaire, où
il deffeit le plus gros des héréticques, et, de ce, feut authorisé
à en prendre le nom, doncques, ce dict capitaine avoyt deux fils,
bons catholicques, dont l’aisné trez-bien en court.
Lors de la pacification qui feut faicte par avant le stratagesme
dressé au iour de Sainct-Barthelemy, le bonhomme revint en son
manoir, lequel n’estoyt point aorné comme il est au iour de huy.
Mais là receut le triste messaige du trespas de son fils, occis en
duel par le sieur de Villequier. Le paouvre père feut d’autant plus
navré de ce, que il avoyt moyenné ung bon estât de mariaige a ce
366 LES CONTES DROLATIQUES
dict Hls, avecques une dam'oiselle de la branche masle d’Amboise.
Ores, par ce décez trez-piteusement intempestif s’en alloyent tout
1 heur et les advantaiges de sa famille dont il souloyt faire une
grant et noble maison. Dans cette vizée, avoyt mis son aultre fils
en ung moustier, soubz la conduite et gouvernement d’ung homme
renommé pour sa saincteté, lequel le nourissoyt trez-chrestienne-
ment selon le vœu du père, qui vouloyt, en veue de sa haulte
ambition, en faire ung cardinal de mérite. Pour ce, le bon abbé
tenoyt en chartre privée le dict ieune homme, le couchioyt à ses
Son lils avoyt été occis en duel par le sieur de Villequier.
costez en sa cellule, ne laissoyt poulser aulcune maulvaise herbe
en son esperit, l’éducquoyt en blancheur d’ame et vraye contri¬
tion, comme debvroyent estre tous prebstres. Ce dict clerc, à dix-
neuf ans sonnez, ne cognoissoyt aultre amour que l’amour de
Dieu; aultre nature que celle des anges, lesquels n’ont point nos
chouses charnelles, pour demourer en grant pureté, veu que,
smon, en useroyent-ils bien fort. Ce que ha redoubté le Roy d’en
hault, qui vouloyt avoir ces paiges tousiours nets. Bien luy en ha
prins, pour ce que ses petites bonnes gens ne pouvant poculer ez
cabarets et fousiller ez clappiers comme les nostres, il est divine¬
ment servy ; mais aussy, comptez qu’il est seigneur de tout.
Doncques, en ce meschief, le sieur de Moncontour s’advisa de
faire yssir son secund fils du cloistre, luy bailler la pourpre solda¬
tesque et courtizancsque, au lieu et place de la pourpre ecclésias-
LE DANGIER D’ESTRE TROP COCQUEBIN 35:
tique. Puis se délibéra de le donner en mariaige à la dicte tille
promise au mort, ce qui estoyt saigement pensé, pour ce que,
tout cotonné de continence et farcy de toute sorte comme estoyt
le moynillon, l'espousée en seroyt bien servie et plus heureuse que
elle n’auroyt esté avecques l’aisiié, désià bien fourraigé, descon-
fict, flatry par les dames de la Court. Le frocquard desfrocqué,
trez-moutonnièrement fassonné, suyvit les sacrées voulentez de
son père et consentit au dict mariaige, sans sçavoir ce que estoyt
d’une femme, ni, cas plus ardu, d’une tille. Par adventure, son
voyaige ayant esté empesché par les troubles et marches des par¬
tis, ce cocquebin, plus cocquebin que n’est licite à ung homme
d’estre cocquebin, ne vint au chasteau de Moncontour que la
veille des nopces, qui s’y faisoyent avecques dispenses acheptées
en l’archevesché de Tours. Besoing est de dire, en ce lieu, ce que
estoyt l’espousée. Sa mère, veufve depuis un long temps, habitoyt
le logiz de monsieur de Braguelongne, lieutenant civil du Chas-
telet de Paris, dont la femme vivoyt avecques le sieur de Lignieres,
au grant scandale de cettuy temps. Mais ung chascun avoyt lors
tant de solives en l’œil, que nul n’avoyt licence de veoir les che¬
vrons ez yeulx d’aultruy. Doncques, en chaque famille, les gens
alloyent en la voye de perdition, sans s’estomirer du voisin, les
uns à l’amble, les aultres au petit trot, beaucoup au galop, le
moindre numbre au pas, veu que ceste voye est fort déclive.
Aussy, en ces momens, le diable feit trez-bien ses orges en toute
chouse, veu que les desportemens estoyent de bon air. La paouvre
antique dame Vertu s’estoyt, grelottante, réfugiée on ne sçayt
où, mais, de cy, de là, vivottoyt en compaignie de preudes
femmes.
Dans la trez-noble maison d’Amboise, demouroyt encores en
pieds la douairière de Chaumont, vieille vertu trez-esprouvée, et
en qui s’estoyt retirée toute la religion et gentilhommie de ceste
belle famille. La dicte dame avoyt prins en son giron, dès l’aage
de dix ans, la petite pucelle dont s’agit en ceste adventure, ce dont
madame d’Amboise ne receut aulcun soulcy, en feut plus libre de
ses menées, et, depuis, vint veoir sa fide une foys l’an, quand la
court passoyt par là. Nonobstant ceste haulte réserve de mater-
3:3 LES CONTES DROLATIQUES
nité, l'eut conviée madame d'’Amboise aux nopces de sa damoi-
selle, et aussy le sieur de Braguelongne, par le bonhomme, soul-
dard qui sçavoyt son monde. Mais point ne vint à Moncontour la
chière douairière, pour ce que ne luy en octroya point licence sa
desplourable sciaticque, sa catarrhe, ni Testât de ses iambes, les¬
quelles ne gambilloyent plus. De ce moult ploura la bonne femme.
Si froingna-t-elle bien de lascher ez dangiers de la Court et de la
vie ceste gente pucelle, iolie autant que iolie peut estre une lolic
fille; mais si falloyt-il luy donner la volée. Ains ce ne feut point
Le second fils du sieur de Moncontour.
sans luy promettre foi'ce messes et oraisons, dictes en chaque
vesprée pour son bonheur. Et se réconforta ung petit la bonne
dame, en songiant que son baston de vieillesse iroyt aux mains
d’ung quasi-sainct, dressé à bien faire par le dessus dict abbé,
lequel estoyt de sa cognoissance, ce qui ayda fort au prompt
eschange des espoux. Entin, la baisant avecques larmes, la ver¬
tueuse douairière luy feit les darrenières recommandations que
font les dames aux espousées : comme quoy debvoyt estre en
respect devant madame sa mère, et bien obéir en tout au mary.
Puis arrive en grant fracas la pucelle, soubz la conduicte des
meschines, chamberières, escuyers, gentilshommes et gens de la
maison de Chaumont, que vous eussiez cuydé son train estre
celluy d’ung cardinal légat. Doneques vindrent les deux espoux,
la veille de leurs cspousailles. Puis, les festes faictes, feurent
mariés en grant pompe, au iour de Dieu, à une messe dicte au
CONTES DlvOLA rKK'r'N.
370 LES CONTES DROLATIQUES
chasteau par l’évesque de Blois, lequel estoyt ung grant amy du
sieur de Moncontour. Brief, se parachevèrent les festins, dances
et festoyemens de toute sorte iusques au matin. Mais, paravant les
coups de minuict, les filles de nopces allèrent couchier la mariée,
selon la fasson de Touraine. Et, pendant ce, feit-on mille noises
au paouvre cocquehin pour l'entraver de aller à sa cocquebine,
lequel s’y presta fort, par ignardise. Cependant, le bon sieur de
Moncontour arresta les iocqueteurs et drosleries, pour ce que
besoing estoyt que son fils s’occupast de bien faire. Doncques
alla le cocquebin en la chambre de son espousée, laquelle il esti-
moyt plus belle que ne l’estoyent les vierges Maries painctes ez
tableaux, italians, flamands et aultres, aux pieds desquels il avoyt
dict ses patenostres. Mais comptez que bien empesché se trouvoyt-
il d’estre devenu sitost ung espoux, pour ce que rien ne sçavoyt
de la besongne, fors que une certaine besongne estoyt à despes-
cher, de laquelle, par grant et pudicque estrif, il n’avoyt osé
s’informer, mesmes à son père, qui luy dit sommairement ;
— Tu sçays ce que tu lias à faire, et vas-y vaillamment.
Lors veit la gente fille qui luy estoyt baillée, bien conciliée ez
toiles de lict, curieuse en diable, la teste de costé, mais qui cou-
loyt un resguard picquant comme pointe de hallebarde, et se disoyt :
— le doibs luy obéir.
Et, ne saichant rien, attendoyt le vouloir de ce gentilhomme,
ung peu ecclésiasticque, auquel, de faict, elle appartenoyt. Ce que
voyant, le chevalier de Moncontour vint auprès du lict, se gratta
l 'aureille et s’y agenoilla, chose à quoy il estoyt expert.
— Avez-vous dict vos prières ? feit-il trez-patepeluenient.
— Non, feit-elle, ie les ay oubliées. Soubhaitez-vous les dire?
Doncques, les deux mariez commencèrent les chouses du nies-
naige par implorer Dieu, ce qui n’estoyt point malséant. Mais, par
cas fortuit,' le diable ouyt] et respondit seul ceste requeste. Dieu
s’occupant lors de la nouvelle et abominable religion réformée.
— Que ha-t-on commandé à vous? dit le mary.
— De vous aymer, dit-elle en toute naïfveté.
— Ceci ne m’ha point esté prescript, mais ie vous ayme, et, i’en
ay honte, mieux que ie n’aymoys Dieu.
LE DANGIER D'ESTRE TROP COCQUEBIN 371
Geste parole n’efFarouchia point trop la mariée.
— le vouldroys bien, repartit le marié, me bouter dedans vostre
lict, sans trop vous gehener.
— le vous feray place voulentiers, pour ce que ie doibs vous
estre soubmise.
— Hé bien, feit-il, ne me resguardez point. le vais me des-
pouiller et venir.
A ceste vertueuse parole, la damoiselle se tourna vers la ruelle,
Les filles de nopces allèrent couchier la mariée.
en grant expectative, veu que ce estoyt bien la prime foys que elle
alloyt se treuver séparée d’ung homme par les confins d’une chemise
seulement. Puis vint le cocquebin, se glissa dedans le lict, et, par
ainsy, se treuvèrent unis de faict, mais bien loin de la chouse que
vous sçavez. Vites-vous iamais singe advenu de son pays d’oultre-
mer, auquel pour la prime foys est baillée noix grollière? Cettuy
cinge, saichant, par haulte imagination cingesque, combien est
délicieuse la victuaille cachée soubz ce brou, flaire et se tortille en
mille cingeries, disant ie ne sçays quoy entre ses badigoincés. Hé!
de quelle affection l’estudie ; de quelle estude l’examine; en lequel
examen la tient, puis la tabutte, la roule, la sacqueboute de cho-
lère, et souvent, quand ce est ung cinge de petite extraction et
intelligence, laisse la noix ! Autant en feit le paouvre cocquebin.
3
LES CONTES DROLATIQUES
lequel, devers le iour, feut contrainct d’advouer à sa chiere femme
que, ne saichant comment faire son office, ni quel estoyt ledict
office, ni où se déduisoyt l’office, besoing lui estoyt de s’enquérir
de ce, d’avoir ayde et secours.
— Oui, feit-elle, veu que, par malheur, ie ne vous l’enseigneray
point.
De faict, maulgré leurs inventions, essays de toute sorte, maul-
gré mille chouses dont s’ingénient les cocquebins, et dont iamais
ne se doubteroyent les sçavans en matière d’amour, les deux
espoLix s’endormirent, desolez de n’avoir point ouvert la noix
grollière du mariaige. Mais convindrent par sapience de se dire
tous deux trez-bien partagiez. Lorsque se leva la mariée, tousiours
damoiselle, veu que elle n’avoyt point esté damée, se vanta trez-
bien de sa nuictée, et dit avoir le roy des maris, et y alla, dans ses
cacquetaiges et reparties, dru comme ceux qui ne sçavent rien de
ces chouses.
Aussy, ung chascun treuva la pucelle ung peu bien desgour-
die, veu que, par double raillerie, une dame de la RocheCorbon
ayant incité une ieune pucelle de la Bourdaisière, laquelle ne
sçavoyt rien de la chouse, à demander à la mariée : « Combien
de pains vous ha prins vostre mary sur la fournée? — Vingt et
\
, ÿOj
quatre, » feit-elle.
De ce moui, ploura la bonne femme.
Ores, comme s’en
alloyt triste le sieur
marié, ce qui fai-
soyt grant poine à
sa femme, laquelle
le suyvoyt de l’œil
en espoir de veoir
iiner son cocque-
binage, les dames
cuydèrent que la
ioye de ceste nuict
luy coustoyt chier,
et que ladicte ma¬
riée avoyt ià grant
LE DANGIER D’ESTRE TROP COCQUEBIN
repentance de l’avoir piéçà
ruyné. Puis, au désieuner
de nopces, vindrent les niaul-
vais brocards, qui, en ce
temps, estoyent dégustez
comme excellens. Ungdisoyt
que la mariée avoyt l’air
ouvert ; ung aultre, que il
s’estoyt faict de bons coups
ceste nuict dans le chasteau ;
cettuy-cy, que le four avoyt
briislé; cettuy-là. que les
deux familles avoyent perdu
quelque chouse ceste nuict
Madame d’Amboise.
que elles ne retrouveroyent point. Et mille aultres bourdes, coq-à-
l’asne, contrepeteries, que, par maulvais heur, ne comprint point
le mary. Mais, veu la grant affluence de parens, voisines et
aultres, nul ne s’estoyt couchié, tous avoyent dancé, ballé, rigollc,
comme est coustume ez nopces seigneuriales.
De ce feut content mon dict sieur de Braguelongne, auquel
madame d’Amboise, vermillonnée par le pensier des bonnes
chouses qui advenoyent à sa Allé, gectoyt au lieutenant de son
chastelet des resguards d’esmerillon en malicre d'assignations
guallantes. Le paouvre lieutenant civil, se cognoissant en recors
et sergens, luy qui happoyt les tirelaines et maulvais garsons de
Paris, feignoyt de ne point veoir son heur, encores que sa vielle
dame l’en requestast. IMais comptez que ceste amour de grant
dame luy poisoyt bien fort. Aussy ne tenoyt-il plus à elle que par
esperit de iustice, pour ce que il n’estoyt point séant à ung lieute¬
nant criminel de changier de maistresse comme à ung homme de
Court, veu que il avoyt en charge les mœurs, la police et la reli¬
gion. Ce néantmoins sa rébellion debvoyt liner. Lendemain des
nopces, bon numbre de conviez se départirent. Lors, madame
d’Amboise, monsieur de Braguelongne et les grants parens purent
se couchier, leurs hostes descampez. Doncques, approuchant le
souper, le sieur lieutenant alloyt recepvoir sommations à demy
374 les contes DROLATIQUES
verbales auxquelles il n’estoyt point séant, comme en matière pro¬
cessive, d’opposer aulcunes raisons dilatoires.
Paravant de souper, la dicte dame d’Amboise avoyt faict des
aguasseries, plus de cent, à ceste fin de tirer le bon Braguelongne
de la salle où il estoyt avecques la mariée. Mais yssit, au lieu et
place du lieutenant, le marié, pour se pourmener en la compaignie
de la mère de sa gentille femme. Ores, en l’esperit de ce cocquebin
estoyt poulsé comme champignon ung expédient, à sçavoir : d’in-
terroguer ceste bonne dame qu’il tenoyt pour preude. Doncques,
se ramentevant les religieux préceptes de son abbé, lequel lui
disoyt de s’enquérir en toute chouse ez vieils gens experts de la
vie, il cuyda confier son cas à ma dicte dame d’Amboise. Mais, en
l’abord, feit, tout pantois et bien coy, aulcunes allées et venues,
ne treuvant nul terme pour desgluber son cas. Et se taisoyt
aussy trez-bien la dame, veu que elle estoyt outraigeusement férue
de la cécité, surdité, paralysie voulentaire du sieur de Brague¬
longne. Et disoyt, à part elle, cheminant aux costés de ce friand à
crocquer, cocquebin auquel point ne pensoyt, n’imaginant point
que ce chat, si bien pourveu de ieune lard, songiast au vieulx :
Ce Elon HonHon!... à barbe en pieds de mousche; barbé
molle, vieille, grise, ruynée, ahannée; barbe sans compréhension,
sans vergongne, sans nul respect féminin; barbe qui feint de ne
point sentir, ni veoir, ni entendre; barbe esbarbée, abattue, des-
bifîée; barbe esreinée. Que le mal italian me délivre de ce mes-
chant braguard à nez flatry, nez embrené, nez gelé, nez sans
religion, nez sec comme table de luth, nez pasle, nez sans aame,
nez qui ne ha plus que de l’umbre, nez qui n’y veoit goutte, nez
grezillé comme feuilles de vigne, nez que ie hais ! nez vieulx ! nez
farcy de vent !... nez mort ! Où ay-ie eu la veue de m’attacher à ce
nez en truffle, à ce vieil verrouil qui ne cognoist plus sa voye ! le
donne ma part au diable de ce vieulx nez sans honneur, de ceste
vieille barbe sans suc, de ceste vieille teste grise, de ce visaige de
marmouzet, de ces vieilles guenippes, de ce vieux haillon
d’homme, de ce ie ne sçays quoy. Et veulx me fournir d’ung ieune
espoux qui m’espouse bien... et beaucoup, et tous les iours.
Et me...
LE DANGIER D'ESTRE TROP COCQUEBIN 373
En ce saige pensier estoyt-clle quand s’ingénia le cocqnebiii de
deshagouler son antienne à ceste femme si asprement chatouillée,
laquelle à la prime périphrase print feu en son entendement,
comme vieil amadou à l’escopette d’ung souldard. Puis, treuvant
saige d’essayer son gendre, se dit en elle-mesme :
— Ah! barbe ieunette, sentant bon... Ah ! ioly nez tout neuf !...
Barbe fresche, nez cocquebin, barbe puceîle, nez plein de ioye,
barbe printanière, bonne cla¬
vette d’amour !
Elle eut à en dire pendant
tout le cours du iardin, lequel
estoyt long. Puis convint avec-
ques le cocquebin que, la nuict
venue, il sçauroyt saillir de sa
chambre et saulter en la sienne,
où elle se iactoyt de le rendre
plus sçavant que n’estoyt son
père. Bienfeut content l’espoux
et mercia madame d’Amboise,
la requérant de ne sonner mot
de ce traflîc. Pendant ce avoyt
pesté le bon vieulx Braguelon-
gne, lequel disoyt en son aame :
— Vieille Ha Ha! vieille Hon Hon ! que t'estoufle la cocquc-
luche ! que te ronge ung cancre ! vieille estrille esdentée ! vieille
pantophle où le pied ne tient plus ! vieille arquebuse ! vieille
morue de dix ans ! vieille araignée qui ne remue plus que en s’en¬
toilant le soir! vieille morte à yeulx ouverts ! vieille berceuse du
diable ! vieille lanterne du vieil crieur d’oublies ! vieille de qui le
resguard tue... vieille moustache de vieil thériacleur! vieil à faire
plourer la mort! vieille pédale d’orgue! vieille guaisne à cent
coulteaux ! vieulx porche d’ecclise usé par les genoilz ! vieulx
tronc où tout le monde a mis ! le donneroys tout mon heur à venir
pour estre quitte de toy!
Comme il parachevoyt ce légier pensier, la iolie mariée, qui
songioyt au grant chagrin où estoyt son ieune mari de ne point
Le sieur de Hraguelongne.
3:6 LES CONTES DROLATIQUES
sçavoir les errements de ceste chouse essentielle en mariaige, et
ne se doubtant nullement de ce que estoyt, cuyda luy saulver
quelque grant estrif, hontes et poines graves, en soy instruisant.
Puis compta bien Pestonner et resiouir, en la prochaine nuictée,
alors que elle luy diroyt en luy enseignant son debvoir : « Voilà
ce que est de la chouse, mon bon aniy. » Doncques, nourrie en
grant respect des vieilles gens par sa chière douairière, elle se
délibéra d’arraisonner cettuy bonhomme avecques des manières
gentilles, pour en distiller le doulx mystère de l’accointance. Ores,
le sieur de Braguelongne, honteux de s’estre entortillé dans les
pensées navrantes de sa besongne du soir et de ne rien dire à si
frisque compaignie, feit une interroguation sommaire à la iolie.
mariée sur ce que elle estoyt bien heureuse, fournie d’ung ieune
mary, bien saige.
— Oui, bien saige, feit-elle.
— Trop saige... peut-estre, dit le lieutenant soubriant.
Pour estre brief, les chouses s’entrefilèrent si bien entre eulx,
que, en entonnant ung aultre canticque, pétillant d’allaigresse, le
sieur de Braguelongne s’engagea, de ce requis, à ne rien espar-
gner pour désemberlucoquer l’entendement de la bru de madame
d’Amboise, laquelle promit venir estudier la lesson chez luy.
Faictes estât que la dicte dame d’Amboise, après souper, ioua
terrible musicque en haulte gamme à monsieur de Braguelongne :
Comme qtioy n’avoyt aulcune recognoissance des biens que elle
luy avoyt apportez : son estât, ses finances, sa fidélité, et cætera.
Enfin, elle parla demy-heure sans avoir évaporé le quart de son
ire. De ce, mille couteaulx feurent entre eulx tirez, mais en guar-
dèrent les guaisnes. Pendant ce, les mariez, bien couchiez, se
délibéroyent, ung chascun à part luy, de soy evader, pour faire
plaisir à l’aultre. Et le cocquebin de se dire tout tresmoussé de ne
sçavoir quoy et de vouloir aller à l’aër. Et femme non damée de
l’inviter à prendre ung rayon de lune. Et bon cocquebin de
plaindre sa petite de demourer seuletîe ung moment. Brief, tous
deux, en temps divers, yssirent de leur lict coniugal, en grant
haste de quérir la sapience, et vindrent à leurs docteurs tous bien
impatients, comme vous debvez croire. Aussy leur feut-il baillé
CONTES DROLATIQUES.
LES CONTES DROLATIQUES
ung bon enseignement. Comment ! le ne sçauroys le dire, pour ce
que ung chascun ha sa méthode et praticque et que, de toutes
sciences, ceste-cy est la plus mouvante en principes. Comptez
seulement que iamais escholiers ne receurent plus vifvement les
préceptes de aulcune langue, grammaire ou lessons quelconques.
Puis revindrent les deux espoux en leur nid, bien heureux de se
communicquer les descouvertes de leurs pérégrinations scienti-
ficques.
— Ha ! mon amy, feit la mariée, tu en sçays désià plus long
que mon maistre.
De ces curieuses esprouvettes vint leur ioye en mesnaige et par-
faicte fidélité, pour ce que, dès leur entrée en mariaige, ils expé¬
rimentèrent combien ung chascun d’eulx avoyt des chouses
meilleures pour les déduicts d’amour que ceulx de tous aultres,
leurs maistres comprins. Doncques, pour le demourant de leurs
iours, s’en tindrent à la légitime estoffe de leurs personnes. Aussy
le sieur de Moncontour disoyt-il en son vieil aage à ses aniys :
— Faictes comme moy; soyez cocqus en herbe et non en gerbe.
--Ce qui est la vraye moralité des brayettes coniugales.
La Cbicrc JVuictée d’Hmour
En l’hyver où se emmancha la prime
prinse d’armes de ceulx de la Religion, et
qui feut appelé le Tumulte d’Amboise. ung
advocat nommé Avenelles presta son logiz,
situé en la rue des Marmouzets, pour les
entreveues et conventions des Ilugon-
neaulx, estant ung des leurs, sans néant-
moins se doubter que le prince de Condé,
La Regnaudie et aultres délibéroyent ià d'enlever le Roy.
Ce dict Avenelles estoyt une maulvaise barbe rousse, poly
comme ung brin de réglisse, pasle en diable, ainsy que sont tous
38o
LES CONTES DROLATIQUES
chicquanous enfouis ez ténèbres du parlement, hrief, le plus mes-
chant garson d'advoçat que iamais ayt vescu, riant aux pendai--
sons, vendant tout, vray ludas. Suivant aulcuns autheurs, en chat
fourré de hault entendement, il estoyt en ceste affaire moitié figue»
moitié raisin, ainsy qu'il appert d'abundant par ce présent Conte.
Cettuy procureur avoyt espousé une trez-gente bourgeoyse de
Paris dont il estoyt ialoux à la tuer pour une fronsseure en ses
draps de lict dont elle ne auroyt
pas sceu rendre raison; ce qui
eust été mal, pour ce que sou¬
vent il s’y rencontre d’honnestes
plis; mais elle ployoyt trez-bien
ses toiles, et voilà tout. Comptez
que, cognoissant le naturel assas¬
sin et maulvais de cet homme,
estoyt-ellc bien fidelle, la bour¬
geoyse, tousiours preste comme
ung chandelier, rangée à son
debvoir comme ung bahut qui
iamais ne bouge et s’ouvre à com¬
mandement. Néantmoins l’advo-
cat l’avoyt mise soubz la tutelle
et l’œil clair d’une vieille mes-
chine, douegna laide comme ung
Elle pensoyt a ce beau g'sntilliomme.
pot sans gueule, laquelle avoyt nourry le sieur Avenelles, et
luy estoyt moult affectionnée. Paouvre bourgeoyse, pour tout
heur en son froid mesnaige, souloyt aller à ses dévotions en
l'ecclise de Sainct-Jehan, sur la place de Grève, où, comme
ung chascun sçayt, le beau monde se donnoyt rendez-vous. Puis,
en disant ses patenostres à Dieu, elle se resgalloyt par les yeulx
de veoir tous ces guallans frisez, parez, empoisez, allans, venans,
fringuans comme de vrays papillons. Puis fina par trier, parmy
eulx tous, ung gentilhomme amy de la Royne mère, bel Italian
dont elle s’aftblla, pour ce qu’il esto}! dans le may de l’aage,
noblement mis, de ioly mouvement, brave de mine, et estoyt
tout ce que ung amant doibt estre pour donner de l’amour plein
LA CHIERE NUICTEE D’AMOUR 38i
le cueur à une honneste femme trop serrée ez liens du ma-
riaige. ce qui la gehenne et tousiours l’incite à se desharnacher de
la règle coniugale. Et faictes estât que s’aflblla bien le ieune
gentilhomme de labourgeoyse,
dont l’amour muet luy parla
secrettement, sans que le dia- i
ble ni eulx ayent iamais sceu
comment. Puis l’unget l’autre
eurent de tacites correspon-
Hcbuttc i.l'ho>tdleric en lio^tellerie.
LES CONTES DROLATIQUES
dances d'amour. D’abord l’advocate ne s’attorna plus que pour venir
en l’ecclise, et tousiours y venoyt en nouvelles somptuositez. Puis,
au lieu de songier à Dieu, ce dont Dieu se fascha, pensoyt à son
beau gentilhomme et, laissant les prières, s’adonnoyt au feu qui luy
brusloyt le cueur et luy humectoyt les yeulx,les lèvres et tout,veu que
ce feu se résould tousiours en eaue ; et souvent disoyt-elle en soy :
« Ha! ie donneroys ma vie pour une seule accointance avecquesce
ioly amant qui m’ayme ! » Souvent encores, au lieu de dire ses litanies
à madame la Vierge, pensoyt-elle en son cueur cecy : « Pour
Sentir la bonne ieunesse de cet amant gentil et avoir ioyes pleines
en amour, gouster tout en ung moment, peut me chault du buschier
où sont gectez les héréticques. » Puis le gentilhomme, voyant les
atours de ceste bonne femme et ses supercoulorations alors que il
l’advisoyt, revint tousiours près de son banc et luy adressa de ces
requestes auxquelles entendent bien les dames. Puis, à part luy,
disoyt :
— Par la double corne de mon père ! ie iure d’avoir ceste femme,
encores que j’y lairroys la vie.
Et, quand la douegna tournoyt la teste, les deux amans se ser-
royent, pressoyent, sentoyent, respiroyent, mangioyent, dévo-
royent et baisoyent par ung resguard à faire flamber la mesche
d’ung arquebouzier, si arquebouzier eust esté là. Force estoyt
qu’ung amour entré si avant au cueur prist fln. Le gentilhomme
se vestit en escholier de Montaigu, se mit à resgaller les clercs
dudict Avenelles et gausser en leur compaignie, à ceste fin de
cognoistre les alleures de ce mary, ses heures d’absence, ses
voyaiges et tout, guettant ung ioinct pour l’encorner. Et vécy
comme, à son dam, se rencontra le ioinct. L’advocat, contrainct
de suyvre le cours de ceste coniuration, alors mesmes qu’il estoyt,
à part luy, conclud, le caz eschéant, de la déduire aux Guyses, se
délibéra d’aller à Bloys, où lors estoyt la Court en grant dangier
d’estre enlevée. Saichant cela, le gentilhomme vint premier en la
ville de Bloys, et y rubricqua ung maistre piège où debvoyt tom¬
ber le sieur Avenelles maulgré sa ruse et n’en sortir que trempé
d’ung cocquaige cramoisy. Ce dict Italian, yvre d’amour, convoc-
qua tous ses paiges et serviteurs, et les embusqua de sorte que, à
383
LA CHIERE NUICTÉE D’AMOUR
l’arrivée dadict advocat, de sa femme et de sa douegna, il leur feust
déclairé, par toutes les hostelleries en lesquelles ils vouldroyent
logier, que, l’hostellerie estant pleine par le séjour de la Court,
ils allassent ailleurs. Puis le gentilhomme feit telt accord avecques
l’hostelier du Soleil royal, que luy gentilhomme auroyt à luy toute
sa maison et l’occuperoyt, sans que nul des serviteurs accoustumez
dudict logiz y demourast. Pour plus grant fiance, le seigneur
envoya ledict maistre rostisseur et ses gens en campaigne, et aposta
les siens à ceste fin que l’advocat ne sceust rien de ce traffic. Vécy
Avenelles presta son logiz pour les entreveues des Hugonneaulx.
mon bon gentilhomme qui loge en son hostellerie ses siens amys
venus à la Court, et, pour soy, guarde une chambre située au-
dessus de celles en lesquelles il comptoyt mettre sa belle mais-
tresse, son advocat et la douegna, non sans faire practicquer une
trappe au planchier. Puis son maistre queux ayant charge de iouer
le roole de l’hostelier, ses paiges dressez en fasson de patronnets,
ses meschines en servantes d'hostellerie, il attendit que ses espies
luy convoyassent les personnaiges de ceste farce, à sçavoir :
femme, mary, douegna et tout, lesquels ne faillirent point à venir.
Veu la grant affluence de gros seigneurs, merchans, gens d’armes,
gens de service et aultres amenez par le séiour du ieune Roy, des
deux Roynes, des Guyses et de toute la Court, aulcune ame n’eut
licence de s’esbahir ni deviser de la chausse-trappe à chicquanier,
384 les contes DROLATIQUES
et du remue-mesnaige advenu au Soleil royal. Vecy doncques le
sieur Avenelles, à son desbotté, rebutté, luy, sa femme et la
chamberière douegna, d’hostellerie en hostellerie, lequel se cuyda
trez-heureux d’estre receu à ce Soleil royal où se chauffioyt le
guallant et cuysoyt l’amour. L’advocat logié, le gentilhomme se
pourmena dans la court, en guette et queste d’ung coup d’œil de
— llo! Faict-il chauld aux rais de ce seigneur!
sa dame, et point trop n’attendit, veu que la daraoiselle Avenelles
resguarda bien tost en la court, suyvant la coustume des dames,
et y recogneut, non sans ung tresmoussement de cueur, son gual¬
lant et bien aymé gentilhomme. En-da, feut-elle bien heureuse 1 Et
si, par cas fortuit, tous deux eussent esté seul à seul pour une
once de temps, point n’auroyt attendu son heur le bon gentilhomme,
tant elle estoyt embrasée des pieds en la teste.
— Ho ! faict-il chauld aux rais de ce seigneur ! dit-elle, cuydant
dire de ce soleil, veu que en reluysoyt ung bon rayon.
Oyant cela, l'advocat de saulter à la croisée et de veoir mon
gentilhomme.
Enlèvement.
CONTES DROLATIQUES.
386
LES CONTES DROLATIQUES
— Ha! il VOUS faut des seigneurs, ma mye? feit Tadvccat en la
tirant par le bras et la gectant comme ung de ses sacs sur le lict.
Songiez bien que, si i’ay ung galimart aux costéset non une espée,
si ay-je ung ganivet en ce galimart; et ganivet ira bien à vostre
cueur, à la moindre umbre de plumaige coniugal. le cuyde avoir
veu ce gentilhomme quelque part.
L’advocat estoyt si aigrement meschant, que la damoiselle se
leva, puis luy dit :
— Vère, tuez-moy ! l’ay honte de vous trupher. Jamais plus ne
me toucherez-vouà, après m’avoir ainsy menassée. Et ne songe
plus, d’huy, qu'à couchier vec-
ques ung amant plus gentil cjue
vous n’estes.
— La la ! ma Lichette, feit l’ad-
vocat surprins, i’ay esté trop
loing. Baise-moy, mignonne, et
qu’il me soit pardonné.
— le ne vous baise ni vous
pardonne, feit-elle, vous estes
ung maulvais.
Avenelles, enraigé, voj'ut avoir par force ce que l’advocate luy
dcnioyt, et de ce s’ensuy\ t ung combat d’où sortit le mary tout
graphiné; mais le pire estoyt que l’advocat paraphé d’esgrati-
gneures, estant attendu par les coniurez qui tenoyent conseil, feut
contrainct de quitter sa bonne femme en la laissant à la guarde
de la vieille.
Le chicquanier dehors, gentilhomme de poser ung sien servi¬
teur en guette, au coin de la rue, de monter à sa bienheureuse
trappe, de la lever sans bruit aulcun et de huchier la dame par ung
Psit! psit!k demy muet, lequel feut entendu par le cueur qui,
d’ordinaire, entend tout. La damoiselle de haulser la teste et de
veoir le gentil amant au-dessus d’elle à quatre saults de puce. Sur
ung signe, elle print deux lassets de grosse soye, auxquels estoyent
attachées des boucles par où elle passa les bras, et, en ung clin
d’œil, feut translatée, moyennant deux poulies, de son lict en la
chambre supérieure par le ciel, qui, s’estant clos comme il avoyt
Un" combat d’oti le mary sortit 'out
graphiné.
LA CinCRE NUICTl-E D’AMOUR
387
esté ouvert, laissa seule la vieille meschine douegnarde en grand
meschief, alors que, tournant la teste, ne veit plus ni robbe ni
femme, et comprint que la femme estoyt robbée. Comment? par
qui? par quoy? où?... Pille, Nade, locque. For! Autant en sça-
voyent les alquemistes à leurs fourneaux en lisant Her Trippa.
Seulement, la vieille cognoissoyt bien le creuzet etlegrant oeuvre :
cettuy estoyt le cocquaige, et l'aultre, le gentil chouse de l’advo-
cate. Elle demoura quinaulde, attendant le sieur Avenelles, autant
dire la mort, veu que, dans sa raige, il desconfiroyt tout; et ne
Là, feut résolu d’enlever la Royne mère.
pouvoytsoy saulver, la paouvre douegna, car, par haulte prudence,
le ialoux avoyt emporté les clefs. En prime veue, treuva, la damoi-
selle Avenelles, ung gentil souper, bon feu en la cheminée, mais
ung meilleur au cueur de son amant, lequel la print, la baisa,
avecques larmes de ioye, sur les yeulx d’abord, pour les mercier de
leurs bonnes œillades pendant les dévotions de l’ecclise Sainct-
Jehan en Grève. Puis point ne refusa son bec à l'amour la bonne
advocate embrasée, et se laissa bien adorer, presser, caresser, heu¬
reuse d’estre bien adorée, bien pressée, bien caressée, à la mode
des amans affamez. Puis tous deux l'eurent d’accord d’estre l’ung
à l’aultre durant toute la nuict, non chalans de ce qui pourroyt en
advindre : elle, comptant l’advenir comme festu en comparaison
des ioyes de ceste nuictée ; luy, se fiant sur son crédit et son
espée pour en avoir d’aultres. Brief, tous deux peu soulcieux de
303 LES CONTES DROLATIQUES
la vie, pourveu que, en ung coup, ils consumassent mille vies,
prissent mille délices, en en rendant, ung cliascun à l’aultre, le
double, cuydant elle et luy tomber en ung abysme et voulant y
rouler bien accoliez, en boutant tout l’amour de leur aame avecques
raige en ung coup. En-da, s’aymoyent-ils bien! Aussy, point ne
cognoissent l’amour les paouvres bourgeoys qui couchent coite-
ment avecques leurs mesnaigieres, veu que ils ne sçavent point
ce qu’il y ha d’aspres frestillemens de cueur, de chaulds iects de
vie, de vigoureuses emprinses, alors que deux ieunes amans,
blanchement unis et reluysans de dezirs, se couplent en veu d’ung
dangier de mort. Doncques, la danioiselle et le gentilhomme tou-
chièrent peu au souper et se concilièrent tost. Besoing est de les
laisser à leur besongne, veu que nuis mots, fors ceulx du paradiz
à nous incogneus, ne diroyent leurs délicieuses angoisses et leurs
angoisseuses fretillades. Pendant ce, le sieur mary si bien coc-
quusé que tout souvenir de mariaige estoyt balyé net par l’amour,
ledict Avenelles se trouvoyt en grant empeschement. Au concilia¬
bule des Hugonneaulx vint le prince de Condé, accompaigné de
tous les chiefs et hauts bonnets; et, là, feut résolu d’enlever la
Royne mère, les Guyses, le ieune Roy, la ieune Royne, et chan¬
ger l’Estat. Cecy devenu grave, l’advocat, voyant sa teste en ieu,
ne sentit point le bois qui s’y plantoyt, et co unit desbagouler la
coniuration à monsieur le cardinal de Lorraine, lequel emmena
raondict chicquanous chez le duc son frère, où tous trois demou-
rèrent à deviser, faisant belles promesses au sieur Avenelles, que
ils laschèrent, à grant poine, vers minuict, heure à laquelle il yssit
secrettement du chasteau. En cettuy moment, les paiges du gentil¬
homme et tous ses gens faisoyent une medianoche endiablée, en
l’honneur des nopces fortuites de leur maistre. Ores, advenant en
plein regoubilloner, au milieu de l’yvresse et hocquets ioyeulx,
le dessus dict Avenelles feut perforaminé de railleries, brocards,
rires qui le feirent blesmir, alors que il advint en sa chambre où ne
veit que la douegna. Cette paouvre meschine voulut parler, mais
l’advocat luy mit promptement le poing sur le gouzier, et luy com¬
manda silence par ung geste. Puis fouilla dedans sa malle et y
print ung bon poignard. Alors que il le desguainoyt et mercioyt,
La Jame vint sans l'aulle.
3go
LES ^ONTES DROLATIQUES
ung franc, naïf, ioyeulx, amoureux, gentil, céleste esclat de rire,,
suyvy d'aulcunes paroles de facile compréhension, coula par la
trappe. Le rusé d’advocat, estaingnant sa chandelle, veit ez fentes
du planchiez, au deflfault ae cet huys extra-iudiciaire, une lumière
qui luy descouvrit vaguement le mystère, veu qu’il recogneut la
voix de sa femme et celle du combattant. Le mary print la mes-
chine par le bras et vint par les degrez, à pas de veloux, querant
'huys de la chambre où estoyent les amans, et ne faillit point à le
treuver. Entendez bien que, d’une horrificque ruade d’advocat, il
gecta bas la porte, et feut en ung sault dessus le lict, où il surprint
fea femme demy-nue au bras du gentilhomme.
— Ah? feit-elle.
L’amant, ayant évité le coup, voulut arracher le poignard aux
mains du chicquanier, qui le tenoyt mie. Ores, en ceste lucte de
vie et de mort, le mary se sentant empesché par son lieutenant qui
l’enserroyt griefvement de ses doigts de fer, et mordu par sa femme
qui le deschiroyt à belles dents, le rongioyt comme ung chien faict
d'ung os, il songia vifvement à mieulx assouvir sa cholère. Doncr
ques ce diable nouvellement cornu commanda malicieusement en
son patois à la meschine de lier les amoureux avecques les chordes
de soye de la trappe, et, gestant le poignard au loing, il ayda la
douegna à les empiéger. Puis, la chouse ainsy faicte en ung tour
de main, leur mit du linge en la bouche pour les empescher de
crier et courut à son bon poignard, sans mot dire. En ce moment,
entrèrent plusieurs officiers du duc de Guyse, que, pendant le
combat, nul n’avoyt entendu mettre tout à sac dedans l’hostellerie
en y querant le sieur Avenelles. Ces souldards, advertis soudain
par ung cry des paiges du seigneur enlassé, bâillonné, quasi tué,
se iectèrent entre l’homme au poignard et les amans, le désarmè¬
rent, puis accomplirent leur charge en l’arrestant et le menant en
la prison du chasteau, luy, sa femme et la douegna. Sur ce, les
gens de messieurs de Guyse, recognoissant un amy de leurs mais-
très, dont en ce moment la Royne estoyt en poine pour délibérer,
et qu’il leur estoyt enioinct de mander au Conseil, le convièrent à
venir avecques eulx. Lors, en soy vestant, le gentilhomme, tost
délié, dit à part au chief de l’escorte : Que sur sa teste, pour
LA CHIERE NUICTÉE D’AMOUR 391
l’amour de luy, il eut soin de tenir le mary loing- de la femme, luy
promettant sa faveur, bon advancement, et mesmes force deniers,
s’il avoit cure de luy obéir en ce poinct. Puis, pour plus grant
fiance, il luy descouvrit le pourquoy de ceste chouse, adiouxtant
que, si le mary se treuvoyt à portée de ceste gentille femme, il
Le mary print la meschine par le bras.
luy bailleroyt, pour le scur, une ruade au ventre, dont elle ne
reviendroyt iamais. En fin de tout luy commanda de bouter dedans
la geosle du chasteau la dame, en ung endroict plaisant, au rez
des iardins, et l’advocat en ung bon cachot, non sans l’enchaisner
bel et bien. Ce que promit le dict officier et feit les chouses selon
le vouloir du gentilhomme, qui tint compaignie à la dame iusques
en la court du chasteau, l’acertenant que de ce coup elle seroyt
veufve, et que luy l'espouseroyt peut-estre en légitime mariaige.De
faict, le sieur Avenelles feut gecté en ung cul de fosse sans aër, et
sa gentille femme mise en ung petit bouge au-dessus de luy, à la
considération de son amant, lequel estoyt le sieur Scipion Sardini,
noble Lucquois, trez-riche, et, comme ha esté dessus dict,amy de
la royne Catherine de Medicis, laquelle menoyt alors tout de con¬
cert avecques les Guyses. Puis, monté vitement chez la Royne, où se
tenoyt lors ung grant conseil secret, là, sceut l’Italian ce dont il
s'en alloyt, et le dangier de la Court. Monseigneur Sardini treuva
392 LES CONTES DROLATIQUES
les conseillers intimes bien empeschez et surprins de cet estrif;
mais il les accorda tous, en leur disant d’en tirer à eulx tout le
prouffict, et à son advis feut deu le saige party de logier le Roy au
chasteau d’Amboise, pour y prendre les héréticques comme renards
en ung sac et les y occir tous. De faict, ung chacun sçayt que la
Royne mère et les Guyses se tindrent en dissimulation et com¬
ment fîna le Tumulte d’Amboise. Cecy n’est nullement l’obiect des
présentes. Alors que, au matin, ung chascun quitta la chambre de
la Royne mère, où tout avoyt esté moyenné, monseigneur Sardini,
ne mettant point l’amour de sa bourgeoyse en oubly, quoique lors
il feust féru griefvement de la belle Limeuil, fille appartenant à la
Royne mère, et sa parente par la maison de la Tour de Turenne,
Arrestation.
demanda pourquoy le bon ludas avoyt esté mis en caige. Lors le
cardinal de Lorraine luy dit que son intention n’estoyt nullement
de faire mal à ce chicquanier; mais que, redoutant son repentir,
ou en plus grant fiance de son silence iusques à la fin de l’affaire,
il l’avoyt mis à l’umbre, et le libéreroyt en temps et lieu.
1
I
I
I
I'
1
Ores, en ccblc luctc de vie ou de mort.
CONTES DROLATIQUES.
5o
304 les contes drolatiques
— Le libérer ! feit le Lucquois. Nenny ! boutez-le en ung sac et
gectez-moy cette robbe noire dedans la Loire. D’abord, ie le
cognois, il n’est point de cueur à vous pardonner sa geosle, et
retournera au presche. Par ainsy, ce est œuvre plaisante à Dieu
que de le defFaire d’ung héréticque. Puis personne ne sçaura vos
secrets et nul, de ses adhérens, ne s’advisera de vous demander ce
qui sera deluy advenu, pour ce que ce est ungtraistre. Laissez-moy
taire saulver sa lemme et accommoder le reste, ie vous en déli-
vreray.
— Ha! ha! feit le cardinal, vous estes de bon conseil. Doneques
ie vais, par avant de distiller vostre advis, les faire tous deux plus
estroictement détenir. Holà !
Vingt ung iusticiard, auquel feut commandé de ne laisser qui
que ce feust comraunicquer avecques les deux prisonniers. Puis le-
cardinal pria Sardini de dire à son hostel que ledict advocat s’es-
toyt departy de Bloys pour retourner à ses procez de Paris. Les
gens enchargiez d’arrester l’atvocat avoyent eu verbalement ordre
de le traicter en homme d’importance : aussy point ne le desnuè-
rent ni le despouillèrent. Doneques, le dict advocat conserva trente
escuz d’or en sa bourse, et se résolut à tout perdre pour assouvir
sa vengeance, et prouver par de bons argumens aux geosliers qu’il
debvoit luy estre loysible de veoir sa femme, dont il raflfolloyt et
vouloyt la légitime accointance. Monseigneur Sardini, redoutant
pour sa maistresse le dangier du voisinage de ce chicquanier
à cheveulx roux, et, pour elle, ayant grant paour d’aulcunes maul-
vaisetez, se délibéra de l’enlever à la nuict et la mettre en ung lieu,
seur. Doneques, il Leta des bateliers, et aussy leur bateau, les
embusqua près du pont, et commanda trois de ses plus agiles
serviteurs pour limer les barreaux du bouge, s’enchargier de la
dame et la conduire au mur des iardins où il l’attendoyt.
Ces préparatives estant faites, de bonnes limes acheptées, il
obtint de parler de matin à la Royne mère, dont les chambres
estoyent situées au-dessus des fossez, où gizoyent le dict advocat
et sa femme, se fiant que la Royne se presteroyt voulentiers à.
ceste fuite. De faict, il feut receu par elle et la pria de ne point
treuver maulvais qu’à l’insceu du cardinal et de M. de Guyse il
LA CIIIERE NUICTÉE D'AMOUR 3q5
délivrast ceste dame. Puis l’engagea de rechief trez-fort h dire à
M. de Lorraine de gecter l’homme à l’eaue. A quoy la Royne dit :
Amen. Alors, l’amant envoya vitement à sa dame ung billet en ung
plat de concombres, pour l’adviser de son prochain veufvaige et
de l’heure de la fuite, dont, du tout, elle feut bien contente, la
bourgeovse. Doncques, à la brune, les souldards de guettc-
n dcbvoit luy cstre loysible de veoir sa femme.
escartez par la Royne, qui les envoya veoir un rayon de lune dont
elle avoyt paour, vécy mes serviteurs de lever la grille en haste,
et de huchier la dame, qui vint sans faulte et feut amenée au mur
à monseigneur Sardini.
Mais la poterne close et l’Italian dehors avecques la dame, vécy
la dame de gecter sa mante, vécy la dame de se changer en ung
advocat, et vécy mon dict advocat d’estraindre au col son cocquard
et de l’estrangler en le traisnantvers l’eaue pour le bouter au fund
de la Loire ; et Sardini de se deflfendre, crier, lucter, sans pouvoir
se deffaire, maulgré son stylet, de ce diable en robbe. Puis se tut
en tombant dedans ung bourbier, soubz les pieds de l’advocat,.
auquel ilveit, à travers les patineries de ce combat diabolicque et
à la lueur de la lune, le visaige mouscheté du sang de sa femme.
L’advocat, enraigé, quitta l’Italian, le cuydant mort, et aussy pour
ce que accouroyent des serviteurs armez de flambeaux. Mais il eut
le temps de saulter dedans la barque et de s’esloingner en grant
haste.
396 LES CONTES DROLATIQUES
De ce, la paouvre damoiselle Avenelles mourut seule, veu que
monseigneur Sardini, mal estranglé, feut rencontré gizant, et
revint de ce meurtre. Puis, plus tard, comme chascun sçajt,
espouza la belle Limeuil, après que ceste iolie fille eut accouchié
dedans le cabinet de la Royne. Grant meschief que, par amitié,
voulut celer la Royne mère, et que, par grant amour, couvrit de
mariaige Sardini, auquel Catherine bailla la belle terre de Chau-
mont-sur-Loire et aussy le chasteau. Mais il avoyt néantmoins
esté si raigeusement estrainct, maltraicté, piétiné, escharbotté par
le mary, que il ne feit point de vieulx os, et feut veufve en son
printemps la belle Limeuil. Maulgré son ire, l’advocat ne feut point
recherché. Bien au contraire, il eut l’engin de se faire comprendre
au darrenier Édict de pacification parmy ceulx qui ne debvoyent
point estre inquiétez, estant retourné aux Hugonneaulx pour
lesquels il s’employa en Allemaigne.
Paouvre dame Avenelles, priez pour son salut, pour ce que elle
feut gectée on ne sçayt où, point n’eut de prières d’Ecclise ni
sépulture chrestienne. LasI songiez à elle, dames dont les amours
vont à bien !
CHBLe Des GRHTOReS
DORS cexce
cOMe pRewieR
Pag=>.
punition .
Ha belle Imperia .
üne desconfiture d’hommes ne luy coustoyt qu’ung soubrîre.
— Que le diable l’estrille ! .
He soir par les rues de Constance .
Il mit a sacq force villes d’Hsie .
He chastel de la Roebe-Corbon .
Blanche se mit à courre cerfs et bischeo .
Blanche songeuse .
He re'vcrend abbe de ]VIarmousticrs .
Hc paige advisa le pied de sa dame .
René se départit pour les pays d’oultrc-mer .
Ha fille de l’Orphebvrc .
He bon Roy passa aux forges du pont .
Il alloyt soulcieux par le palais .
Sous le logis de rRirundclle . . .
He Chanoine .
— ]Vage, mon amyl cria le bergier .
6n entrant dans la rue des jVIarmouzets .
— Ramasse ta teste, mon amy! . .
Ceste I^icolc avoyt le becq effilé .
•festin chez JSicole Beaupertuys .
He Compère Cristan .
Ha connestablc d’Hrmignac .
Hes souldards ayant charge de faire bonne guette .
Ils assaillirent Savoisy iouxte la croisée de la comtesse. . .
Ha fin du Chevalier de Boys-Bourredon .
.5
9
17
29
33
41
49
bi
65
73
81
93
97
io5
1 13
121
129
lOJ
137
14,5
i53
161
169
177
i85
193
CONTES DROLATIQUES.
98
TABLE DES GRAVURES HORS TEXTE
Page*,
Cela rcschauffc presque autant que les yeulx de vostrc fille. 201
H la bataille de Ravennes . . 209
elle luy faisoyt nouer le lasset de son brodequin . 217
— Tostre resguard me brusle ! . 225
LaTallière mourut devant jvictz . 233
I^on bon cure aperceut un malandrin . 241
Qne bonne pote'e d’eaue froide . 249
— Hrreste, malheureu?:, tu vas tuer le père de tes enfants.. 257
La foyre de Cours . 265
L’Roste des Crois-Barbeaulx . 273
elle tombe a la porte Sainct-Denys en ung tas de souldards. 281
Il tomba en des tristifications estranges . 298
Don Riios de Lara y Lopez . 297
Quand la supérieure estoyt coucbiée . 3o5
elles trichoyent bien, ores cy, ores là, Dieu au prouffict du
Diable . 3i3
Laquelle damoiselle demeuroyt en ung bouge . 021
La pourmeneuse . 829
— Xe feray pendre tous ceulx qui auront mis la main à ton
trespas . 337
Sur la route d’Hmboisc . 845
— Quand vous passerez ccste raye, ie me tueray ! . 353
Qng iour que la royne Xsabeau s’en alloyt à Tincesnes ... 36 1
Raoul descbargea ung coup de hache en la teste dudict seigneur. 869
— Hvez-vous dict vos prières ? fcit-il . 876
Snlèvement . 385
La dame vint sans faulte . 889
Ores, en ceste lucte de vie ou de mort . 3q3
ZEBLe Des jMHneRes
coMe paeivueR
premier Dixain
Paijci.
prologue . i
Ha Belle Impe'rîa . i
He pe'cbe 'Ve'niel . 20
Ha Mye du Roy . 89
H'Fjc'rîtîer du Diable . 112
Hes loyeulsetez du Roy Hoys le tlnziesmc . 142
Ha Connestable . 167
Ha pucelle de Cbilbouse . içS
He -frère d’Hrtries . 2o5
He Curé d’Hzay-le-Rîdeau . 228
H’Hpostropbe . 24.3
épilogue . 25q
Dcuxicsmc Dîxain
rages.
prologuz. . .
Les Croîs Clercs de Sainct-JNîcî olas . . 267
Le Xcusne de françoys premier . -8()
Les Bons proupos des Religieuses de poîsoy . 3oi
Comment feut basty le Cbasteau d’Hzay . ■'-4
La faulse Courtîzane . 343
Le Dangîer d’estre trop Cocquebîn . 3ô5
La Cbîcre ]Suîcte'e d’Hmour . >^79
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